Joey Starr donne sa voix à Victor Hugo

Dans "Eloquence à l'Assemblée ", au Théâtre de l'Atelier, Joey Starr prête son souffle aux grands orateurs du passé: Hugo bien sûr, mais aussi Aimé Césaire, ou André Malraux. Avec véhémence, il les fait résonner avec l'actualité... Compte-rendu.

 

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Le décor: Un pupitre de fortune, comme si l'on avait récupéré un barril dans une décharge. Une lumière , une caméra attachée à un cable lui donnent un drôle d'aspect hérissé. Un canapé de cuir est disposé sur un des côtés de la scène. Un public assez jeune. Je relève la présence de quelques lycéens venus réviser leur bac avec Joey Starr, ce drôle de prof qui dit des gros mots. 

 

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 Tout-à-coup, le bruit d'un coeur qui bat. Une respiration haletante. On entend le fauve avant de le voir. Joey Starr apparaît au fond de la scène. Il fait les cent pas, comme un boxeur avant de monter sur le ring. Aucun challenger ne l'attend. Son souffle ne servira pas à faire plier un adversaire de chair et d'os, mais à redonner vie, sang, couleurs, à des morceaux d'éloquence politique qui sommeillent dans les anthologies.

Ça commence comme un coup de poing, avec un âpre discours de Robespierre (dont le nom s'affiche derrière Starr). Ce sont ses derniers mots à la tribune. Il les prononce le 26 juillet 1794, deux jours avant sa mort. "Je suis là pour combattre le crime, non pour le gouverner (...) Les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits tant que la horde des fripons dominera". "Eh ouais!" appuie Joey Starr.  "C'est bon, vous êtes bien assis?". 

Sobrement vêtu de noir, il passe du pupitre à l'avant scène, et de l'avant scène au pupitre. Il lit les textes en les scandant avec son poing droit fermé (ponctuant parfois  une phrase en tapant dans la paume de sa main gauche)

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Après Robespierre, on reste dans la révolution, Joey Starr prête sa voix à l'abbé Grégoire pour un discours sur la langue française. Là, ça tombe à plat. L'abbé Grégoire se plaint de la diversité linguistique de la France, du trop grand nombre de patois. Dans l'idéologie de l'époque, la langue française est en effet émancipatrice, capable d'arracher ses locuteurs à l'obscurantisme. Mais ce texte (comme tous les autres) étant livré brut, sans élément de contexte, cette dimension est difficile à deviner, et de toute façon sa résonance avec l'actualité est faible. Il est suivi d'un texte de Lamartine, prononcé en 1843, sur "le système et le vice". "Tiens, on est en plein dedans" grommelle Joey Starr. Mais en fait, non. Les échos avec le monde actuel ne sont que d'apparence. Lamartine défend la paix ("les traités sont des victoires") contre ceux qui veulent imposer par les armes le libéralisme (mais au XIXe siècle, cette notion n'a pas le même sens qu'aujourd'hui et renvoie à la liberté politique).

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Après ces deux coups d'épée dans l'eau, le spectacle prend vraiment tout son sens avec le discours suivant. Le profil de Hugo sur son lit de mort se détache derrière Joey Starr qui reprend son célèbre discours sur la misère. Il aurait pu avoir été écrit la semaine dernière, ou malheureusement, la semaine prochaine. "Je ne suis pas de ceux qui croient qu'on qu'on peut supprimer la souffrance. Mais je suis de ceux qui affirment qu'on peut détruire la misère". Vifs applaudissements. Joey proteste: "Non, non..applaudissez Hugo, pas moi!". 

