Alexis Tsipras, Antigone : même combat

Alexis Tsipras est Antigone. Rien ne justifie l’obsession des créanciers de la Grèce de refuser l’enterrement des memorandums qui, appliqués à la lettre depuis 2010, ont fait montre de leur incapacité à faire repartir l’économie grecque et à réduire son taux d’endettement. En Grèce, pas plus qu’en France en 2005, un "non" au référendum le 5 juillet ne serait un "non à l’Europe". Il serait un "non" à l’Europe ordo-libérale !

Les Grecs souhaitent rester dans l’euro. Dans le dialogue que l’Allemagne et la France ont d’ores et déjà déclaré vouloir reprendre avec la Grèce, le "non" créerait un rapport de force nécessaire pour rendre possible, au sein de la zone euro, la mise en œuvre de politiques plus keynésiennes, telle que celle défendue par le ministre des Finances Yanis Varoufakis.

Restructurer la dette, éviter une austérité sans fin

La dette grecque a fait son nid à l’ombre d’un Etat corrompu, complaisant à l’égard de l’évasion et la fraude fiscale auxquelles s’adonnent une partie des classes riches grecques. Malgré la "consolidation budgétaire" imposée par la "Troïka", le ratio dette/PIB a explosé, dépassant 175% du PIB.

C’est pourquoi il faut commencer, comme le demande Syriza, par la restructurer afin d’éviter une austérité sans fin. C’est pourquoi il faut adapter le rythme de réduction des déficits à la conjoncture pour ne pas tuer la reprise, ce qu’a obtenu Alexis Tsipras en négociant un excédent primaire de 1% au lieu de 3% pour 2015.

C’est pourquoi il est judicieux, comme le propose Syriza, d’instaurer des impôts sur le revenu et sur les sociétés progressifs et mettre en chantier une véritable réforme du recouvrement fiscal.

Tel est précisément le programme pour lequel le Premier ministre grec a été porté au pouvoir. Ce programme est d’autant plus crédible qu’il prévoit d’indexer le remboursement créanciers sur la reprise de la croissance, afin d’éviter un nouvel emballement de la dette.

Les "aides" à la Grèce n'ont rien coûté au contribuable

Dès 2010, le FMI, appelé au secours de la Grèce, reconnaissait que la dette grecque était insoutenable et demandait sa restructuration immédiate.

Une première restructuration interviendra, trop tard, en 2012 seulement, après que les Etats de la zone euro aient racheté les titres grecs détenus par les banques (BNP, Société Générale, Crédit Agricole, Deutsche Bank, Commerze Bank…), afin de socialiser leurs pertes et qu’un montage financier intergouvernemental eût permis de créer le Fonds européen de stabilité financière (FESF), dont la mission fut d’emprunter sur les marchés pour racheter au rabais les titres des pays en difficulté, porteurs d’intérêt (et, à échéance, de plus-values).

La BCE elle-même racheta 33 milliards de titres grecs aux banques. Ces "aides", dont la destination finale relève de la privatisation des profits et la socialisation des pertes du secteur financier, n’ont rien coûté au contribuable. Elles ont même rapporté des intérêts aux Etats, avant leur gel temporaire. Les intérêts et les plus-values réalisées par la BCE sur les titres grecs arrivés à échéance sont mêmes reversés à la Grèce afin que celle-ci rembourse le FMI.

La France a consenti 11 milliards de prêts bilatéraux à la Grèce, qu’elle a emprunté à taux quasi-nul sur les marchés. Le FESF détient 148 milliards de titres grecs rachetés aux banques, eux-mêmes acquis après emprunts à taux quasi-nul. Le FESF est gagé sur 450 milliards de garanties d’Etat, mobilisées en cas de défaut.

En clair, les Etats ne paieraient… que s’ils poussaient la Grèce dehors ! La France devrait alors débourser 30 milliards de garanties d’Etat et renoncer à une partie du recouvrement des 11 milliards prêtés.

Une absence totale de légitimité démocratique

Ce sont désormais des institutions publiques (Etats à travers les prêts bilatéraux et le FESF, la BCE et le FMI) qui détiennent l’essentiel de la dette grecque. Les marchés n’en détiennent plus qu’une infime part. La décision d’octroyer ou non les aides à la Grèce relève donc décisions éminemment politiques des créanciers, ce qui pose le problème de leur contrôle démocratique.

A cet égard, les politiques imposées par l’Union européenne au peuple grec souffrent d’une absence totale de légitimité démocratique, d’autant plus forte que le peuple grec lui-même vient de rejeter la politique qui lui a été imposée sans que celle-ci n’ait au préalable fait l’objet d’un débat démocratique à l’échelle européenne.

Aucune procédure de délibération engageant le triangle institutionnel Conseil-Commission-Parlement européen, selon les canons de la méthode communautaire, n’a présidé à la conception des mémorandums.

C’est dans l’opacité de l’Eurogroupe, instance informelle réunissant les ministres des Finances de la zone euro avant chaque conseil Ecofin, que sont décidées les politiques dont la "Troïka", rebaptisée les "institutions", est chargée de surveiller l’application. Les mémorandums sont invariablement construits autour de l’austérité budgétaire et salariale.

Aveuglement dogmatique ? incompétence ? cynisme ?

Appliquée à la lettre par les gouvernements de Georges Papandréou, puis d’Antonio Samaras, cette politique a systématiquement échoué. Est-ce alors par aveuglement dogmatique, par incompétence, ou par cynisme politique que les Etats de l’Eurogroupe s’entêtent à demander de nouveaux sacrifices au peuple grec ?

Les récents événements tendent à valider la thèse du cynisme politique. Considérant que les "pares feux" financiers permettant d’éviter la contagion sont désormais suffisants, de nombreux chefs d’Etats et de gouvernement n’ont aucun intérêt à laisser émerger la possibilité d’une autre politique dans la zone euro dont la réussite pourrait, au demeurant, faire germer des Syriza et Podemos dans leur propre pays.

Comment expliquer le revirement du FMI dont la présidente militait encore, en janvier 2014, en faveur d’un allongement de la maturité et d’une baisse des taux (i.e. une restructuration) de la dette grecque.

Comment expliquer que ce qui fut envisagé avec Antonio Samaras, Premier ministre de Nouvelle Démocratie, est désormais refusé à Alexis Tsipras ?

La France a un rôle à jouer

Quelle légitimité l’Eurogroupe a-t-il, d’aller jusqu’à dicter le taux de la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu grec et pinailler sur les taux de TVA proposés par le gouvernement sur les produits alimentaires de base, les soins et la restauration ? De quel droit les ministres des Finances de la zone euro ont-il exclu le ministre des Finances grec de la dernière réunion de l’Eurogroupe ?

Dans le rapport de force qui se noue dans une Europe plus intergouvernementale que jamais, l’influence de la France peut s’avérer déterminante. Lorsqu’il a reçu, lundi 22 juin, la délégation de signataires de l’appel en faveur du peuple grec, le président de la République nous a déclaré œuvrer afin que le dialogue ne soit pas défavorable à la Grèce. Il faudrait pour cela qu’il entende enfin Antigone, pour ne pas subir le destin de Créon.

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