NE PLEUREZ PAS POUR ALEP, NICOLE FERRONI

Nicole Ferroni qui présentait son billet humoristique hebdomadaire sur France-Inter a éclaté en sanglots en parlant d'Alep. Moi, je ne peux plus pleurer. On m'a demandé trop de larmes, depuis le Biafra, la Bosnie, l'Irak, et autres boucheries pour le partage des richesses, des matières premières, des zones d'influence ou de tout cela à la fois ..

Vous vous souvenez de ces enfants hydrocéphales, aux yeux immenses, aux ventres gonflés,  ces enfants affamés du Biafra? Vous êtes peut-être trop jeune Nicole Ferroni pour vous rappeler de cette époque. Moi-même j'étais adolescente, collégienne dans un bourg du centre de l'Anatolie. Mais les images de l'horreur étaient parvenues jusqu'à chez nous.  On voulait que nous pleurions pour eux. Et je l'ai fait. Ces petits biafrais affamés ont hanté mes nuits.  J'ai même accusé mes parents qui ne pleuraient pas, qui ne se révoltaient pas, qui restaient les bras croisés.  Etre adulte ne devrait pas être synonyme d'être insensible, incapable de pleurer, d'avoir les yeux secs et le cœur glacé. 

Evidemment, je ne connaissais pas à l'époque les vraies raisons de la famine au Biafra, cette région riche en pétrole, qui avait simplement voulu, nous disait-on, se séparer du Nigéria.  Je ne connaissais même pas son existence auparavant,  personne n'avait entendu le nom du Biafra d'ailleurs avant que les journaux commencent à nous inonder des photos des ventres gonflés des enfants hydrocéphales. Il a fallu ouvrir nos Atlas pour  chercher ce pays naissant dans la famine et le génocide, au milieu du très grand état qu'était le Nigéria. Un trop gros morceau en effet, pour le Général de Gaulle, qui souhaitait son "morcellement" afin d'affaiblir la zone d'influence britannique. Ca, je ne le savais pas encore quand je pleurais pour les petits Biafrais mourant comme des mouches.  

J'ignorais également qu'un délégué biafrais amené à Paris travaillait  pour "la conquête de l'opinion publique" et qu'un certain Monsieur, du nom de Jacques Foccart,  s'était déjà attelé à la tâche. Le conseiller en affaires africaines du Président français allait décrire, plus tard, comment ils avaient fait découvrir aux journalistes la grande misère des Biafrais:  "C'est un bon sujet" allait-il expliquer, "l'opinion s'émeut et le public en demande plus. Nous facilitions bien sûr le transport des reporters et des équipes de télévision par des avions militaires jusqu'à Libreville et, de là, par les réseaux qui desservent le Biafra. » Ainsi naissait aussi -déjà- le journalisme embarqué, embrigadé, avant même les "embedded" de la plus récente invasion de l'Irak. Pas seulement le journalisme mais également la médecine et l'humanitaire embarqués voyaient le jour dans les soutes des marchands d'armes. A côté de la nourriture, des médicaments, des armes et des munitions.

L'un d'entre eux, du nom de Bernard Kouchner, révolté face au "génocide",  nous rappelait le droit sacré des peuples à l'autodétermination; en lançant  la notion du "droit d'ingérence" des autres. Je ne savais pas à l'époque que ce "droit",  voire ce "devoir d'ingérence", n'avait rien de nouveau en fait. La notion avait déjà servi à justifier la colonisation de tout le continent africain.  Evidemment, moi adolescente, je n'avais jamais lu la charte de la Société des Nations qui attribuait, déjà en 1919, aux "nations développées" la tutelle des "peuples  incapables de se diriger eux-mêmes" .

Quant au "génocide" qui avait révolté Monsieur Kouchner, même lui ne savait peut-être pas que le terme avait été pensé par les Services, comme allait l'admettre plus tard un certain colonel Maurice Robert, responsable du SDECE  (le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage) pendant la guerre du Biafra: "Nous voulions un mot choc pour sensibiliser l'opinion" allait-il expliquer. "Nous aurions pu retenir celui de massacre, ou d'écrasement, mais génocide nous a paru plus "parlant". Nous avons communiqué à la presse des renseignements précis sur les pertes biafraises et avons fait en sorte qu'elle reprenne rapidement l'expression "génocide". Le Monde a été le premier, les autres ont suivi ». Moi je ne lisais pas les documents de la SDECE bien sûr, mais plutôt l'Etranger de Camus ou la Nausée de Sartre, traduits en turc.