 

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ici, donc, le texte touche juste. Dans la tirade déclamée avec véhémence par Joey Starr, je suis accroché par cette phrase: "La misère peut disparaître comme la lèpre a disparu". Quand il parle de misère, quelque chose de très intime semble résonner en Starr. Il scande le texte, toujours avec ce mouvement de son bras droit poing fermé. Tête bien haute, investi, il harangue le public. Son principal atout, bien sûr, c'est sa voix.  Rêche et rauque, grondante et grouillante, pleine de cailloux, d'épines, d'échardes, elle est comme un étendard pour toutes les révoltes. Mais elle est difficile à dominer, cette voix. Trop d'émotion, trop de passion, trop de colère la font sortir de ses digues. Et dans ces cas-là, Starr savonne, ou lit trop vite. Pour être juste, cela n'arrive pas si souvent: il y a du boulot derrière tout ça. Mais en tous cas, cette voix toujours prête à se laisser déborder par sa propre violence donne relief et urgence à des textes rédigés dans une langue soutenue, assez éloignée des codes oratoires actuels. 

A chaque fois que Joey Starr s'empare de Hugo (dont les envolées rythment le spectacle) c'est réussi. Comme par exemple, dans ce discours de 1851, où Hugo s'attaque au parti clérical. "Et ça vaut pour toutes les religions!" insiste Starr. Mon oreille est happée par cette image : "Je ne vous confonds pas avec l'Eglise, pas plus que je ne confonds le gui avec le chêne!". Le spectacle touche juste, également, quand Joey Starr redonne vie aux propos d'Olympe de Gouges.

 

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Olympe de Gouges...Cette grande figure du féminisme avait eu l'audace de publier, pour faire pièce à la très masculine Déclaration des droits de l'homme, une Déclaration de la femme et de la citoyenne. Son visage doux et résolu est projeté sur un écran derrière Starr. Par delà les siècles, ses phrases vives et directes touchent en plein coeur : "Homme es-tu capable d'être juste? C'est une femme qui t'en fait la question...".  Dans cette Déclaration des droits rédigée par Olympe de Gouges, on trouve la phrase fameuse : "La femme a le droit de monter sur l'échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune". Mais les révolutionnaires n'aimaient pas celles qui leur tenaient tête. C'est pourquoi ils coupèrent la sienne. C'était en novembre 1793. 

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Quand il ne déclame pas du Olympe de Gouges ou du Victor Hugo, Joey Starr fait du Joey Starr. Avant de lire le préambule de la Déclaration des droits de la femme, il pousse vers le devant de la scène le canapé qui se trouvait sur un des côtés. Il râle, cabotin: "Faut que je fasse moi-même les effets spéciaux...Chuis né en 1967 quand même...". (Plus tard, c'est un assistant qui remettra discrètement le canapé en place...). Dans le public, un gars à côté de moi, tatoué et massif, l'apostrophe au moment où il dispose le canapé à l'avant de la scène: "Eh! Pas trop près , quand même!". Starr réagit au quart de tour: "Eh...Quand tu vas au cinéma, tu parles avec l'écran?". Réplique un peu étrange, mais dans ces cas-là on prend tout ce qui sort... En tout cas cela fait naître chez le tatoué un sourire enfantin qui s'étend jusqu'à ses oreilles. Il a eu ce qu'il voulait. Il s'est fait recadrer par Joey Starr, il aura des trucs à raconter pendant des années, un investissement comme un autre...

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Parfois Joey Starr joue au gamin rebelle. Il se moque de son ego en se plaçant devant la caméra qui (à certains moments seulement) projette son visage en arrière-plan, et l'on se demande si c'est réellement toujours du second degré. Il se sert un verre, envoie valdinguer la bouteille avec un grand coup de pied. Il tape violemment sur le pupitre  "au cas où certains dormiraient". Il dit parfois des gros mots: "J'ai parfois l'impression de vous faire chier la bite". Puis, ayant rempli le cahier des charges de son personnage, il reprend ses lectures. 

 

 

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 Il incarne, de manière sobre et convaincante (et sans oublier d'y associer la Guyane) le discours d'Aimé Césaire interpellant en juillet 1949 le ministre de l'intérieur Jules Moch sur la répression des manifestations dans les Antilles. "Quand nous voulons nous assimiler, nous intégrer, vous nous rejetez, vous nous repoussez. Quand les populations coloniales veulent se libérer, vous les mitraillez!". 

