Réflexion sur le "Salaire à vie" selon Bernard Friot

Bernard Friot est spécialiste du "salaire à vie". Il propose des raisonnements éloignés de nos modes de pensée habituels, qui parfois remettent en cause certaines des certitudes qui servent de base à notre vision du monde. Ceci constitue un exercice difficile. Ce billet propose des réflexions personnelles qui pourraient aider à se familiariser avec les notions liées au concept de salaire à vie.

Bernard Friot est un économiste et un sociologue spécialiste de la notion de "salaire à la qualification", plus couramment appelé "salaire à vie".
Il considère en particulier que les retraités, les chômeurs, les mères au foyer et autres personnes utiles à la société mais auxquelles on refuse le statut de travailleur, sont des travailleurs qui méritent donc un salaire, reconnaissant ainsi leur participation à la production de valeur économique.
Ces notions sont difficiles à assimiler tant on est habitué à raisonner autrement. L'objectif de cet article est de présenter des réflexions personnelles (et donc critiquables) sur le sujet, afin de participer à la familiarisation des lecteurs avec ces notions.
Il y a probablement des contre-sens, des erreurs d'interprétation des travaux de Bernard Friot. Ne pas hésiter à me remonter vos remarques, critiques ou réflexions personnelles.

Pour comprendre ce qu'est le salaire à vie, il faut d'abord comprendre ce qu'est le statut de "Travailleur".
Comme l'explique Bernard Friot :
- Si je suis un employé, je suis considéré comme un travailleur.
- Si je suis un retraité ou un chômeur, je ne suis pas considéré comme un travailleur.
Pourtant, je peux être un employé qui passe ses journées à ne rien faire (on en connaît tous), et je peux aussi être un retraité ou un chômeur qui fait du travail bénévole.

Quand notre cerveau se représente la société, il ne se représente pas les individus un par un, sinon il n'y aurait que des cas particuliers. Il regroupe les individus par catégories (les employés, les retraités, les chômeurs...), et il se représente les catégories.
Quand, dans la société, on m'accorde ou on me refuse le statut de travailleur, on ne regarde pas si je travaille. On regarde à quelle catégorie j'appartiens. Si cette catégorie est réputée travailler (comme les employés), on en déduit que je suis un travailleur. Si cette catégorie est réputée ne pas travailler (comme les retraités ou les chômeurs), on en déduit que je ne suis pas un travailleur.

Dans chaque catégorie il y a des gens qui travaillent et des gens qui ne travaillent pas (puisqu'il y a des employés qui passent leur journée à ne rien faire et des retraités et des chômeurs qui font du travail bénévole). Donc, pour une catégorie donnée, on pourrait tout aussi bien considérer qu'elle travaille (car elle comporte des gens qui travaillent), ou qu'elle ne travaille pas (car elle comporte des gens qui ne travaillent pas).
Ceci montre que le fait de considérer qu'une catégorie travaille ou ne travaille pas n'est donc pas basé sur des critères objectifs. Selon Bernard Friot, c'est basé sur des critères politiques : c'est pour des raisons politiques qu'on est amenés à considérer que les employés sont des travailleurs et que les retraités et les chômeurs n'en sont pas ; et c'est pour des raisons politiques que Bernard Friot préfère considérer que les employés, les retraités et les chômeurs sont des travailleurs. Dans les deux cas, c'est en quelque sorte faux (puisqu'on ne regarde pas si les gens travaillent pour savoir s'ils sont des travailleurs). Mais le fait de penser, comme Bernard Friot, que les employés, les retraités et les chômeurs sont des travailleurs, est tout aussi légitime que le fait de penser, comme on en a l'habitude, que les employés sont des travailleurs et que les retraités et les chômeurs n'en sont pas : en effet, ces deux considérations suivent des raisonnements et des logiques similaires, et ne sont différentiées que par des choix politiques.

Avant d'aller plus loin, il faut comprendre pourquoi il est important de s'attarder sur le statut de travailleur :
Si je travaille, par la valeur que je produis dans le cadre de mon travail, je participe au fonctionnement de la société.
Si je ne travaille pas, je bénéficie de la société sans participer à son fonctionnement, donc je suis une sorte de "parasite" (terme affectionné par Bernard Friot).
Quand on détermine qui sont les travailleurs, on détermine par la même occasion qui sont les parasites.
Et le fait de définir qui sont les travailleurs et qui sont les parasites est un acte politique important :
- C'est un acte politique :
    - Si on demande à quelqu'un de droite si les grands patrons sont des travailleurs, il répondra plutôt "oui" : les grands patrons travaillent plus que les employés, souvent plus de 60 ou 80 heures par semaine, et grâce à eux les entreprises peuvent fonctionner et créer des emplois produisant de la valeur.
    - Si on demande à quelqu'un de gauche si les grands patrons sont des travailleurs, il répondra plutôt "non" ; et si on le demande à quelqu'un de très à gauche, il répondra "pas du tout" : les grands patrons ne travaillent pas, ils font travailler leurs employés. Ils ne produisent pas de valeur, ils ponctionnent de la valeur produite par le travail des employés. Cela fait d'eux des parasites, et pas des travailleurs. Même s'ils passent plus de 60 ou 80 heures par semaine à leur activité, puisque cette activité ne produit pas de valeur, elle ne peut pas être considérée comme du travail.
- Le fait de définir qui sont les travailleurs et qui sont les parasites est aussi un acte important :
    - Si on considère que les chômeurs sont des parasites, on peut tout à fait entendre un discours selon lequel "les temps sont durs, on ne peut plus se permettre de dépenser autant d'argent pour entretenir des parasites, donc on va réduire les droits des chômeurs à leurs indemnités".
    - Si, en revanche, on considère que la société est structurée de sorte à générer du chômage structurel de masse, c'est-à-dire que :
        - Si je suis au chômage, pour trouver un emploi, il faut que je sois deux fois meilleur que ceux qui ont un emploi.
        - Si j'arrive à être deux fois meilleur que ceux qui ont un emploi, je vais trouver un emploi, mais je vais remplacer 2 personnes qui se retrouveront au chômage à ma place.
        => Cela signifie que les chômeurs ne sont pas des parasites qui ne veulent pas travailler, ce sont des travailleurs que la société prive d'emploi. À ce titre, il est normal et légitime que la société les indemnise pour le préjudice subi. On ne peut plus remettre en cause la légitimité des indemnités chômage pour justifier leur réduction ou leur suppression.

