Tous animistes!

Les monothéismes sont intolérants. Le boudhisme, ces derniers temps, n'est pas sympa. Alors que faire? Devenir animiste. Parler aux rainettes et aux toucans. C'est ce dont nous convainct le livre insolent, inclassable, précieux d'Alessandro Pignocchi, "Petit traité d'écologie sauvage". (Editions Steinkis)

 

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L'animisme, c'est l'utopie ultime. Non seulement il résoudrait certains problèmes écologiques devenus cruciaux, mais il offrirait à l'homme occidental une vie plus riche, plus passionnante, plus large. D'abord en communiquant avec les plantes et les animaux, qui dans cette vision du monde sont traités comme des partenaires. Chez les Indiens Achuar d'Amazonie (famille des Jivaros) les plantes sont considérées comme des enfants par celles qui les cultivent, et les animaux comme des beaux-frères par ceux qui les chassent. On m'objectera qu'un monde rempli de beaux-frères n'apparaîtra pas à tous comme une situation idyllique. J'admets cette objection. Mais je la réfute. Des solutions existent. Il est possible dans le monde animiste de manger ses beaux-frères. Mais pas n'importe comment, bien sûr. On passerait pour rustique si l'on mangeait un beau-frère sans pratiquer les invocations nécessaires.  

Autre avantage de l'animisme: il donne accès à un monde souple, fluide, ouvert aux métamorphoses. On est loin des catégories étroites et cadenassées de notre monde occidental.  Si vous êtes un chamane, même moyennement doué, votre esprit pourra migrer dans le corps d'une rainette, d'un toucan, d'un jaguar. Car à la différence du monde occidental, les esprits de tous les êtres vivants sont analogues, seuls les corps diffèrent. Voyager dans le monde toucan...Quand même, cela n'a t'il pas une autre allure qu'un week end à Djerba? 

 Et puis il y a la conception avant-gardiste du pouvoir que l'on observe dans certaines de ces sociétés animistes. Ici, le chef a du charisme mais pas de pouvoir. Son rôle consiste à répéter avec emphase ce que tout le monde sait déjà. C'est un moulin à paroles dont on écoute le bourdonnement d'une demi-oreille. Si la situation devient critique, c'est autre chose. Il est personnellement tenu pour responsable de tout incident affectant la communauté. Bref, le rôle ingrat par excellence. N'importe quel indien Achuar préfèrerait donc se casser une jambe plutôt que de s'exposer au malheur de devenir chef. 

Devenir animiste, donc. Nous n'avons pas eu l'idée tout seul. Ces réflexions nous sont venues à la lecture du livre d'Alessandro Pignocchi, Petit traité d'écologie sauvage  (editions Steinkis). On n'a pas assez parlé de ce roman graphique paru il y a quelques mois. C'est pourtant le livre le plus drôle, le plus irrévérencieux, le plus profond que j'aie lu cette année...

Il s'agit donc du deuxième roman graphique d'Alessandro Pignocchi. Le premier s'intitulait Anent, nouvelles des indiens Jivaros. Plus classique, plus au premier degré, il racontait  le voyage d'Alessandro Pignocchi, jeune et brillant chercheur en sciences cognitives, chez les Indiens d'Amazonie. Comment s'était il retrouvé là? Par la lecture d'un autre livre, Les lances du crépuscule  dans lequel le grand anthropologue Philippe Descola consignait ses observations et réflexions de trois années passés chez les indiens Achuar dans les années 70. Pignocchi, bouleversé par ce récit, avait voulu partir à la rencontres de ces Indiens Achuar restés longtemps à l'écart de l'occident. Il s'était mis en tête d'enregistrer des anent, ces invocations chantées ou murmurées que l'on adresse aux plantes pour qu'elles veuillent bien pousser, ou au gibier pour qu'il se laisse prendre. Dans ce premier livre, Alessandro relate les malentendus et les maladresses d'un européen idéaliste immergé au sein d'un peuple de chasseurs-cueilleurs en mutation: certains Achuar ont oubliés ( du moins apparemment) leurs anent, un missionaire italien est passé par là et a converti certains villageois, bref le livre est en partie l'histoire d'une déception. Mais son récit est plein d'humour, par exemple quand il raconte sa difficulté à tuer les silures-tigres d'un coup de machette, ou encore sa découverte des puntish, friandises hautement prisées des Achuar, qui sont en fait des larves de coléoptères récoltées dans les souches de palmier en décomposition. Ce premier livre était épatant, avec des aquarelles, poétiques, mystérieuses, chuchotantes,  comme si Alessandro Pignocchi avait trempé son pinceau dans les bruits de la forêt. 

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Son deuxième livre, Traité d'écologie sauvage, est plus fort, plus original. Alessandro imagine plusieurs courtes scènes d'un monde qui aurait adopté la cosmogonie animiste. 

Première scène. La voiture du Premier Ministre, en route vers un important sommet international roule sur un hérisson. Catastrophe. Dans le monde animiste, il faut manger tout animal tué, même sans le faire exprès, pour permettre à son âme de retourner auprès de son esprit protecteur. Alors le premier ministre s'arrête. Il mange. Le sommet est reporté à deux mois plus tard. 

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Deuxième scène. Le premier ministre passe à la télévision. Il a les nerfs à vif. Il voudrait aller observer les 93 espèces de rainettes de l'Equateur. Mais les pays du sud refusent les migrants du nord, beaucoup trop nombreux. Et de plus voilà dix fois qu'on lui refuse sa démission. Harcelé par le journaliste, il finit par craquer. Il casse sa chaise en direct et hurle : "Je veux voir un toucan sinon je deviens dingue!". 

