La défloration, un si intime sujet d'histoire

Un remarquable livre d'histoire, intelligent et hardi, vient de paraître sur un sujet qui avait échappé jusqu'à présent aux investigations des historiens et des historiennes : la défloration.

 

 

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Les historiens mettent leur nez partout. Ils examinent nos draps et scrutent nos sous-vêtements. Georges Vigarello , Alain Corbin, sont les grandes figures d'une histoire qui enjambe allègrement la clôture de l'intime. Pauline Mortas marche sur leurs brisées. Son livre "Une rose épineuse, la défloration au XIXe siecle" (Presses Universitaires de Rennes) se situe aussi dans le droit fil d'une historiographie nourrie par la notion de genre, c'est-à-dire, pour faire très vite, interrogeant la manière dont l'identité féminine et masculine sont socialement construites. 

Une histoire de la défloration au XIXe siècle, donc. Il existait déjà des histoires de la sexualité, de la virginité mais pas de la défloration. Avec un tel angle d'attaque, l'historienne se place d'emblée au coeur de l'histoire de la condition féminine, mais aussi dans l'intimité du couple et des fantasmes masculins. Son sujet englobe le sexe des femmes et la tête des hommes. Pourquoi le XIXe siècle?  Parce que ce moment charnière fait de la virginité un totem. Ceci pour des raisons religieuses, médicales ( un renouveau des conceptions anatomiques avalise l'existence de l'hymen) et sociologiques (fonction centrale du mariage dans lequel la femme est assimilée à une propriété mobilière acquise par contrat: la défloration est le paraphe sanglant qui scelle la transaction). 

Il faut partir des mots. Pauline Mortas, bien sûr, ne manque pas d'analyser ce terme de "défloration" qui dit beaucoup. Là où le terme de "dépucelage" s'applique indifféremment à l'initiation masculine et féminine, celui de défloration est réservé au premier rapport sexuel des femmes. Dans l'expression "être déflorée", se dévoile déjà le rapport de domination entre les sexes. Il y a d'un côté un homme pensé comme actif, qui déflore, et une femme conçue comme passive qui est déflorée. Enfin, dernière chose, il y a cette métaphore de la femme défleurie après le premier rapport sexuel. Cette image (assez violente quand on y pense) implique une représentation du premier rapport sexuel  vécu sur le mode de la perte. "La femme déflorée est celle qui a perdu quelque chose, elle est irrémédiablement fanée" analyse Pauline Mortas. Derrière cette métaphore de la femme-fleur, apparaît tout le rôle social assigné à la femme en cette fin du XIXe siècle: "De même que la fleur fane pour laisser place au fruit, la défloration de la femme ne peut avoir pour but que l'enfantement". 

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Mais comment analyser l'histoire de la défloration? Existe-t-il beaucoup de femmes qui ont consigné un événement aussi intime? Quel matériau, quelles archives a utilisé l'historienne?

Pauline Mortas aborde la défloration par les discours multiples dont elle est l'objet. Discours religieux, médical, romanesque, judiciaire, pornographique, ou privé, rien ne lui échappe. Elle place ces différents discours sous son microscope. Elle suit leurs dérivations, leurs infléchissements , leurs échos.  

L'Eglise (dont le discours est appréhendé notamment à travers les manuels des confesseurs)  valorise la virginité, mais se montre assez peu diserte sur la défloration.  Pour peu que celle-ci  ait lieu dans le cadre du mariage, la voilà qui détourne prestement son regard. Ce silence des théologiens intrigue. Pauline Mortas, impitoyable, l'analyse comme une "indifférence généralisée face à la douleur que peut éprouver une femme lors des rapports sexuels, voire lors de l'accouchement ou à la suite de couches". 

Si l'Eglise est laconique, la médecine se révèle bavarde. Au XIXe se produit une révolution anatomique dans la perception du corps de la femme. A force d'observations plus fiables et plus rigoureuses, l'existence d'une membrane , l'hymen, jusque-là objet de controverses (Au XVIIIe siècle, Buffon en réfute catégoriquement l'hypothèse ) est affirmée avec certitude par Julien-Joseph Virey en 1816. On élabore même des typologies dont la précision s'affine jusqu'à devenir délirante. En 1892, un certain Charles Debierre (existe-t-il des rues à son nom? ) inventorie trois formes principales d'hymen, "la forme annulaire", "la forme linéaire", la forme "en croissant", et surtout treize types d'hymen considérés comme des "anomalies" : l'hymen "cribriforme" ("percé de nombreux petits trous") l'hymen "godronné" ("épais et charnu") l'hymen "scléreux", l'hymen "flasque"... 

