Coronavirus : perdre encore six semaines serait suicidaire

Tribune de Claude Escarguel, microbiologiste, ancien président du SNPHG, Anne Hessel, docteur en médecine et en chimie, et Pierre Larrouturou, député européen, rapporteur général du budget 2021 de l'Union européenne. « Toutes les grandes défaites se résument en deux mots : trop tard. » ...

« Toutes les grandes défaites se résument en deux mots : trop tard. » Comment ne pas penser au Général Mc Arthur en constatant les retards dramatiques avec lesquels nos pays « gèrent » la bataille contre le Coronavirus ? La doctrine du gouvernement français est, enfin, en train d’évoluer sur la question du dépistage mais il semble urgent de changer aussi de stratégie sur la question cruciale du traitement des personnes contaminées et contaminantes. 

Si l’on veut casser la propagation de la maladie, il est urgent de traiter massivement toutes celles et ceux qui appellent leur médecin parce qu’ils présentent des signes laissant penser qu’ils peuvent être contaminés (fièvre, toux, courbatures,…).

Le mieux serait de pouvoir tester la présence du virus avant de proposer un traitement. Évidemment ! Mais comme notre pays a pris un retard considérable pour les tests et puisqu’un traitement « sans risque important » est disponible, il faut faire « à la guerre comme à la guerre » et traiter sans tarder tous ceux qui viennent consulter.

Pour commencer ce traitement à grande échelle, il n’est pas nécessaire d’attendre six semaines pour avoir les résultats de Discovery, l’étude européenne lancée pour mieux connaître l’utilité et les effets secondaires de quatre traitements possibles.

Cette étude est bien sûr justifiée pour tous les traitements dont on connaît mal l’efficacité et les effets secondaires. Peut-être Discovery permettra-t-elle de faire émerger un traitement très efficace, y compris dans les cas où la maladie est déjà bien avancée. Tant mieux ! Mais, en conscience, et au vu de la gravité de la crise, nous pensons nécessaire de suivre l’avis de beaucoup de médecins et de chercheurs : on ne doit pas attendre 6 semaines pour évaluer et, très probablement, généraliser la bithérapie proposée par le Professeur Didier Raoult et les équipes de l’IHU de Marseille.

Rappel des faits

Le 26 février (il y a un mois déjà), le Professeur Raoult affirmait « Coronavirus, fin de partie ! » La raison de son enthousiasme ? La publication d’un essai clinique chinois sur la prescription de chloroquine, qui montrait une suppression du portage viral en quelques jours sur des patients infectés par le Covid 19. 

Des études avaient déjà montré l’efficacité de cette molécule en laboratoire. Mais l’étude chinoise confirmait cette efficacité sur des patients contaminés. Après la publication de cette étude, la prescription de chloroquine fut incorporée aux recommandations de traitement du coronavirus en Chine et en Corée. Un mois plus tard, la Chine ne déplore plus aucun cas (sauf les cas importés). L’utilisation de ce médicament n’est évidemment pas la seule explication mais elle doit être absolument prise en compte. 

A la lecture de l’étude des virologues chinois, le Professeur Raoult et son équipe décident de tester le Chloroquine sur un certain nombre de malades. Certes, ce nombre est faible (24) et l’étude présente un certain nombre de biais statistiques inévitables pour un échantillon de cette taille. Mais les résultats sont très impressionnants et confirment les données des virologues chinois : après six jours de traitement, seul un quart des patients traités était encore porteurs du virus, contre 90 % de ceux qui n'avaient pas été traités.

Faut-il le rappeler ? Didier Raoult est l’un des meilleurs experts en matière de maladies transmissibles au niveau mondial. Il est français (Nul n’est prophète en son pays…) et, comme l’écrit Jean-Dominique Michel dans La Tribune de Genève, « il ressemble à un Gaulois sorti d’Astérix ou un ZZ top qui aurait posé sa guitare au bord de la route.» Son look détonne dans les ministères et sa médiatisation énerve certains de ses collègues, mais nul ne peut douter de son expertise : il dirige l’Institut hospitalier universitaire (IHU) Méditerranée-Infection à Marseille. Avec plus de 800 collaboratrices et collaborateurs, c’est l’un des meilleurs centres de compétences en infectiologie et microbiologie au monde. Le Pr Raoult est classé parmi les dix premiers chercheurs français par la revue Nature, tant pour le nombre de ses publications que pour le nombre de citations par d’autres chercheurs.