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 Troisième scène. Poutine à la télévision. Il annonce la légalisation du mariage entre espèces différentes. Il désire commencer par la légalisation du mariage entre êtres humains et papayes. Tout à coup voici qu'il fulmine contre les médias  occidentaux qui ont le mauvais goût d'insinuer "que cette décision est motivée par la relation personnelle que j'entretiens avec une papaye". 

 

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On mentionnera enfin, en laissant au lecteur le soin de découvrir le reste, cette réunion du G7 dans un cadre de haute-montagne. Les dirigeants du monde aspirent tous à quitter le pouvoir. On les en empêche. En désespoir de cause, ils décident d'investir l'âme de grèbes huppées, ce qui implique la consommation d'un psychotrope, l'ayahuasca, et des invocations idoines. 

Après avoir lu son livre, je rencontre Alessandro Pignocchi dans un petit troquet de Belleville où il a l'air d'avoir ses habitudes. Il a une trentaine d'années, les muscles secs, l'esprit affûté, un regard bleu perçant qui sait pétiller. Une des premières questions que je lui pose est un peu bête: "C'est comment, en vrai, les puntish?". Il rigole: "Dégueulasse! c'est quand même du bois pourri à la base! Bon, avec un peu d'imagination ça peut rappeler certains fromages. Mais on s'habitue...j'en ai mangé récemment,  grillé, avec de la banane mûre. J'ai presque trouvé ça bon...".

Alessandro Pignocchi ne cherche pas à donner une image idéalisée de son séjour chez les Achuar. "Les relations que j'ai avec eux sont déconcertantes de banalité. On se fait des blagues, on parle pour ne rien dire...ce n'est pas du tout le choc de l'altérité tel qu'on l'imagine....". Il pointe la vision partielle, biaisée, que nous avons de la culture Achuar, et en retour l'image déformée que ces derniers ont de nous: "Aujourd'hui les Achuar veulent essayer d'accueillir certains groupes de touristes. Ils m'ont demandé des conseils. Je leur ai dit que les occidentaux appréciaient les vues dégagées sur le fleuve. Un peu plus tard, je leur ai dit que les occidentaux appréciaient aussi d'avoir de vraies toilettes. Résultat: ils ont abattu des arbres sur 50 mètres pour construire des toilettes avec vue sur le fleuve...". 

Si tout est brouillé, si "on nage dans l'incompréhension" comme il le dit lui-même, à quoi bon retourner régulièrement  là-bas? Alessandro Pignocchi, qui était encore en Amazonie trois semaines plus tôt, a un léger mouvement de recul en entendant ma question, comme si l'on franchissait le cercle de ses préoccupations intimes. Avant de donner sa conviction profonde, il fait un étonnant détour par les sciences cognitives, qui sont sa formation d'origine: "En milieu urbain, notre activité cognitive est constamment sollicitée par des objets qui sont le fruit d'une intention humaine,  donc qui nous mobilisent. C'est comme quand on entend des mots: on ne peut s'empêcher de les écouter, de les interpréter. Les oeuvres d'art, bien sûr, sont celles qui stimulent le plus notre attention. Mais en milieu naturel, dans un environnement faiblement marqué par l'intention humaine,  c'est très différent. L'activité cognitive n'est plus dictée par l'extérieur. Nos questions, nos réflexions viennent de nous-mêmes. C'est pour cette raison, tout simplement, que l'on a l'impression de mieux réfléchir quand on se promène dans la nature. Il me semble que l'humanité a besoin de ces deux pôles pour son équilibre...". 

 

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Après ce détour, il répond de manière plus personnelle: "Nous sommes sans doute la dernière génération pour laquelle il existe encore un ailleurs...Il est essentiel pour moi de me dire que je peux toujours sortir de notre monde. Mais en donner la raison exacte est difficile. Tout ce que je peux dire c'est que je ressens fortement ce besoin d'un ailleurs. Un personnage de Romain Gary, dans les racines du ciel, dit cela très bien "J'ai besoin d'autre chose"...

Ce besoin d'autre chose est donc le fond de l'affaire, l'arrière-plan métaphysique de ce merveilleux Petit traité d'écologie sauvage. J'aurais pu le deviner tout seul. Plusieurs pages du livre ne parlent que de ça. Dans l'une des dernières scènes on voit un premier ministre français nu, immergé dans un fleuve indien jusqu'à la taille. Il attend le tigre. Il veut se ressourcer dans la peur du tigre. Son conseiller le presse de remonter dans son véhicule. Il refuse. "J'ai besoin de voir un tigre en vrai (...) j'ai envie qu'il me regarde comme sa proie quitte à me faire dévorer". J'avoue n'avoir pas quitté le livre d'Alexandre Pignocchi avec le désir urgent de me faire dévorer par un tigre. Non, j'ai refermé ce livre en pensant à ces rainettes que le premier ministre français veut admirer, dans l'une des premières scènes du livre.

 

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C'est vrai que c'est beau, les rainettes. C'est vert, ça a des yeux dorés. Ça semble savoir bien des choses. Au milieu de tous ces livres narcissiques-égotistes-autocentrés que charrie la rentrée littéraire, il y en a donc un, ce Petit traité d'écologie sauvage d'Alexandre Pignocchi, qui donne envie d'admirer les rainettes voire de leur parler. Est-il besoin d'ajouter quelque chose?

 

Texte: JF Mondot

IIlustrations: Peintures originales d'Annie-Claire Alvoët (la rainette, le toucan, Poutine et sa papaye, pieds et palmiers). Site de l'artiste: http://www.annie-claire.com/

Extraits du  Petit traité d'écologie sauvage d'Alessandro Pignocchi. La plupart des scènes de son livre sont d'abord parues dans son blog Puntish: http://puntish.blogspot.fr/

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