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Mais le discours médical (hier comme aujourd'hui) ne se borne pas à décrire. Il glisse avec une facilité redoutable sur le terrain moral. Il crée des normes. Un certain docteur Garnier, en 1853, n'hésite pas à décrire les effets de la défloration: "la mollesse des seins, la couleur noirâtre du mamelon et de son aréole, la flaccidité des parties génitales externes et leur pâleur obscure (sic)  ou violacée, au lieu de leur teinte rosée". Le discours médical fait ce qu'on attend de lui, souligne Pauline Mortas. "Il légitime la norme qui veut que les jeunes filles arrivent vierges au mariage". Le discours médical se révèle ambigu. La virginité est bienfaisante, mais il ne faut pas qu'elle dure trop. D'autres discours médicaux décrivent les miracles physiologiques bienfaisants de la défloration. Le docteur Dartigues, en 1882, indique quelques-unes des transformations qu'il a pu constater: "La voix argentine et flûtée de la vierge prend un ton plus plein (...) et sa transpiration inodore acquiert une odeur particulière". Les médecins du temps ne sortent pas grandis du livre de Pauline Mortas pour leur propension à passer du scientifique au moral, et à forger ainsi les normes de la société  dans laquelle ils vivent. Certains d'entre eux croient à encore à l'"imprégnation spermatique", improbable thèse toute droit venue de l'Antiquité selon laquelle les organes génitaux d'une femme restent pour toujours imprégnés par le sperme de l'homme qui l'a déflorée... On pourrait sourire de telles élucubrations mais elles concourent à renforcer les convictions de la bourgeoisie et de la haute-société sur l'importance de la défloration. 

Comment les femmes, les premières concernées, étaient-elles préparées à un événement aussi fondamental de leur vie conjugale? On peut avoir quelques indications à travers quelques romans de la seconde moitié du XIXe siècle. La nuit de noces devient un véritable topos, ainsi que le discours embarrassé de la mère de la mariée. Dans "Monsieur, madame, et bébé" (1866), Gustave Droz raconte une telle scène. La mariée s'appelle Valentine. La veille de ses noces, sa mère lui donne ce conseil: "Aie confiance, accepte tout ce qui viendra de lui sans pensée et sans résistance!". Dans de telles conditions, il n'est pas étonnant que les choses se passent mal. Un certain nombre de romans relatent les dégoûts qui résultent d'une première expérience désastreuse. C'est le cas de Feydeau, dans souvenirs d'une cocodette, qui relate la douleur initiale de son héroïne ("l'atroce et harcelante sensation d'un fer rouge") suivie d'une répulsion pour l'acte sexuel. Alexandre Dumas fils s'insurge contre cette pédagogie de l'ignorance à laquelle on rive les jeunes filles: "On a une manie bien curieuse dans notre pays (...) c'est de croire qu'on respecte et qu'on peut sauver la vertu des femmes en ne la renseignant pas". A partir de 1880, les choses évoluent quelque peu. Le modèle de l'oie blanche est remis en question par la troisième République. 

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Et les hommes? Si la défloration représentait une étape essentielle dans la vie d'une femme (quasiment une seconde naissance à croire cerains médecins du XIXe siècle), n'était-elle pas pour eux un jalon essentiel dans la construction de la masculinité? Pour tenter d'élucider ce que représentait la défloration dans les fantasmes des hommes du XIXe siècle, Pauline Mortas a braqué sa lampe sur la littérature pornographique du XIXe siècle. On y trouve un certain nombre de cas de déflorations féminines que l'historienne a analysés, classés, répertoriés. Elle montre que ce fantasme est sous-tendu par trois imaginaires bien distincts: l'initiation, la prise de possession, le sacrifice. Avec ce dernier thème, c'est bien le désir masculin qui prend des airs de continent noir. Car dans cet imaginaire du sacrifice plane une atmosphère de meurtre symbolique. Pauline Mortas parle de "plaisir sadique" tout en relevant que les descriptions d'une jouissance masculine liée à la douleur féminine sont relativement rares. En voici pourtant un exemple, tiré de "jeux innocents, souvenirs de la quinzième année" (1901) de Tomy. Le personnage principal dit ceci: "Jouir d'une femme qui souffre et qui sanglote, c'est de la volupté quintessenciée, et les libertins le savent bien". Si le sadisme peut colorer l'imaginaire masculin de la défloration, il ne semble pas en caractériser l'essence. Mais alors: de quoi ce fantasme est-il le nom? Il nous parle avant tout de la domination masculine, conclut Pauline Mortas: "Chacune des modalités du fantasme de défloration (l'initiation, la prise de possession, le sacrifice) renvoie à une domination masculine s'exerçant sur la jeune fille". 