Toutes les grandes puissances de l'époque étaient impliquées, comme aujourd'hui en Syrie, dans la guerre du Biafra, d'un côté ou de l'autre.. même le petit comte suédois Carl Gustav von Rosen, représentant l'association  catholique Caritas, proche du Vatican, car il s'agirait d'une guerre confessionnelle entre la minorité chrétienne des Ibos et la majorité musulmane des Haussas[. Quand la guerre s'est finalement terminée, malgré les efforts militaires et financiers français qui avaient réussi à la prolonger le plus longtemps possible, le résultat était effectivement bien comparable à un génocide. 2 millions de morts d'un côté, un million de l'autre.   

Moi, je pleurais déjà pour d'autres victimes. Celles du Vietnam, qui fuyaient le napalm des Américains. Cet enfant à moitié brûlé, qui courait au milieu d'une route poussiéreuse, tout en pleurant! Ces forêts dévastées par l'agent orange, ces villages incendiés, ces bonzes qui s'immolaient par le feu, dans le désespoir.. J'étais aussi désespérée qu'eux, mais je voulais me tuer de façon utile, en allant combattre aux côtés du Vietcong, contre les Américains, dès que j'aurais 18 ans pour obtenir un passeport et sortir du pays. Il n'était pas aussi facile à l'époque de se présenter à l'aéroport pour embarquer sur le premier vol. Il n'y avait pas de charters pour Hanoi, et je n'avais pas d'argent, pas même pour prendre un bus jusqu'à la ville prochaine.   

Fallait-il pleurer pour Sarajevo, je ne savais pas trop.  A Paris, c'était devenu presque la mode d'aller faire une excursion au milieu des décombres là-bas. Notre rédacteur en chef en est revenu un lundi matin, tout content de son week-end où il avait pu "faire" le fameux tunnel menant à la ville. Après Mitterand, après BHL et d'autres célébrités encore, la Première Ministre turque Tansu Ciller, elle aussi, vêtue de l'inévitable gilet pare- balles et du casque bleu, posait pour les journalistes tout près de la "Sniper-avenue".  J'aimais bien ce grand pays que j'avais connu encore étudiante, en le parcourant en stop ou en le traversant en train, sur la route des vacances entre la Turquie et la France. Mais la Yougoslavie était bien trop grande justement, il fallait toute une journée pour la traverser de bout en bout.  Morcelée maintenant, on met seulement quelques heures entre les nombreuses frontières qui la composent . En roulant sur les 200 000 cadavres enterrés sous ses terres, on ne sait pour quelle raison. 

J'étais un peu loin du Rwanda, je l'avoue, bien que j'avais déjà été témoin, par  hasard, des massacres qui commençaient dans  la région des Grands-Lacs, avant d'ensanglanter le reste de l'Afrique. Le bus de nuit que j'avais pris à Mombassa pour me rendre à Dar-es-Salam s'était brusquement arrêté au milieu de la forêt. Réveillée par les cris en swahili des autres passagers,  je ne comprenais rien mais je pouvais sentir la peur dans les voix, et voir, à la lueur des phares, tous ces corps inanimés éparpillés sur la route. Les machettes qui les avaient achevés étaient encore rouges.  

 C'était cette image, gravée dans ma tête à jamais, quand nous avons fait la couverture,  à Courrier International, sur l'implication de la France dans un génocide en cours au Rwanda; mais elle n'a eu aucun écho tout au long de la semaine suivante dans le reste de la presse française. Nous nous demandions finalement si on n'avait pas été manipulés par les médias américains. Mais très vite, les vannes de l'information se sont ouvertes, et même si je n'ai pas versé de larmes, j'avais la gorge nouée lorsque j'écoutais mon ami Daniel Mermet sur France-Inter, qui décrivait  sa découverte d'une fillette encore en vie, alors qu'il marchait sur les cadavres jonchant le sol autour d'une église.     