Raoult et son équipe connaissent bien la chloroquine : depuis 10 ans, ils ont déjà utilisé cette molécule pour soigner plus de 4.000 patients souffrant de différentes affections. Contre le Corona virus, ils décident de tester une bithérapie : la chloroquine est administrée en même temps qu’un antibiotique, l’azythromicine. Et ce pour deux raisons : ils veulent éviter les surinfections microbiennes qui sont facilitées par les dégâts provoqués dans les poumons par le virus, mais ils savent aussi que la multiplication d’un virus peut être considérablement plus rapide (cf brevet EP0649473B1O) si la cellule épithéliale de l’alvéole pulmonaire est co-infectée par une bactérie : c’est l’une des causes probables du choc de détresse respiratoire lié à l’orage cytokinique souvent observé au 7eme jour de l’infection, qui cause de nombreux décès. Ceux qui se moquent aujourd’hui du Professeur Raoult ne se moquaient-ils pas du Professeur Montagnier quand il envisageait des cofacteurs bactériens facilitant la réplication du virus du SIDA ?

Une bithérapie efficace et facilement accessible 

Chloroquine & antibiotique, outre que cette bithérapie semble avoir un effet remarquable pour stopper le virus, elle présente l’intérêt d’associer des médicaments dont la sécurité est très bien documentée. La chloroquine est utilisée depuis des décennies pour se protéger du paludisme. Nous sommes des centaines de millions à en avoir consommé pendant plusieurs semaines (et à des doses plus fortes que celle que Raoult propose de prendre pendant une semaine). Ses effets secondaires sont bien connus et très limités.

Last, not least : ce médicament est facile à produire en très grande quantité et très peu cher. Sanofi a déjà proposé des doses pour traiter 300.000 personnes et pourrait facilement en produire beaucoup plus pour protéger un maximum de citoyens en Europe, en Afrique et ailleurs.

Il n’est pas nécessaire d’attendre que l’étude européenne Discovery rende ses conclusions dans 6 semaines pour commencer le traitement. Tous ceux qui suivent le dossier savent que quelques grands laboratoires qui produisent des anti-rétroviraux nettement plus coûteux, auraient préféré que la Chloroquine soit exclue de cette étude. Le cynisme et le goût de l’argent atteignent parfois des niveaux totalement écœurants… On peut craindre, hélas, que ces lobbies continuent leur travail de sape et que, dans 6 semaines, on demande encore des études complémentaires avant d’utiliser la chloroquine.      

Certes, la chloroquine n’est pas un médicament miracle (l’un des 24 patients est mort durant l’étude…) mais quelqu’un a-t-il un médicament miracle à proposer contre le Corona virus ?

Certes, la chloroquine est «hautement toxique en cas de surdosage, particulièrement chez les enfants, comme l’écrit le réseau français des centres régionaux de pharmacovigilance (CRPV). Chez l’adulte, la dose dangereuse est estimée à partir de 2 g de chloroquine en une prise.» Mais la dose recommandée par l’équipe de Marseille est 3 fois plus faible : 600 mg par jour chez l’adulte.

Certes, il y aura chez certains des effets secondaires, mais ceux-ci sont bien connus et caractérisés. Sur les centaines de millions de personnes qui ont utilisé cette molécule pour se protéger du paludisme, combien l’ont regretté ?

Nous préférerions tous que ce virus n’existe pas ou qu’il se diffuse très lentement, ce qui nous laisserait le temps nécessaire pour réaliser des études normales… Mais ce n’est pas le cas. La réalité nous impose d’agir sans tarder. Agir sans nuire évidemment (Primum non nocere, c’est la première obligation d’un médecin…) mais agir sans chercher la perfection théorique qui pourrait conduire ceux qui sont loin des malades à oublier le réel.

Certains reprochent à Raoult de n’avoir fait le test que sur 24 malades mais il travaille à Marseille, une ville qui était relativement épargnée en février. Pourquoi n’a-t-on pas organisé les mêmes tests à Paris, Mulhouse et Strasbourg ? L’heure n’est pas à la polémique. Elle est au sursaut collectif. Au lieu d’attendre 6 semaines pour trancher, n’est-il pas urgent de dialoguer, dès cette semaine, avec des virologues chinois et coréens pour pouvoir s’appuyer sur des conclusions reposant sur un grand nombre de malades ?

Et si, comme beaucoup de médecins et de chercheurs le pensent, les effets de la Chloroquine sont très importants pour stopper le Covid 19, le Ministère devrait permettre au plus vite à tous les médecins traitants et à tous les hospitaliers de donner la dose utile à un maximum de patients.