 

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Dans la dernière partie du livre, Pauline Mortas aborde les écrits privés (lettres, journaux intimes) dans lesquels se font jour, avec moins de filtres que dans la littérature romanesque ou pornographique, les réactions d'individus anonymes. L'historienne a même réussi à retrouver un récit de défloration à deux voix. Il constitue sans doute le document le plus passionnant et le plus émouvant du livre. Il donne à entendre à la fois la version féminine et la version masculine de l'affaire. Il s'agit de la correspondance de fiançailles de Georges et Valérie (dite lily) établie entre octobre 1911 et novembre 1913. Georges adjure Lily, sa fiancée, de céder à ses avances avant le mariage. Georges est pressé. Lily hésite. Elle voudrait arborer la robe blanche et la fleur d'oranger le jour de son mariage. Georges (qui appelle sa future femme "ma petite maman" tandis que sa fiancée lui donne du "ma petite poupée") lui rétorque que cela ne regarde qu'eux. Il y a des disputes, des éclats. Les lettres laissent entrevoir les caresses échangées. On devine que la virginité de Lily ne tient plus qu'à un fil, si l'on ose dire. Finalement, la défloration va bien avoir lieu avant le mariage. Elle est soigneusement préparée. Les deux complices prétextent une visite à la tombe  de la mère de Georges pour se retrouver seuls. Georges fait parvenir à Lily la liste des fournitures à se procurer en prévision de l'événement: de la vaseline, une éponge, des serviettes, "de la poudre pour nous maquiller quelque peu en sortant", et enfin "un petit flacon d'éther". Lily le reprend sur l'éther. Son odeur caractéristique risquerait de laisser soupçonner ce qui s'est passé. On peut déduire de ce passage que l'éther, connu pour ses propriétés anesthésiantes, était couramment utilisé pour faciliter la pénétration lors du premier rapport sexuel.

Apparemment les choses se passent bien. Lors des lettres suivantes, ils échangent leurs impressions. Lily remercie Georges pour sa prévenance ("Comme tu as été doux ma petite poupée"). Quant à Georges, malgré l'émotion ressentie, ce moment semble lui avoir laissé un souvenir mitigé. Il dit (assurément voilà un détail qui n'apparaît guère dans la littérature pornographique...) que "sa petite verge le pique et lui fait quelquefois du mal". Cette correspondance entre Lily et Georges, située juste avant la Première Guerre Mondiale, témoigne d'un changement d'époque. Ici l'homme et la femme sont de véritables partenaires. On passe de la défloration à la "première fois", c'est-à-dire  à un événement envisagé du point de vue du couple. Voilà donc ce que raconte le livre de Pauline Mortas. A la lecture on est convaincu non seulement par le fond mais par la forme: une manière de parler de la sexualité avec simplicité et précision, sans bigoterie, sans afféterie inutiles. Une manière aussi de tenir l'émotion à distance, et de ne jamais céder à l'ironie facile ni à des règlements de comptes déplacés.  

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Pour toutes ces raisons, et aussi par envie de prolonger la discussion sur ce sujet au-delà des limites chronologiques de ce livre, j'ai voulu rencontrer l'auteure de ce travail (récompensé par le prix 2015 de l'association Mnémosyne pour le développement de l'histoire des femmes et du genre). Pauline Mortas, qui n'a pas 25 ans, prépare les oraux de l'agrégation d'histoire, et parle de son travail en sirotant un jus d'abricot. Je remarque dans ses propos la même volonté de précision que dans son livre.  C'est justement du ton du livre que je lui parle pour commencer, de sa manière de ne jamais se laisser engluer dans une indignation à bon compte: "Je me considère comme engagée d'un point de vue féministe, mais je voulais séparer cet engagement de mon travail de recherche. L'indignation est souvent anachronique. En outre, elle ne nous aide pas à comprendre. Quand j'ai commencé ce travail, j'ai compris que je devais me défaire de toutes thèses préétablies et en particulier ne pas me donner pour but de prouver que la défloration était l'expression de la domination masculine. Il fallait laisser parler les sources". 

Sommes-nous réellement affranchis de cet attachement fétichiste que le XIXe siècle concevait pour la virginité? Pauline Mortas n'en est pas si sûre:  "On souligne toujours le poids de la virginité dans les pays de culture musulmane. Mais regardez les néo-puritains américains, chez lesquels on constate un renouveau spectaculaire de l'attachement à la virginité. Il y a quelques années, Paris Hilton avait affirmé son intention  de recourir à une hyménoplastie avant son mariage...". 

 Je demande à Pauline Mortas ce que sont devenus Lily et Georges, ce jeune couple aux lettres si touchantes. Que sait-on de leur vie? "C'est l'historienne Clementine Vidal-Naquet, qui dans son travail sur le lien conjugal pendant la Première Guerre Mondiale a découvert leur correspondance et m'a averti qu'elle pouvait être intéressante pour mon sujet.  Je crois que Georges est mort au début de la guerre. Si vous voulez je vous enverrai le dossier biographique constitué par Clémentine Vidal-Naquet..". Le soir même, effectivement je reçois ces quelques lignes qui par leur sécheresse tranchent sur le contenu sentimental des lettres et provoquent chez moi un absurde petit pincement au coeur: "Après avoir servi à l'arrière comme infirmier au début de la guerre, il est renvoyé au front en janvier 1915. Grièvement blessé aux Eparges il meurt à l'hôpital provisoire de Verdun le 8 mai 1915". 

 

 

Texte: JF Mondot

Peintures: AC Alvoët (issues notamment de sa série Chair vs fetiches et Agglomérés. Autres peintures à découvrir sur son site www.annie-claire.com)

 

 

 

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