Monsieur Fraize et les pommes de terre au lard

Dans l'univers du stand-up, où les blagues ont un code-barres et s'écoulent par packs de douze, il existe un mouton à cinq pattes, un zèbre à pois rouges, une cigogne à roulettes. Son nom: Monsieur Fraize...

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 Monsieur Fraize s'est fait connaître par l'univers qui lui est a priori le moins propice: la télévision. Et même plus que ça: une éphémère émission grand public ("On ne demande qu'à en rire") diffusée en fin d'après-midi sur France 2, animée par Laurent Ruquier, où les comiques défilent à la queue-leu-leu devant un jury goguenard et blasé de supposés professionnels du boyautage ( Jean Benguigui, Eric Métayer, et Catherine Barma, productrice de Laurent Ruquier). Un thème est donné, les candidats sont notés par le jury à l'issue de leur prestation, ce qui leur confère le droit (ou pas) de revenir la semaine suivante. Bref, une Nouvelle Star du rire. 

 

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Et donc, en 2013, Monsieur Fraize est tombé sur cette émission comme une météorite. On peut voir sur youtube sa fracassante apparition. Ce soir-là, le sujet du sketch était particulièrement idiot:  "Le mariage de Kate et Williams". Il fallait donc faire rire avec ce truc-là. Monsieur Fraize, avait descendu l'escalier, et s'était avancé vers le jury, avec son polo rouge, son pantalon trop court, son air embêté, sa manière de se dandiner d'une jambe sur l'autre sans trouver son assise. Il s'était planté là. Et n'avait rien dit. Pendant quarante cinq secondes. Quarante cinq secondes de silence à une heure de grande écoute sur France2! Autant dire une éternité! Et pour habiter ce silence, les seules finesses de son jeu d'acteur, ses mimiques, regards gênés, sourires timides. Au bout de ces quarante-cinq secondes de malaise, les membres du jury ne savaient plus s'ils devaient rabrouer le candidat ou se fendre (quand même) la pipe (Métayer et Benguigui choisissent cette deuxième solution, mais Catherine Barma fait la même tête que si on venait de lui verser un seau d'eau glacé sur la tête). Laurent Ruquier intervient alors : "Vous avez un sketch de prévu, jeune homme?". "Oui, mais j'attends qu'on me dise le top" rétorque l'olibrius avant de distiller un nouveau silence d'une dizaine de secondes. Nouvelle intervention de Ruquier: "Et...Vous voulez que je vous rappelle le sujet?". Réponse de Monsieur Fraize, mi embêté-mi ronchon : "Non...non...je le connais (soupir) ....mais j'aime pas qu'on me pousse. Après j'en fais trop...". 

Il avait donc réussi à mettre les rieurs de son côté tout en détournant les codes de l'émission. Si bien qu'il était revenu (le vote du public entrant en ligne de compte) à huit reprises, suscitant l'ire de Catherine Barma, scandalisée par tant de désinvolture et qui, après l'avoir mis en demeure (en vain ) de le faire parler s'était mise à le sanctionner. En voyant ces images, je pensais à la pièce d'Eugène Ionesco, Jacques ou la soumission, où un enfant doit prononcer une phrase initiatique pour être enfin accepté dans le monde des adultes. Cette phrase est la suivante : "J'adore les pommes de terre au lard". 

 

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Je voyais devant moi à la télévision, les images de quelqu'un qui refusait obstinément de faire ce qu'on attendait de lui et cette résistance avait quelque chose de magnifique. Pendant huit émissions, Monsieur Fraize refuse les pommes de terre au lard de Catherine Barma. Dans les dernières émissions, elle le toise avec mépris, le provoque, tente de le faire trébucher. Monsieur Fraize esquive tous les pièges avec une grâce de funambule.  Lors de l'avant-dernière émission dont le thème était -ah ah ah ah-"Huit millions de pauvres en France" il se permet même de donner mine de rien une petite leçon au jury. Il interrompt son sketch prématurément pour bien suggérer que comme sujet de rigolade on pouvait peut-être trouver un peu mieux. Catherine Barma s'étouffe d'indignation.  

Bref Monsieur Fraize, avec ses silences cotonneux, son air embêté, son pantalon trop court, avait fracassé cette émission. Lui s'en était sorti sans une égratignure, sans une tache, et sans avoir touché aux pommes de terres au lard. Ayant trouvé sa prestation magnifique, ébouriffante, bouleversante, j'ai tiré par la manche ma collègue dessinatrice Annie-Claire Alvoët pour aller du côté des feux de la Rampe, Paris 9e, où ce drôle d'oiseau est visible tous les jeudis. 