Un médicament qui permet de ramener de 20 jours à 6 jours la durée pendant laquelle un malade est contagieux, va considérablement freiner la diffusion de la maladie. Et si les cas les plus graves arrivent souvent au 7e jour de la contagion ou après, l’effet de décongestion sur les services hospitaliers et sur la mortalité pourrait être encore plus important.

Chaque jour qui passe sans traitement se paiera, dans deux ou trois semaines, par un grand nombre de victimes supplémentaires. Nous sommes tous désespérés quand nous apprenons que l’Italie pleure chaque jour des centaines de morts. Qu’en sera-t-il si le nombre de morts augmente encore pendant un mois ou deux, en France comme en Italie ? Le week-end dernier, des malades français ont dû être évacués vers l’Allemagne, la Suisse et le Luxembourg. Qu’en sera-t-il dans un mois ou deux si la pandémie continue de flamber ? Comment l’hôpital va-t-il faire face au « Tsunami » annoncé alors que nos soignants sont de plus en plus fatigués et de plus en plus souvent contaminés ? 

Au-delà de la crise sanitaire, au-delà de la souffrance des malades et de la tristesse des familles, que se passera-t-il si des salariés de plus en plus en plus nombreux refusent d’aller travailler ? Les banques italiennes sont très fragiles. Que se passera-t-il si des milliers de PME italiennes font faillite en augmentant encore leurs dettes ? Il faut évidemment transformer radicalement notre système économique et financier (ce qu’on n’a absolument pas fait après 2008) mais rien ne sera possible si le chaos s’installe.   

Tant du point de vue de la santé publique que du point de vue économique, chaque jour, chaque semaine compte pour éviter de passer un point de non-retour. Attendre encore 6 semaines pour commencer des traitements massifs serait suicidaire.

Relancer la production de Chloroquine  

Françoise Barré-Sinoussi, qui vient d’être nommée à la tête du Comité Analyse Recherche et Expertise par Emmanuel Macron, a évidemment raison quand elle affirme « qu’il ne faut pas donner de faux espoirs ». Ce serait scandaleux. Mais il n’est pas nécessaire d’attendre la fin de Discovery (qui ne commencera à tester la choloroquine qu’en fin de semaine et ne testera pas la bithérapie chloroquine + azythromicine !) pour prendre une décision solide.

A Paris comme dans d’autres régions, en réalité, plusieurs CHU ont déjà traité des dizaines de malades avec la bithérapie proposée par l’IHU de Marseille. En analysant leurs résultats, qui vont compléter les résultats obtenus à Marseille (où le nombre de patients traités a nettement augmenté aussi) et en travaillant avec les virologues chinois ou coréens, on peut évaluer le traitement et préciser ses meilleurs usages (si la maladie est déjà trop avancée, le traitement est-il encore utile ? Peut-il être contreproductif ?). En s’y mettant dès demain, on peut en quelques jours arriver à des conclusions solides. Avant que les essais européens ne commencent vraiment.

Et, sans attendre non plus, on doit relancer très massivement la production de Chloroquine pour se donner les moyens d’utiliser cette bithérapie à grande échelle. Chloroquine et azythromicine sont deux molécules tombées dans le domaine public. Elles peuvent être toutes les deux produites en grande quantité et à très faible prix (ce qui ne sera pas le cas des anti-rétroviraux testés par Discovery).

Tous nos politiques ont applaudi les décisions historiques de la Banque Centrale Européenne qui a décidé de mettre 750 milliards d’euros sur la table, et de la Commission européenne qui a décidé de retirer les dépenses liées à la lutte contre le virus du calcul des déficits publics. Ces décisions ont été prises en quelques heures : ni la BCE ni la Commission n’ont demandé qu’on leur laisse quelques semaines pour des études d’impact… Ces décisions sont très utiles mais elles seront insuffisantes si nos pays sombrent dans le chaos à cause de la propagation du virus.

Une étude publiée par l’Inserm en 2007 montrait que le chômage faisait chaque année 15.000 morts en France. Oui ! Avant la flambée liée à la crise de 2008, le chômage provoquait chaque année trois fois plus de décès prématurés que les accidents de la route. Ne laissons pas flamber la crise sanitaire jusqu’à ce qu’elle provoque une crise économique, une crise sociale et une crise politique ingérables.

 

« Toutes les grandes défaites se résument en deux mots : trop tard ! » N’attendons pas qu’il soit trop tard pour agir.

 

Claude Escarguel est microbiologiste, ancien Président du Syndicat National des Praticiens des Hôpitaux Généraux (SNPHG),

Anne Hessel est docteur en médecine et docteur en chimie,

Pierre Larrouturou est député européen, Rapporteur général du Budget 2021 de l’Union européenne. 

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