La crise de la démocratie n’est pas celle que l’on croit

Nombreux sont ceux qui estiment que les partis d'extrême-droite seront les grands gagnants des prochaines élections européennes. Certains sondages suggèrent même que le Front National en France, le Parti pour la liberté aux Pays-Bas, le Parti de la liberté d'Autriche, le Parti populaire danois ainsi que le Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP) pourraient remporter les élections dans leur pays respectif.

Nombreux sont ceux qui estiment que les partis d'extrême-droite seront les grands gagnants des prochaines élections européennes. Certains sondages suggèrent même que le Front National en France, le Parti pour la liberté aux Pays-Bas, le Parti de la liberté d'Autriche, le Parti populaire danois ainsi que le Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP) pourraient remporter les élections dans leur pays respectif.Ce n'est pas vraiment une surprise, étant donné les circonstances extrêmement favorables dans lesquelles s'est déroulée la montée de ces mouvements populistes et nativistes. Les élections de second ordre comme les Européennes se sont toujours avérées bénéfiques aux partis minoritaires : elles fournissent l'occasion aux eurosceptiques et nationalistes de mener une campagne négative "facile", qui s'en prend à des institutions que l’électorat ne saisit pas vraiment et auxquelles il ne s'intéresse pas tellement.

La situation économique favorise elle aussi la montée des partis d'extrême-droite, étant donné que les partis au pouvoir, qu'ils soient de gauche ou de droite, ont été obligés d'adopter des mesures d'austérité douloureuses. Malgré des signes de reprise économique, de nombreux pays souffrent encore des conséquences de la crise, et les prévisions à court et à long terme ne laissent rien présager de bon. Fin 2013, contrairement aux signes précoces de reprise économique vantés par les gouvernements, 68 % des personnes ayant répondu au sondage Eurobaromètre ont déclaré que la situation actuelle de leur pays n'était pas bonne, et 50 % des sondés estiment que le pire est à venir. Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant de voir une partie de la population inquiète de la situation actuelle avoir tendance à se tourner vers une politique d'exclusion nationaliste alternative.

Dans leur quête du vote protestataire et pessimiste, les partis d'extrême-droite ont été grandement aidés par une couverture médiatique aussi constante que disproportionnée. Bien que les médias soient rarement en faveur des causes des partis nativistes populistes, la couverture médiatique excessive de ces derniers renforce leur légitimité. Cela a d'ailleurs été particulièrement frappant dernièrement en France et au Royaume-Uni entre autres, où Marine Le Pen et Nigel Farage ont régulièrement fait la une des journaux et été les invités d'émissions diffusées en prime-time.

En France, la couverture médiatique des élections municipales a fait constamment référence au "choc" causé par la performance du Front National, en dépit de ses résultats relativement habituels comparé aux élections précédentes. Cela démontre clairement l'incapacité d’un FN soi-disant normalisé à attirer de nouveaux électeurs en masse, même dans un contexte aussi favorable. La couverture médiatique des élections a également rarement pris en compte le fait que le Front National, malgré une campagne ciblée sur des circonscriptions bien précises, a été incapable de faire élire plus de onze maires et 1544 conseillers municipaux – ce qui montre les limites de ce parti. De la même manière, Nigel Farage et UKIP ont fait l'objet d'une "couverture médiatique record, inégalée au niveau historique pour un parti minoritaire" – bien qu'ils n'aient aucun membre au Parlement.

La normalisation d'une grande partie de leur discours a également aidé ces partis à prendre de l'ampleur – ce qui aurait été considéré comme raciste et inacceptable il y a 20 ans est aujourd'hui devenu du "bon sens" politique. Les partis de gouvernements, aussi bien de droite que de gauche, se sont mis ouvertement à tenir l'immigration et/ou l'islam pour responsables de tous les maux de nos sociétés. Seulement 7 à 12 % des personnes ayant répondu à l'enquête Eurobaromètre ont placé l'immigration parmi les deux problèmes principaux auxquels leurs pays ont fait face entre 2010 et 2013 ; pourtant, ce sujet  est devenu récurrent dans le discours des médias et des élites politiques.

Tout bien considéré, l'extrême-droite, dans toute sa diversité, devrait donc bénéficier de circonstances extrêmement favorables lors des prochaines élections.

