CONFINES SUR UN CARGO

Un double confinement pour les marins d'aujourd'hui, éloignés de leur maison et de leur pays, mais aussi de la terre ferme et des gens qui la peuplent ! Lors d'une escale à Freetown, marqué par l'Ebola, un autre confinement s'impose par la grève inopinée des dockers.

            Vingtième jour de notre confinement. Nous venons de jeter l'ancre à Freetown. La capitale du Sierra Leone, Freetown veut dire "ville libre", mais nous ne sommes pas libres pour autant. Notre escale ici ne durera que quelques heures, le temps de charger une cinquantaine de containers, et le capitaine nous déconseille de sortir.

            "Trop dangereux" dit-il.

            Pourtant, la redoutable épidémie d'Ebola est déjà loin derrière. Ou bien le virus aurait-il pris une forme sournoise, pour trainer encore dans ces bidonvilles qui encerclent le port ? Des barraques sur pilotis, sans sanitaires, sans eau, bien que construites sur l'eau, rejettent leurs effluents directement dans la mer où se baignent quelques enfants à côté des pirogues de pêcheurs.

            Le capitaine, un homme taciturne d'habitude, est devenu soudainement bavard pendant le repas. Comme s'il voulait conjurer les souvenirs d'une peur ancienne, en s'abritant dans la conversation avec ces quelques passagers de son cargo.

"La dernière fois ici, nous avions tout fermé à clef, bloqué toutes les issues" dit-il. "Personne de l'extérieur n'était autorisé à pénétrer dedans. Ils attendaient en bas pour recevoir la cargaison. On travaillait dans des combinaisons étanches spéciales, avec des masques. Des cadavres humains, des cochons, des vaches flottaient autour du bateau. Ils étaient tout gonflés ..."

            Nous regardons silencieusement nos assiettes pendant qu'il décrit le déluge qui a dévasté ce malheureux pays, juste après l'épidémie qui l'a ravagé, juste après la guerre civile qui l'a laissé exsangue. J'entends presque le cri des enfants-soldats au bout de leurs mitraillettes : "no living thing", "rien de vivant", le credo terrifiant lancé par les marchands d'un partage sanglant de diamants.      

            Le repas s'interrompe avec une nouvelle inattendue: les dockers se sont mis en grève, ils ont arrêté le chargement !.. Attendrons-nous ici jusqu'à ce qu'ils reprennent le travail ? Combien de temps, combien de jours ? Personne ne sait.

            Les marins ont l'air résignés. Ils sont sur le bateau depuis des mois déjà, habitués à s'accommoder du confinement, de la solitude et des attentes interminables. Leur isolement n'est pas limité à un éloignement de leur maison et de leur pays, mais aussi de la terre ferme et des gens qui la peuple ! Un double exil en fin de compte ... Et pas seulement pour quelques mois, ou le temps d'une excursion ou d'une aventure aux antipodes, mais pour toute une vie ! On mange, on rit, et on partage sa vie avec une poignée d'autres personnes avec qui on n'a pas choisi d'être ensemble, dans un espace clos. Les déplacements sont limités à quelques mètres de coursives entre la cabine et le poste de travail, les sorties à quelques minutes passées sur le pont, le temps de griller une cigarette. Le seul espoir, le seul changement dans cette réclusion, c'est de pouvoir sortir dans l'un des ports - si la manutention du fret prend du retard -, de se mêler à la foule et d'acheter une carte téléphonique pour communiquer avec la maison et avec le reste du monde ... Les occasions sont rares en général, le transport par containers et le remplacement des épaules des dockers par des grues et des portiques mécanisés ont réduit à quelques heures la durée des escales. Si d'importants retards sont prévus, les navires attendent au large sans entrer dans le port, sans la possibilité de débarquer. Le métier de marin aujourd'hui ne conduit ni à la découverte d'autres horizons ni à la liberté. Bien au contraire, il s'agît d'une monotonie et d'un huis-clos, alourdis par une exigence d'obéissance absolue.

Les hommes de la salle des machines sont doublement enfermés. Ils sont isolés dans un local exigu, coupé du reste de la vie générale à bord, même si c'est eux qui font battre le cœur de cette vie. En choisissant un métier synonyme d'une promesse de liberté, ils se retrouvent enterrés au fond d'un puits sans ouverture. L'immensité de la mer est réduite pour eux à un confinement prolongé, dans l'enfer bruyant des machines. La chaleur dégagée par les engins dans la cale ne remplace nullement la tendresse humaine qui leur fait défaut.

            L'administration portuaire semble avoir déclaré le lock-out. Cette pratique illégale dans le droit français, est exercée librement à Freetown par un homme d'affaire français qui a acheté le port. Devant nos yeux, on expulse les dockers, à coups de matraque, hors de leur zone de travail. Ils sont confinés dehors, derrière les grillages, à attendre sous un soleil de plomb, pendant que nous, on est confinés à bord du cargo, à attendre l'issue du conflit.

 

                                                                                           

 

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