Nous nous sommes donc installés là, dans une petite salle d'une cinquantaine de personnes. Je me demandais ce qui allait se passer, espérant surtout que le personnage serait à la hauteur de mes attentes. Autant le dire tout de suite: il l'a été. Ce qui m'a le plus impressionné c'est que monsieur Fraize a su conserver son personnage tout en le renouvelant. Il ne pouvait espérer surprendre les spectateurs avec ses silences étirés comme des élastiques. Alors il fait autre chose. Il joue toujours sur le décalage  mais de manière différente. Il emmène son personnage dans d'autres directions, parfois grinçantes, parfois antipathiques, parfois  moites. 

Je reste un peu flou volontairement, car je ne voudrais pas spoiler. Mais j'ai quand même le droit de dire que le personnage de Monsieur Fraize est toujours le même: toujours le polo rouge, le pantalon trop court à la Jacques Tati, le visage de môme, et cette attitude d'instabilité, pied droit devant pied gauche, remontage de pantalon, puis pied gauche devant pied droit :  Monsieur Fraize, c'est le gars qui ne trouve jamais la bonne posture. 

Sans tomber dans le psychologisme à deux balles ni le sociologisme à trente centimes, disons quand même que monsieur Fraize incarne à merveille l'individu en porte à faux, mal à l'aise avec les codes, mal à l'aise avec le langage. Et s'il arrive, par miracle, à maîtriser tous ces codes le voilà rattrapé par le sentiment de l'imposture. C'est un comique très physique, dans la lignée d'un Albert Dupontel à ses débuts. C'est toujours son corps qui coince, se débat, n'arrive jamais à remplir les obligations requises. Il lui manque toujours quelque chose. Un catalogue, par exemple. Au milieu du spectacle l'absence d'un catalogue de supermarché (qu'il voulait présenter au public) le plonge dans une quasi-hystérie.

 

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Il crie, hurle , veut retourner à sa voiture où il l'a peut être laissé, fait mine de rebrousser chemin devant l'obstacle que constitue le public ("les gens gênent" soupire-t-il en regardant le public d'un air mauvais), il veut passer par l'issue de secours, mais la porte résiste. Monsieur Fraize s'acharne sur la poignée quelques minutes mais celle-ci ne cède pas, alors l'homme au pantalon trop court a une idée (tout cela se passe très vite, beaucoup plus vite que ma description ne le suggère), il considère la serrure d'un air finaud, se dit à mi-voix: "peut-être qu'en arrivant normal..."....et le voilà qui tente de venir à bout de la serrure en faisant comme si de rien n'était. Ça ne marche pas (et de toute façon le catalogue est resté en coulisses...) mais cette petite scène me ravit, je vois dans cette manière d'imaginer les objets comme dotés d'une âme malveillante, et dans la nécessité de négocier avec eux, quelque chose qui me ramène au grand Buster Keaton. 

Je ne voulais pas spoiler, mais là, je viens quand même de bien rater mon coup, un peu comme Monsieur Fraize avec la serrure. Essayons de rester dans les généralités. Une autre thématique qui revient régulièrement tout au long de la soirée : celle du travail. Avoir un travail. Bien faire son travail. Ne pas être viré de son travail. A plusieurs reprises monsieur Fraize souligne que, sur scène, lui, il travaille. "Je suis pas là pour le plaisir je suis là pour gagner de l'argent", dit il , poussant son personnage dans un registre d'enfant capricieux et buté. Il s'applique à faire rire toutes les quatre secondes comme  lui a conseillé le directeur de la salle. On le voit qui compte les secondes "Hop....là, je viens de gagner de l'argent...quatre danettes...huit danettes ...y a des promos en ce moment...". Mais le sentiment de l'imposture guette: "J'ai pas de texte...". 

 

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Zut, encore spoilé. Je voudrais dire quand même que Monsieur Fraize, dans ce spectacle, ne joue pas seulement les victimes broyées par les mâchoires de fer de la société. Dans la seconde partie du spectacle, il travaille les recoins sombres de son personnage, sa lâcheté, sa propension à se déchaîner contre les plus faibles notamment dans une scène  d'anthologie qui se passe dans un supermarché. 

C'est difficile de parler d'un spectacle comique. Soit on en dit trop, soit on détourne les gens d'y aller avec trop de sérieux. Alors répétons le : on se marre comme des bossus à ce spectacle. Et le talent d'acteur du personnage principal y est pour beaucoup.

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Un exemple entre mille: vers la fin du spectacle, il se lance dans une chorégraphie sur une "musique américaine" qui part sur un rythme très élevé, une minute, deux minutes, et son visage  insensiblement exprime la fatigue et la lassitude de celui qui trouve que la danse commence à durer un peu trop...Irrésistible.

Je m'arrête, j'en ai déjà trop dit.   Allez donc rire avec monsieur Fraize!

 

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texte: JF Mondot

Dessins: Annie-Claire Alvoëẗ

(autres dessins, peintures, gravures à découvrir sur son site www.annie-claire.com    Pour ceux qui souhaiteraient acquérir l'un des dessins de ce blog, s'adresser directement à l'artiste: annie_claire@hotmail.com  petits prix sauf pour les DRH et les taxidermistes) 

 

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