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 La scène est un ring de forme carrée. A certains moments clés, Macron quitte son pupitre et l'arpente. Il prend soin alors de ne négliger aucun côté de ce carré qui lui est dévolu. Quatre prompteurs invisibles lui permettent de ne pas perdre le fil. Les tribunes sont remplies et bariolées, les tee shirt et les drapeaux français y impriment des taches de couleurs vives. Un grand écran accroché au plafond retransmet le visage de l'orateur. Nous sommes dans la fosse qui entoure le ring. Elle rassemble quelques journalistes et des militants. Entre eux, ils se qualifient de "marcheurs" ou "de marcheuses". Certains ont revêtu un des tee-shirts colorés "Emmanuel Macron" que l'on propose à l'entrée (trois couleurs flashy, rose, bleu ciel , jaune). Certains agitent des drapeaux français, mais on repère aussi quelques drapeaux européens, et même une petite fille qui agite un drapeau de la côte d'or, énigme que je renonce par avance à résoudre...

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J'interroge une vingtaine de personnes en leur posant à chaque fois la même question: "Pourriez-vous définir en une phrase les raisons pour lesquelles vous soutenez Emmanuel Macron?"Sans  prétendre à aucune visée sociologique, j'essaie cependant de varier l'âge, le sexe, l'allure des militants que j'interroge, en leur demandant à chaque fois de me préciser leur âge et leur profession.

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Dans cette fosse, un grand nombre de "primo-militants". Beaucoup de jeunes hommes et de jeunes femmes, en d'autres termes, qui soutiennent pour la première fois un homme politique. Classes moyennes et supérieures particulièrement bien représentées (4 profs ou enseignants, 1 architecte, 1 médecin, 2 ingénieurs, une juriste, un directeur d'usine...) mais pas seulement (un employé de supermarché, un infirmier, un ancien technicien agricole venu spécialement de Châteauroux...).

 

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Ceux (les plus vieux) , qui ont déjà un engagement militant, viennent apparemment de tous les côtés de l'échiquier politique , sauf du Front National et de l'écologie .  Virginie, 41 ans, attachée de direction à l'URSSAF, a fait partie du Mouvement des jeunes Socialistes: "mais j'ai laissé tomber, il y avait trop d'anicroches"se justifie-t-elle. Jean-Gilles, 57 ans, auto-entrepreneur,  a voté Bayrou: "J'ai même fait un peu de boîtage pour lui. Mais j'étais jeune..." dit-il, l'air vaguement contrit. "Je suis allée à des meetings de Sarkozy en 2007. Mais je militais pas..." se souvient Laurence, 56 ans, médecin. Quant à Cyril, 37 ans, employé dans un supermarché, il confesse avoir lui-aussi soutenu Sarkozy en 2007: "Mais pas en 2012, tient-il à préciser, juste 2007!".

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En consultant mon calepin, en relisant les notes de toutes les interviews réalisées, je m'aperçois qu'un mot revient : celui de bienveillance. Je ne me prononce pas sur la part de sincérité ou de marketing dans la mise en avant de cette notion. Mais au moins du côté des militants, cette bienveillance n'est-elle pas un vain mot. Certains l'ont prise très au sérieux, s'appliquant même à ne pas siffler les adversaires politiques de leur candidat. Ils m'accueillent (alors même que je les prive de certaines envolées de leur héros) avec une patience et une gentillesse qu'il serait malhonnête de ne pas relever.

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 Le renouvellement de la vie politique est l'autre argument qui revient régulièrement dans la bouche des militants. Cyril, 37 ans, employé dans un supermarché constate:   "ça fait quarante ans que le pays est confié à des politiciens professionnels et il s'enfonce!". Virginie, déjà citée plus haut, rêve d'un changement de génération: "Il a 39 ans, j'en ai 41 , il incarne la France dont nous voulons pour l'avenir". Laurence, plus âgée, partage le même credo. Elle ne passe pas inaperçue dans le public avec ce drapeau corse qu'elle agite sans désemparer. Née à Ajaccio, elle établit un parallèle hardi entre son héros du jour et la grande figure de l'île de beauté : "Macron me fait penser à Bonaparte. Et d'ailleurs, Bonaparte avait lui-aussi une femme plus âgée...". Laurence confie que sa conversion au macronisme fait débat dans son milieu professionnel. Elle soupire: "Ah, c'est vraiment difficile, j'en prends plein la tête en ce moment...les médecins, ils sont tous fillonistes! Et sans arguments en plus!".

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Je replonge le nez dans mes notes. Je me rends compte que les militants de Macron plébiscitent régulièrement sa méthode. Patricia, 51 ans, travaille dans une start-up. Venue exprès depuis Grenoble, elle voit en Macron le seul candidat capable de conciliation et de pragmatisme.

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 Laurent, 24 ans, ingénieur, jeune type avenant et ouvert, se montre le plus disert sur ce point. Il compare la méthode de Macron à celle d'un chef d'entreprise efficace: "Il est comme un entrepreneur qui doit inspirer les gens avec lesquels il travaille. Au contraire, Melenchon et Fillon veulent imposer leur programme". Cet argument revient à plusieurs reprises. Là où les autres candidats sont soupçonnés de vouloir passer en force, Macron, plus pragmatique, serait le plus à même de pratiquer la synthèse. 