La première guerre de l'Irak qu'on essaie de nous faire oublier,  c'était avant ou après Sarajevo? Tellement de guerres se chevauchent dans ma mémoire que je ne retiens plus les dates exactes, mais je me souviens très bien de ces journées d'hiver où ma fille rentrait terrorisée de son école maternelle, car on y parlait d'un "super canon" avec lequel  le méchant Saddam allait nous attaquer. J'avais ri, non seulement pour dissiper l'inquiétude de ma fille, mais aussi à cause de la drôlerie de cette rumeur naïve et enfantine circulant dans les cours de récréation.   

Mais quand mes collègues journalistes ont repris "l'information" avec un très grand  sérieux,  je n'ai plus pu rire. Le ridicule avait remplacé la raison avec cette histoire de super-canon, inventée de surcroit à une époque de missiles intercontinentaux et de bombes nucléaires. Décidemment, les dirigeants américains, britanniques et français nous confondaient avec les enfants de la maternelle. Comme à l'époque du Biafra, on voulait nous faire pleurer sur le sort de ces bébés au Koweit, qui auraient été tués dans leurs couveuses "débranchées " par les soldats de Saddam.  

Après le matraquage médiatique, vint la déclaration solennelle de François Mitterrand, par une   grise journée d'hiver:   "maintenant... les armes ...vont ... PARLER!" annonçait-il, dans une voix grave, en prononçant les mots un par un, comme s'il voulait ajouter à chacun un poids supplémentaire . Tout le monde répétait après lui les deux mots magiques: "guerre juste".  Les rares voix discordantes qui ont osé s'élever contre l'odeur du pétrole derrière l'odeur de la poudre, ont été traitées de traitres. Les armes ont effectivement commencé à parler, et ne se sont jamais tues depuis. Le déluge de feu de la coalition occidentale a dévasté l'Irak, sans même épargner la ville légendaire de Bagdad, le berceau de la civilisation.   

Dans le bref intervalle d'avant la seconde reprise des hostilités, on a instauré un embargo inhumain et injuste, censé étouffer et faire tomber Saddam,  mais au lieu d'affecter  le dictateur, l'embargo a privé le peuple irakien de tout ce qui était essentiel pour une vie à peu près décente. Les enfants y mouraient de maladies banales faute des médicaments de base, les écoliers n'avaient même plus le droit d'avoir des crayons,  sous prétexte que Saddam aurait pu en utiliser le graffite pour fabriquer des armes.   

 Malgré l'embargo, le super-canon du dictateur a pu évoluer  miraculeusement pour se transformer en "armes de destruction massive"! Seulement dans l'imagination des experts occidentaux bien entendu ...  De faux rapports des commissions d'enquête distribués aux médias préparaient l'opinion publique à une nouvelle croisade en Irak. Et une fois de plus, ce pauvre peuple allait être puni, pour avoir le malheur  d'être assis sur des champs de pétrole. Mais au moins, on nous évitait de pleurer sur leur sort, les journalistes "embedded" nous envoyaient des images propres, les frappes  "chirurgicales" ressemblaient à un jeu vidéo. On ne voyait rien de ce pays transformé en une vaste décharge de résidus de bombes et d'armes hautement toxiques, contenant même de l'uranium. On était loin de s'imaginer que cette décharge explosive servirait de vivier sur lequel pousseraient de futurs combattants prêts à tuer et à mourir, en se vidant du venin ainsi injecté dans leurs veines. 

J'ai oublié d'autres terrains de "conflits" où les grandes puissances se disputaient les richesses en matières premières, ou testaient leurs nouvelles armes pour allécher les clients potentiels, ou encore cherchaient tout simplement à élargir leur zone d'influence, et parfois pour toutes ces raisons en même temps: l'Afghanistan, trop loin pour nous faire pleurer, où la guerre est devenue d'ailleurs un état permanent, l'Angola, trop ancienne, l'Ukraine, trop froide, la Lybie, trop honteusement consensuelle... Mais comment oublier la Tchétchénie, avec sa première et deuxième guerre, comme l'Irak. Comment j'ai pu l'oublier alors que j'avais même écrit un livre dessus, failli y perdre la vie -dans le feu de l'action, on s'en fout presque-, et usé beaucoup de claviers, d'énergie et de temps pour convaincre les Caucasiens de Turquie à réagir... Indifférents, ils  m'avaient même traitée d'espionne américaine. Pourtant, je me gardais d'étiqueter comme méchants ou bons les différentes parties impliquées .   