Et pourtant, en dépit de cette frénésie médiatique, les partis nativistes populistes n'ont jusqu'à présent pas réussi à remporter de victoire probante au cours des dernières années, et il est peu probable que les élections européennes à venir y changent quoi que ce soit. Si l'on en croit les sondages d'opinion, tandis que ces partis devraient bien s'en tirer en termes de pourcentages de votes recueillis, il est beaucoup moins certain qu'ils parviendront à augmenter leur nombre de voix de manière dramatique.

Marine Le Pen s’est même plainte quant à la menace d'une abstention de son électorat, ce qui démontre clairement qu'elle ne représente pas l'alternative la plus évidente pour les électeurs mécontents ; en fait, les électeurs ne semblent pas lui faire plus confiance qu'ils ne le font aux partis au pouvoir qu’elle dénonce constamment.

En effet, en France et au Royaume-Uni, il est très peu probable que les partis d'extrême-droite recueillent les voix de plus de 10 % des inscrits, ce qui est beaucoup moins impressionnant que le "séisme électoral" prédit par les médias ; cela n’empêchera cependant sûrement pas ces partis de faire la une des journaux. 

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De plus, quand bien même ils remporteraient les élections, ces partis ne pourraient certainement pas constituer une force cohérente au sein du Parlement européen, étant donné qu'ils basent leurs politiques sur des idéaux très différents les uns des autres : le Front National est très différent de UKIP, lequel n'est en rien similaire au Parti pour la liberté néerlandais, et ainsi de suite. (Et pour comble de l'ironie : ils s'accusent les uns les autres d'être extrémistes, persuadés qu'eux-mêmes ne le sont pas.)

Tandis qu'il est peu probable que l'extrême-droite bénéficie d'un pouvoir direct ou réel à court-terme, l'attention disproportionnée qui leur est prêtée va sans aucun doute conforter certains électeurs dans leur idée que l'extrême-droite est l'alternative "naturelle" à cette élite tant décriée. Ceci va s'effectuer aux dépens des autres partis et mouvements radicaux ou alternatifs qui eux aussi prennent de l'ampleur, mais à qui on accorde peu de place sur la scène politique et médiatique.

En réaction, les élites politiques vont se laisser facilement convaincre d'emprunter davantage d'idées et de rhétorique à l'extrême-droite. Cela creusera d'autant plus le fossé démocratique entre l'élite et le peuple. D'un côté, l'élite moralisatrice incombe sa perte de popularité au comportement irrationnel du peuple qui se tourne soi-disant en masse vers une extrême-droite à la fois légitimée et diabolisée. De l'autre, le peuple, dans toute sa diversité, pour qui le système politique ne correspond plus à ses attentes, ne peut exprimer son mécontentement qu’en se réfugiant dans l'abstention.

La couverture médiatique démesurée ne sert donc qu'à masquer la crise démocratique dans laquelle l'Europe s'enfonce depuis les années 80. Le silence assourdissantentourant les taux record d'abstention, allié à la perte de confiance en une démocratie qui n'en a que le nom, ne peut se faire qu'aux dépens des idéaux universels de l'Europe.

Alors que la colère et la désillusion face au système politique dans son ensemble atteignent de nouveaux sommets, la médiatisation excessive de l'extrême-droite n'est qu'un leurre, la vraie menace pour l'avenir de la démocratie en Europe.

Aurélien Mondon (contributeur pour Socialistes Affligés)

Aurélien Mondon est maître de conférences en études françaises à l'université de Bath (Grande-Bretagne). Ses travaux portent sur :

  • Le racisme et le néo-racisme dans la politique contemporaine
  • Le populisme de droite 
  • Les droites extrêmes et radicales et leurs influences sur la politique traditionnelle (historique et contemporaine)
  • Histoire de la politique moderne et contemporaine en france et australie
  • Sens et hégémonie commune
  • La relation entre le vote et la démocratie

Cet article a été précédemment publié ici : http://theconversation.com/distrust-of-the-political-system-not-the-far-right-is-real-threat-to-our-european-future-26662

Traduction de l’anglais : Amélie Marriq (université de Bath)

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