 

 

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Je continue ma conversation avec Laurent. Ses convictions s'enracinent dans le début de sa carrière professionnelle: "Dire 'je ne suis pas d'accord alors je me casse', comme certains hommes politiques le font à propos de l'Europe, c'est de la facilité...Moi, j'ai été dans une entreprise. Au début, ce n'était pas facile. Pendant un an, j'ai essayé de m'adapter, de faire évoluer mes idées. Il faut mettre les mains dans le cambouis. Et lui Macron, il les met...Excusez-moi, mais j'ai pas l'air un peu bouffi sur le dessin? ". C'est le moment, où, en fond sonore, Macron prononce sa tirade sur "En même temps", ce tic de langage qu'il revendique de manière emphatique : "Je choisis en même temps la France forte et l'Europe ambitieuse, les racines et les ailes...".

 

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 Nouvelle plongée dans mes notes. En dehors de la méthode, certains militants mettent en avant des motivations plus politiques. La question européenne revient sur le tapis. Thierry ,45 ans, "marcheur" depuis janvier s'affirme particulièrement sensible à cet aspect du programme de Macron. "Je suis directeur d'usines qui travaillent à 95% pour l'exportation" souligne-t-il. Ses origines alsaciennes ont pesé dans sa conviction: "Pour nous, l'Europe représente vraiment quelque chose".

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Guillaume, 21 ans, étudiant en école d'ingénieurs, marcheur depuis huit mois égrène les mesures européennes du projet de Macron qui ont retenu son attention: "Il propose des listes transnationales, et l'élection du parlement européen au suffrage universel, c'est dommage qu'il n'en parle pas dans son discours d'aujourd'hui...".

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Il n'y a pas, loin s'en faut, que des marcheurs et des marcheuses dans cette foule venue écouter Emmanuel Macron à Bercy. Certains sont ici par défaut. C'est le cas de Marcel, 56 ans, franco-brésilien, prof de philo, qui regrette l'absence d'un véritable candidat social-démocrate. A ses yeux, Macron se définit plutôt comme  "libéral-démocrate", ce qui ne l'empêche pas d'approuver le passage où l'orateur du jour se moque de ses adversaires ( Mélenchon, sans le nommer) qui voudraient faire de la France "Un Cuba sans le soleil, un Vénézuela sans le pétrole". Marcel hoche la tête: "Il ne dit pas que des bêtises, loin de là..."

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 Nicole, 60 ans, manager dans le secteur hospitalier, s'est également déplacée pour jauger le bonhomme.  "Je suis venue mettre une pièce pour voir...je voulais voir macron en meeting, vérifier l'authenticité de ce qu'il dégage". Comme on s'approche de la fin du discours de Macron, j'essaye de savoir si elle est convaincue: "Je trouve que c'est pas mal...il ne fait pas de promesses insensées, parle avec simplicité...". Néanmoins, quelque chose la retient : "Je n'ai pas encore tout-à-fait arrêté mon choix...la seule chose qui me fait hésiter c'est qu'il est vraiment très jeune...".

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 Au moment où je parle avec Nicole, une clameur s'élève du public: "Brigitte, première dame! Brigitte, première dame! ". Macron vient à l'instant de dire que sa femme lui reproche de faire des discours trop longs,  déclenchant la clameur du public. Il laisse passer un temps, puis adresse un baiser à sa femme. Un peu plus tard à la fin du discours, il lui fera de nouveau référence dans une de ses dernières tirades de la soirée: "Quant à moi la vie (un silence) ou le hasard ( un silence) ou  la chance (un silence) ou le destin peut-être (silence plus court) m'ont offert le privilège insigne de porter ce grand dessein devant vous et avec vous . J'en mesure l'honneur et la gravité. J'y suis prêt (clameur) parce que vous êtes là, j'y suis prêt parce que vous êtes levés, j'y suis prêt à tes côtés Brigitte..." (énorme clameur et gros plan sur Brigitte, très émue).

Et c'est la fin, avec la traditionnelle Marseillaise (Emmanuel Macron, yeux fermés, main sur le coeur, est rejoint par des marcheurs et des marcheuses en tee-shirt blanc). La foule se disperse, quelques militants cherchent à prolonger le moment. Pour ma part, je suis un  peu sonné. La chaleur de la salle, bien sûr. Mais aussi le ton de Macron, ses envolées de prédicateur emphatique. Quand il enfle la voix, c'est plus fort que moi, je ne peux m'empêcher de l'imaginer en train de répéter ses tirades devant la glace (ou devant Brigitte?) . A la sortie, des militants comparent sur leur portable les photos d'Emmanuel, des tee-shirts à son effigie partent comme des petits pains, des militants proposent le programme de leur champion en précisant: "A distribuer avant Dimanche!". 

Voilà, c'est la fin de mon excursion en Macronie. 

 

texte : JF Mondot

Dessins et peintures: AC Alvoët (autres dessins, peintures, gravures à découvrir sur le site de la plasticienne : www.annie-claire.com)

 

 

 

 

 

 

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Tous les commentaires

Très jolies aquarelles.

J'éprouve un malaise à la lecture des discours de Macron et au visionnage de ses meetings, quelque chose de très diffus mais très profond. Après réflexion je ne peux que l'associer à la novlangue de 1984 d'Orwell à commencer par Révolution...

Macron c'est Macreux