 

 

 

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 Et l'on approche de la fin du spectacle. Starr lit un discours historique, celui prononcé par Simone Veil devant l'assemblée nationale le 26 novembre 1974 à l'occasion de la loi autorisant l'interruption volontaire de grossesse. Discours étonnant, car certains arguments évoqués par Simone Veil ont aujourd'hui, curieusement, presque une tonalité "pro-life". Simone Veil, via Joey Starr dit: "Rares sont les femmes qui ne désirent pas d'enfants: la maternité fait partie de l'accomplissement de leur vie et celles qui n'ont pas connu ce bonheur en souffrent profondément". (Petite disgression: Je suis à vrai dire tellement frappé par ce passage que quelques jours plus tard je demande à Philippe Descamps, docteur en philosophie, spécialiste de bioéthique si ce passage émane de la conviction de Simone Veil ou si c'est une concession tactique pour se concilier les vieilles barbes de l'assemblée nationale, 421 hommes pour 9 femmes à cette époque rappelons-le. "Les deux me répond le docteur Descamps, il y a une dimension tactique indéniable, c'est une fine politicienne, mais c'est aussi sur le plan personnel une femme qui s'est réellement épanouie dans la maternité, et c'est pourquoi elle rappelle dans ce discours que l'interruption de grossesse est toujours un drame". Fin de la disgression). 

Le spectacle se conclut par un très court extrait du discours d'André Malraux pour faire adopter son projet de maisons de la culture et de leur coût relatif. 80  maisons de la culture sont l'équivalent de 25 kilomètres d'autoroute, avait-il plaidé. Commentaire de Joey Starr, soudainement pensif: "Et il n'avait pas son  bac, le mec. Il n'est pas tout seul, d'ailleurs...". 

Quand il revient saluer , vêtu d'un grand manteau noir et,  s'inclinant un peu mais pas trop (Hé ho, on est Joey Starr, quand même), il entr'ouvre une porte, de manière inattendue et touchante, sur certains complexes, certaines blessures. Il dit: "Je vous remercie de me supporter...Je suis comme l'autre, là, qui n'a pas eu son bac....La perfection n'est pas de ce monde alors peut-être que j'ai ma place moi-aussi...".

Finalement, il emporte le morceau, Joey. Tout au long du spectacle, et par delà les moments de cabotinage,  il a mis son énergie et sa sincérité au service de ces textes. Il s'est révélé un excellent passeur de colères, faisant entendre la fureur, la passion grondante qui animaient Robespierre ou Victor Hugo. La colère...Sans cette étincelle, rien n'est possible. Pas de sursaut, pas de réveil, pas d'action collective. Avec les temps déraisonnables qui sont devant nous, elle est sans doute plus précieuse que jamais. 

 

Texte : JF Mondot

Dessins et peintures: Annie-Claire Alvoët

(Autres dessins, peintures, gravures à découvrir sur son site www.annie-claire.com)

 

Post scriptum: On peut découvrir au théatre de Belleville (94 rue faubourg du Temple) un autre spectacle politique, mais à la tonalité différente car plus orienté vers l'écologie, sur le fond, et l'humour, sur la forme. Catherine Dolto raconte l'histoire de la terre et des hommes avec à ses côtés l'inénarrable Emma la clown. Grâce à son visage si mobile, son sens du mime et de l'improvisation, elle maintient le spectacle sur des rails allégres. Catherine Dolto lui sert de tête de turc consentante.José Bové (sur les plantes transgéniques) et Matthieu  Ricard (sur la souffrance animale) interviennent dans le spectacle sous forme de marionettes. Les interventions d'Hubert Reeves sont projetées sur un écran. C'est un spectacle vif, drôle, enlevé. De la pédagogie écologiste et humaniste en souriant, c'est assez rare pour être souligné...

 

 

 

 

 

 

 

 

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