Sylvain Rifflet ressuscite Stan Getz

Dans son dernier album, Sylvain Rifflet s'inspire de Focus, chef d'oeuvre mythique du grand Stan Getz. Jeudi dernier, sur la péniche du Flow, accompagné par l'ensemble Appassionato, il présentait sa musique en direct pour la première fois à Paris. Incontestablement un des meilleurs concerts de jazz vus cette année.

 

riffletgetz-acalvoet2017

 

 

Un jour de 1961, Stan Getz a eu envie d'être plus nu que nu. Il a alors demandé à Eddie Sauter de réunir un orchestre de cordes. Au milieu de ces violons, de ces altos, de ces violoncelles, Stan Getz s'est déshabillé. On a vu alors ce qui se cachait sous le moelleux de sa sonorité: la chair de poule, le mal de dents, la peur du noir, les fausses promesses, des glaces à la fraise, des dragées au poivre, des rubans de soie violette, et aussi ce que Stan Getz avait de plus intime: une colère glacée comme un bloc de marbre. Et l'enregistrement de cette mise à nu a donné Focus, l'une des oeuvres majeures du grand saxophoniste.

Un jour, vingt-cinq ans plus tard, Sylvain Rifflet tombe sur le disque. Il en perd le boire et le manger, le fait écouter à son meilleur copain, Thomas de Pourquery, et tous les deux n'en renviennent pas. En cours d'Anglais ils se sourient bêtement. Le professeur les gratifie de deux heures de colle. Mais les deux gamins ont toujours les yeux qui brillent, et ça l'agace.

Un jour, bien plus tard, devenu musicien professionnel, Sylvain Rifflet décide de réaliser un disque dans l'esprit de Focus, pour se souvenir de Stan Getz et de son adolescence. Sylvain Rifflet compose les morceaux, Fred Pallem les arrange, et les 19 musiciens de l'ensemble Appassionato viennent lui prêter main forte. Cet Opus, baptisé Re-Focus vient de paraître chez Verve, la maison de disques du Focus de 1961. La boucle est bouclée. 

Le disque n'a pas fait l'unanimité de la critique. Drôle de projets disent certains. A quoi ça sert tout ça disent d'autres. Oui mais quand même ça sonne pas mal du tout soutiennent quelques enthousiastes. La meilleure manière de ressentir la musique étant souvent de l'entendre en live, je suis allé sur cette péniche, le Flow, qui dissimule dans ses entrailles un bijou de petite scène pour me faire ma propre opinion. 

rifflet-acalvoet2017-3

Alors ça donne quoi ce projet un peu fou-fou toc-toc comme dirait ma nièce? Incontestablement l'ambiance de Focus est là. Les compositions de Rifflet retrouvent l'expressivité du disque de 1961, sa force narrative. Voilà une musique qui suscite immédiatement chez l'auditeur des images. On pense, dans Focus comme dans Re-Focus, à un fugitif qui dans sa course éperdue se heurte à des portes et des vitres invisibles. Il crie, personne ne l'entend. 

 

 

rifflet-acalvoet2017-5

Les cordes, ici, sont employées à rebrousse-poil. Elles ne sont pas un tapis moelleux déroulé sous les pas du soliste, elles sont utilisées pour faire monter la tension, dans leur dimension percussive. Certains traits de violon semblent effilés comme des lames de rasoir. Rifflet, comme Getz naguère, se jette dessus et en ressort ensanglanté, plein d'estafilades. Mais à d'autres moments, bien sûr, ces cordes l'enveloppent de toute leur dimension majestueuse, et l'on a l'impression d'être dans une musique composé par Bernard Herrmann. Sylvain Rifflet et Fred Pallem ont eu l'idée formidable de confronter ces cordes en lames de rasoir à un vibraphone, celui de Guillaume Lantonnet, qui amène un peu de suavité et de légèreté à cette musique, par exemple dans son introduction d'"Echoplex". 

rifflet-acalvoet2017

Mais la grande réussite de ce projet, et de ce concert est à chercher dans le jeu de Sylvain Rifflet, dans sa manière de mettre ses pas dans ceux de Stan Getz en évitant tout pastiche. Il parvient à évoquer le saxophoniste américain sans renoncer à sa propre personnalité. Dans son jeu, on relève bien des éléments étrangers à la grammaire getzienne (slaps, jeu sur les doigtés à vide, sons étranglés...) mais on pense quand même à Getz pour cette véhémence dans la douceur, et cette douceur dans la véhémence, pour sa densité aussi (car ses interventions sont marquantes mais relativement brèves). Un pied devant l'autre, dans la posture d'un coureur de demi-fond au départ, il convainct définitivement dans la partie en solo de "Une de perdue, une de perdue". Les arrangements de Fred Pallem et la direction de Matthieu Herzog exploitent à merveille toutes les nuances de ces cordes qui ont été mises à sa disposition. Dans "Rue Bréguet"elles se déploient avec douceur.

 

rifflet-acalvoet2017-4

Dans "Night Run", c'est leur dimension exacerbée qui est mise en avant.Et les musiciens d'Appassionato réussissent impeccablement à transmettre toute cette palette émotionnelle. Si bien qu'en quittant cette péniche musicale, on se dit qu'on vient d'assister à un des concerts les plus marquants de l'année.

 

Texte: JF Mondot

Dessins : Annie-Claire Alvoët (autres dessins, peintures, gravures à découvrir sur son site www.annie-claire.com   on peut acquérir certains des dessins qui figurent sur ce billet en écrivant directement à l'artiste, annie_claire@hotmail.com)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.