Picasso et la magie noire

Au Musée du quai Branly une fascinante exposition décrypte le lien essentiel entre Picasso et les arts premiers. Au contact de l'«art nègre» comme on disait alors, Picasso réalise que l'essence de l'art réside dans sa dimension magique.

photomontagejeanharold-acalvoet2017

C'est un passage quasi-obligé de toute histoire de l'art du XXe siècle. Quand on parle des débuts de Picasso, on mentionne l'influence décisive des arts primitifs sur son oeuvre. On illustre généralement cela par la photo d'une statue africaine ou océanienne présentée à côté des demoiselles d'Avignon. Le cousinage voire la gémellité saute aux yeux. Fort de cette évidence, on passe généralement aux périodes suivantes du maître espagnol...

Mais le musée  du quai Branly a voulu précisément s'arrêter sur cette évidence. Il l'a scrutée, approfondie, interrogée en mettant en perspective 300 oeuvres africaines et océaniennes et leurs correspondances, possibles ou attestées, directes ou indirectes , dans l'oeuvre de Picasso.

cotedivoire-acalvoet2017

Au fil de ce parcours, non seulement on comprend mieux les formes picturales qui, dans ces masques Fang ou ko gué, ou dans ces poteaux de faîtage kanak, ont inspiré Picasso, mais on prend conscience qu'il y a aussi puisé quelque chose de plus fort et de plus essentiel, sur la vocation magique qu'il assignait à l'art. On touche véritablement ici à son intimité de créateur. On a la sensation rare, bouleversante, inouïe, d'être au coeur du bouillonnement créatif de ce génie. 

masquedexorcismesrilankaxx-acalvoet2017

La première partie de l'exposition déroule un fil chronologique, en prenant bien soin de ne pas dévoiler trop tôt tous les atouts qu'elle a dans sa manche. Le visiteur suit Picasso année après année dans sa découverte des objets, masques, sculptures non occidentales. Certes, Picasso n'est pas le premier à s'être intéressé à l'art primitif. Avant lui, André Derain découvre "l'art nègre" au British Museum vers 1906. Derain connaît Picasso. Il partage avec lui ses découvertes. Picasso lui achète un masque Fang. C'est l'une de ses premières acquisitions. 

masquefanggabon

Mais c'est en 1907 que Picasso visite le musée ethnographique du Trocadéro. Il est foudroyé. "J'ai alors compris que c'était le sens même de la peinture". Dès lors, Picasso devient un collectionneur averti. L'exposition donne à voir les objets dont il s'entiche et s'entoure, des lettres d'amis (Cocteau, par exemple, avec cette manière inimitable d'écrire dans tous les coins de la carte postale...) qui lui signalent telle ou telle curiosité, ou l'invitent à "passer voir leur dernier fétiche"...

Des photos des différents ateliers de Picasso montrent l'étendue de sa  passion pour ces oeuvres. Picasso déménage, change d'ateliers, de femme, de style. Mais les masques restent. Une photo de 1921 montre son appartement avec Olga. On aperçoit des sculptures africaines et océaniennes juste au-dessus du lit conjugal. Quelle meilleure preuve de l'intimité entre Picasso et ses oeuvres océaniennes et africaines?

poteau-defaitage-kanak-xix-acalvoet2017

Cette passion n'est pas une foucade. Dans les années cinquante et soixante, Picasso continue d'amasser des oeuvres et de les conserver à proximité de lui. Il ne peut vivre sans elles. Et toujours le réseau des amis (Michel Leiris, par exemple) pour lui signaler les oeuvres les plus fascinantes. Quand Picasso meurt en 1973, l'inventaire de sa succession indique qu'il avait entreposé plus de 200 oeuvres . Une photo en noir et blanc les montre, étendues par terre, comme ces soldats morts qui dans certaines cultures, avaient le sinistre privilège d'accompagner leur chef dans l'autre monde. 

Ainsi se finit la première partie de l'exposition. Après cette mise en bouche contextuelle, on passe alors à l'essentiel: les oeuvres d'arts. 

L'influence de ce qu'on appelait alors l'"art nègre" (mot utilisé dès 1912) sur Picasso est mise en scène de manière très subtile. Yves Le Fur, commissaire de l'exposition, présente "le garçon nu" de Picasso, au milieu de sept statues de bois qui lui font une sorte d'escorte fraternelle. On voit bien alors  ce dont Picasso s'est nourri: la verticalité, le travail des volumes, le refus de tout psychologisme. Ici, le regard du jeune garçon est spectaculairement vide. Il semble mangé par la nuit.

picasso-jeune-garc-onnu-figure-de-grade-vanuatu-xx-acalvoet2017

On comprend alors que l'art premier a d'abord bouleversé en Picasso le mangeur de formes. Les oeuvres des ces cultures coïncident avec ses propres recherches en matière de simplification et de stylisation. Il découvre à travers ces oeuvres que la schématisation la plus radicale est porteuse d'une force inouïe. Et que ce décapage n'enlève pas à ces oeuvres leur humanité mais semble au contraire la rendre essentielle. Le primitif, c'est le primordial. Picasso, bien sûr, ne le dit pas avec ces mots-là. Mais il en prend conscience de manière forte, nette, irréfutable. Il ne reviendra jamais sur cette conviction. 