 

À quel point Bernard Friot se "trompe"-t-il lorsqu'il déclare que les employés, les retraités et les chômeurs travaillent ?
- Est-ce que je perds mon statut de travailleur quand je rentre chez moi après ma journée de travail ? Non, les travailleurs ne travaillent pas 24h/24, et le temps de repos entre deux journées de travail fait d'ailleurs partie des droits des travailleurs.

- Est-ce que je perds mon statut de travailleur quand je pars en week-end ou en congés ? Non, là aussi, les jours de repos hebdomadaire et les congés payés font partie des droits des travailleurs.

- Dans ce cas, pourquoi est-ce que je serais considéré comme un travailleur quand je fais une période de congés entre deux périodes de travail, et pas quand je fais une période de chômage entre deux périodes de travail ?
    - La différence, c'est que dans le premier cas, un employeur m'a donné un document dans lequel il a écrit que je suis un travailleur, et dans l'autre cas, il ne m'a pas donné de tel document.
    - Est-ce aux employeurs de décider qui est un travailleur, et qui n'en est pas ? On retrouve là le choix politique mentionné plus tôt : du point de vue des employeurs, il est normal que ce soit eux qui en décident, et pour Bernard Friot, ce n'est pas à eux d'en décider.

- Finalement, comment pourrait-on définir ce qu'est un travailleur ? Il me semble qu'une définition qui pourrait correspondre au point de vue de Bernard Friot serait : "Un travailleur, c'est quelqu'un qui met sa force de travail à disposition de la société. Charge à la société de lui donner les moyens et la motivation pour travailler".

- Pourquoi est-ce à la société de donner la motivation pour travailler ?
Imaginons que la société ait besoin de quelqu'un pour faire un travail que personne ne veut faire. Si elle ne fait rien pour motiver des travailleurs à effectuer ce travail, elle ne trouvera personne. Pourtant, cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de travailleur dans la société. Cela signifie simplement que pour fonctionner, la société doit se donner les moyens de motiver les travailleurs pour qu'ils effectuent les tâches inintéressantes dont la société a besoin.
Autrement dit, en considérant que c'est à la société de motiver le travailleur pour qu'il accepte un travail, on reconnaît par la même occasion un droit fondamental du travailleur : celui de refuser un travail qui ne lui convient pas, c'est-à-dire le droit de ne pas être soumis à du travail forcé.

- La société doit aussi donner les moyens de travailler :
    - Si la société est organisée de sorte à générer du chômage structurel de masse, il faut qu'elle change d'organisation pour réduire ou supprimer ce chômage structurel. C'est plus généralement à la société de permettre à tous les travailleurs de travailler pour participer à son fonctionnement. Un chômeur ne perd donc pas son statut de travailleur, mais doit être plutôt considéré comme un travailleur auquel la société doit permettre de trouver un travail intéressant ou procurant des perspectives motivantes.
    - Si quelqu'un est grabataire, il conserve son statut de travailleur. C'est à la société de s'organiser pour, par exemple, développer la recherche médicale afin qu'il puisse travailler.
    - ...

=> Avec une telle définition du statut de travailleur, tous les citoyens, à partir d'un âge politique de 18 ans par exemple, peuvent être considérés comme des travailleurs. Et en tant que travailleurs, ils méritent un salaire. C'est ce salaire, que tous les citoyens percevraient dès l'âge de 18 ans, que Bernard Friot appelle "salaire à vie". Ce salaire à vie, versé à des travailleurs, est légitimé par le fait qu'en tant que travailleurs ils sont réputés produire de la valeur. C'est en cela qu'il ne doit pas être confondu avec le revenu universel, versé à des personnes qui ne sont pas réputées produire de la valeur, donc à des parasites. C'est parce qu'un revenu est versé à des travailleurs, en reconnaissance de la valeur qu'ils sont réputés produire, que ce revenu est légitimé et qu'il peut être appelé "salaire".

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