Sa majesté Ahmad Jamal

Ahmad Jamal, 87 ans, inspirateur de Miles Davis et de tant d'autres, a donné mardi dernier au palais des Congrès une ébouriffante prestation.

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Ahmad Jamal, le dernier grand du jazz? On a coutume d'abuser de cette expression qui en outre a un côté un peu désagréable car elle semble mesurer le talent à l'aune de la longévité. Alors disons qu'Ahmad Jamal fait partie du premier cercle, qu'il appartient aux élus qui ont partagé un jour l'estrade avec Charlie Parker, les Roy Haynes (92), Lee Konitz (90), et ce grand gamin dégingandé de Sonny Rollins (87 piges seulement).
Ahmad Jamal arrive à petit pas, très droit, presque hiératique. Un maintien de moine bouddhiste. Il porte des lunettes fumées qu'il passera son temps à enlever, à poser sur le piano, à remettre au gré de son humeur. Sans se départir de son sourire éclatant, il plaque un violent accord sur le clavier qui met les choses au clair: je suis là.

 

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Et c'est parti. Le premier morceau, Invitation, est un standard qui s'organise autour d'une cellule mélodique déclinée successivement dans plusieurs tonalités. Jamal transforme le thème en danse tourbillonnante. La petite cellule mélodique est exposée très rapidement, d'une seule coulée, presque électrocutée. On retrouve ce jeu percussif dès sa première intervention. Car le rythme est au coeur de la musique d'Ahmad Jamal. Chez lui tout part de là, et c'est pourquoi sans doute il s'est toujours refusé, à la différence de tant de ses confrères à l'exercice du piano solo: il a besoin d'une houle à surfer, d'un tourbillon de rythme à pétrir, étirer, condenser, diviser.

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Hervin Riley, son batteur, Manolo Bandrena, son percussioniste fou-fou (que Jamal aime aller observer presque sous son nez et qui fait une utilisation si musicale des chimes, ses percussions tubulaires), ou James Cammack, le bassiste aux magnifiques introductions, sont donc les préposés au tourbillon. Il fournissent ce groove primitif où Jamal va puiser figurines et ses paysages.

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Après Invitation le groupe attaque Blue Moon, un morceau qui était déjà vieux quand Jamal était jeune (composition de Rogers et Hart, de 1934). On retrouve ici une autre caractéristique de Jamal, cet art de ciseler un riff qui prend imparablement possession du système limbique de l'auditeur, et qui organise et nourrit son improvisation, devenant presque une deuxième mélodie. Dans son chorus, Ahmad Jamal fait resplendir ce swing hérité d'Errol Garner (autre natif de Pittsburgh, une de ses influences explicites) qui semble toujours s'accompagner d'un sourire taquin. Quand on écoute Ahmad Jamal, on a l'impression à certains moments qu'une pluie de confettis est en train de tomber du plafond. Même dans les ballades un peu sentimentales le vieux maître garde la main légère (en écrivant ces lignes j'écoute certains enregistrements du début de sa carrière, et je suis frappé par sa manière d'éviter l'emphase, même un standard un peu solennel comme My funny valentine devient sautillant sous ses doigts).
Les autres morceaux joués ce soir sont de grands classiques jamaliens interprétés depuis cinquante ans sans jamais perdre une once de leur fraîcheur, The surrey with the fringe on the top, Autumn leaves (où le célibrissime riff trouvé à la fin des années cinquante est remplacé par un autre, tout aussi efficace). J'admire le jeu du batteur Hervin Riley dans ces différents morceaux, avec cette manière irrésistible de faire des dentelles crépitantes sur sa charley. De temps en temps Jamal pointe du doigt un de ses partenaires, comme pour les inviter à prendre un solo.

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Après ces délicieux moments, une parenthèse: Mina Agossi et Abd-al Malik viennent chanter (pour l'une) et réciter (pour l'autre) un texte qui se veut une évocation de Marseille (et figure son dernier disque, hommage à la cité phocéenne). Le morceau est écrit par Jamal lui-même et traduit par Mina Agossi. Disons-le avec tendresse pour le vieux maître: ces paroles (en tous cas dans leur traduction française) sont assez banales, et l'interprétation de Mina Agossi et d'Abd-Al malik (main voltigeuse, effets de manche très luchinisants) ne la subliment pas.

 

 

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Mais après cela le temps des friandises revient, avec un Summertime construit sur un groove en acier trempé, et deux rappels parmi lesquels un thème qui me rappelle Stardust, mais je dois me tromper sur ce point car le standard d'Hoagy Carmichael ne figure pas dans sa discographie. Après une heure trente de concert comme sur un tapis volant, le quartet d'Ahmad jamal atterrit en douceur. Un petit garçon vient porter des fleurs à Jamal qui les refile au batteur, qui les refile au bassiste, qui les refile aux vieux maître. A côté de moi, un passionné de Jamal, qui a vu plus d'une dizaine de concerts récents du pianiste, confirme que nous venons de vivre un moment exceptionnel et me donne la chute du papier : "Ce soir c'était de la quintessence d'Ahmad Jamal!".

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Post scriptum: En première partie de Jamal, Shahin Novrasli. Ce pianiste originaire d'Azerbaïdjan est un merveilleux musicien. Il a une manière incroyablement physique d'aborder l'exercice du piano solo. Il se met debout, adopte par moment des postures de joueur de flipper. Il construit sa musique avec des basses incroyablement puissantes et énergiques à la main gauche, et un art du perlé d'une grande délicatesse à la main droite. On entend dans son jeu toute la diversité des influences dont il est nourri. Parfois sa main droite évoque un duduk, parfois on sent qu'elle fait remonter toutes les influences de musique classique occidentale dont ce pianiste est nourri. Cette imbrication entre des univers musicaux si différents est passionnante.

Texte: JF Mondot
Dessins: Annie-Claire Alvoët
(Autres dessins, peinture, gravures de jazz ou non à découvrir sur le site de l'artiste, wwww.annie-claire.com
Ceux qui souhaiteraient acquérir l'un des dessins figurant sur ce blog peuvent s'adresser à l'artiste : annie_claire@hotmail.com tarifs modestes sauf pour les DRH et les taxidermistes)

 

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