Le grand mérite de cette exposition, est d'aborder les choses avec subtilité. Yves Le Fur, commissaire de l'exposition, a voulu montrer que Picasso ne s'est pas contenté de décalquer les oeuvres qu'il admirait, même s'il y a parfois, de temps en temps, des relations directes entre telle oeuvre africaine et telle oeuvre du maître (on pense notamment à cette statue Mumuye du Nigéria, qui nous semble déjà ressembler à un Picasso).

statue-numuye-nigeria-xix-acalvoet2017

Mais dans l'ensemble, les influences sont plus subtiles. Un génie ne fait pas de copier-coller. Il procède par dérivation, détournement, hybridation, court-circuit. Et c'est pourquoi le clou de cette exposition est sans doute cette salle des métamorphoses. Le nom n'aurait pu être mieux choisi. Parmi tant d'autres métamorphoses, on peut voir comment un masque cornu du Mexique devient une sorte de dieu mythologique vagement grec sous les doigts du maître. 

masqueotomimexiquexx-picassoceramique1961-tessonperou200-900apjc-acalvoet2017-6

Parfois les rapprochements entre telle oeuvre africaine et telle sculpture toile du maître sont d'une subjectivité crânement assumée. Comme cette petite statuette laga qui devient , recomposée  par l'esprit de Picasso, une sorte de petit personnage enfantin...

statuettelega-picasso1961-acalvoet2017-9

L'exposition présente des salles plus inattendues, plus audacieuses. Yves Le Fur fait l'hypothèse que cet art de la débrouille et de la récup, que l'on trouve dans plusieurs sculptures de Picasso (à commencer par la célèbre gueunon dont la tête est constituée par deux voitures d''enfants placées tête-bêche...) pourraient venir d'Afrique. Hypothèse poétique et séduisante.... 

picasso-lageunonetsonpetit1951-acalvoet2017-7

Yves Le Fur, le voilà justement. Il répond, en ce jour de vernissage, à une journaliste d'une grande radio qui voudrait établir des liens directs, solides, irréfutables, entre les oeuvres de Picasso et telle oeuvre d'art premier, comme s'il y avait d'un côté le modèle, et de l'autre la copie. Yves Le Fur, opiniâtrement, s'accroche à la subtilité de sa démarche.

yveslefur-acalvoet2017

La journaliste, un peu dépitée, rend les armes, s'en va, et j 'en profite pour amener Yves Le Fur surun terrain plus politique. Picasso avait il conscience, même confusément, que ces oeuvres étaient arrachées, par la force, aux cultures dont elles étaient issues? Et qu'il faudrait un jour les restituer?

masque-av1930-gabon

La réponse d'Yves le Fur : "Non...Quand Picasso commence à s'intéresser à l'art premier, on est dans un premier mouvement de reconnaissance de ces oeuvres d'art premier. A son époque, pour la majorité des gens, elles ne sont pas vues comme des oeuvres d'art mais comme des pièces d'histoire naturelle, un peu comme des momies ou des oiseaux empaillés.Voilà où on en était...Cela représente déjà un saut conceptuel énorme de la part d'artistes comme Picasso ou Derain de considérer ces objets comme des oeuvres d'art, non comme des documents ethnographiques!".

coiffure-ceremonielle-nevimbumbaomalekula-acalvoet2017

Le Fur ajoute un point d'histoire: "La question coloniale ne se posera véritablement qu'en 1931, lorsque les surréalistes adoptent comme mot d'ordre: "Ne vous rendez pas à l'exposition coloniale" qui se tient cette même année. Dans les années cinquante, les choses étaient un peu différentes. On peut penser que Picasso, qui connaissait Sedar-Senghor, qui était l'ami de Michel Leiris, lui-même très critique envers certains comportements coloniaux, n'était pas insensible à ces thèmes. Mais la question de la restitution n'était pas encore sur la table...Ça vous va? ". 

Ça me va. Je continue les visites, avec cette salle magnifique consacrée aux visages, à leur stylisation, à leur déformation. La fin de l'exposition est toute proche. Et c'est alors que les organisateurs de cette exposition sortent leur botte secrète. L'exposition se termine par une petite salle, mal éclairée, ne payant pas de mine après l'éblouissement de la salle des visages. Cette salle, il ne faut pas la rater. Là se trouve le secret de Picasso. C'est la salle des forces de vie, des pulsions dyonisiaques et sexuelles.

statuedjacurocnigeriaav1932-acalvoet2017

On voit notamment un objet étonnant, fascinant, incroyable. Sa forme rappelle un peu celle de la mandragore, si prisée jadis de nos braves sorcières occidentales. On dirait un homme avorté. Ou un gros têtard. Une présence sarcastique et menaçante en émane. Ainsi qu'une étonnante force d'attraction. On reste cloué. 

objet-magique-bolidenfa-panama-xx-acalvoet2017
Puis on lit le descriptif. Il s'agit d'un fétiche bolidenfa du Mali. Il est constitué de de matériaux organiques et de fragments de métal provenant des sacrifices rendus à cet étrange objet. En regardant ce fétiche, on se dit que l'on est au coeur du sujet, au coeur du génie de Picasso. Et l'on voit dans ses dernières oeuvres comment les forces primitives, du sexe, de la dévoration, des esprits cachés s'emparent de son esprit avec une vitalité prodigieuse. Ce qui l'avait remué dans ces oeuvres d'art premier, c'est précisément cela, ce pressentiment qu'elles avaient partie liée avec les forces obscures, celles du monde des esprits, du désir, et de l'inconscient. Ce qui l'avait bouleversé, c'est leur magie noire. 

Texte : JF Mondot

Dessins originaux: Annie-Claire Alvoët (autres dessins , peintures, gravures à découvrir sur son site: www.annie-claire.com) 

picassoles-60-de1966gravure-acalvoet2017

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.