Ca fait maintenant dix ans depuis mon voyage à Alep avec une collègue française qui avait acheté une très belle maison dans la vieille ville là-bas. C'était une maison en pierre taillée, avec des chambres ouvrant sur une cour centrale. Une fontaine rafraichissante au milieu accompagnait de sa douce musique nos après-midis de lecture tranquille, en sirotant du café turc. Le soir venu, on montait sur la terrasse pour regarder le coucher du soleil derrière la citadelle. Et puis, des amis syriens nous amenaient dans l'un des nombreux restaurants de la ville où les familles se réunissaient joyeusement autour de plats succulents. Après le repas, c'était la tournée des pâtisseries dont les vitrines regorgeaient de douceurs extraordinaires, fourrées aux  fameuses pistaches d'Alep, brillant sous leur robe de miel. 

Le matin, nous profitions de la fraicheur pour nous rendre chez le marchand de cuivres d'à côté. On avait du mal à choisir, dans cette caverne d'Ali-Baba, parmi les plats, pots, et divers objets culinaires. Ensuite on portait nos conquêtes chez l'étameur un peu plus loin, qui se chargeait de leur redonner leur brillance d'antan dans les flammes d'une forge installée au milieu de sa petite échoppe.   

Vieilles mosquées et églises fréquentées dans le calme, sans tapage, par des chrétiens et des musulmans, par des Syriaques, des Arméniens, des Arabes, le bazar coloré de tissus, de tapis, d'épices, les très nombreuses fabriques de savon où une tradition millénaire se perpétuait encore avec le même amour et la même ardeur , les cafés où palabraient les écrivains, les poètes, les journalistes... C'était ça Alep!.  Etre femme ou étrangère n'y posait aucun problème non plus. Je me promenais sans aucune précaution particulière dans les rues, entrais dans les fabriques de savon, discutais avec les artisans. 

D'autres étrangers y avaient élu domicile, en succombant à la douceur de la vie là-bas et à la beauté des grandes maisons en pierre de la vieille ville. Les soirées musicale chez Julien Weiss étaient ouvertes à presque tout le monde. Avec son groupe El Kindi, il aimait mélanger les notes de son kanoun aux autres instruments locaux de cette musique  syrienne riche en sonorités. 

Je ne pense pas que les habitants d'Alep rêvaient de prendre les armes pour abattre un dictateur quand Laurent Fabius les a exhortés à le faire, lors d'une visite dans la région en 2012. D'autant plus que le président syrien qui, aux yeux de Fabius,  "ne méritait pas d'être sur terre", avait bel et bien été à la tribune officielle des cérémonies du 14 juillet à Paris. Tout comme Kaddafi d'ailleurs. Et la France s'était bien accommodée de Assad-père pendant 30 ans, en fermant les yeux sur son "mouhabarat", ces Services-Secrets redoutables, quand elle ne les instruisait pas directement avec ses spécialistes... Le fils aurait pu être encouragé à prendre un chemin différent. On aurait pu éviter la blitzkrieg en Syrie pour que les aspirations d'ouverture trouvent une issue plus civilisée. 

Les étrangers installés à Alep n'ont pas attendu l'avertissement de Fabius pour vendre leurs maisons et partir. Ils se sont rabattus sur Istanbul, ébloui par le "démocrate" Erdogan ! Et les premiers représentants de "l'opposition modérée" syrienne n'ont pas tardé à venir faire le tour des rédactions occidentales. Nous n'avions plus le BHL libyen pour les introduire à l'opinion publique, mais plein d'autres journalistes avaient pris le relais. Un opposant syrien "modéré" expliquait  à la radio  qu'ils faisaient bien attention à ne pas gaspiller leurs munitions, qu'ils ne dépensaient pas de balles pour neutraliser leurs prisonniers. Alors comment  faisaient-ils?  La journaliste qui interviewait le "modéré" n'était pas très curieuse et n'a pas posé cette question. Ou bien, elle a coupé au montage la réponse qui aurait risqué de ne pas attirer la sympathie de l'opinion publique.  J'apprendrais plus tard, dans l'interview d'un journaliste sur une radio turque, comment ces modérés traitaient leurs prisonniers. Ils les faisaient tout simplement monter en haut des bâtiments et les poussaient dans le vide!  Raconté avec des rires fiers de cette trouvaille astucieuse qui évitait le gaspillage de munitions! 

Qui étaient d'ailleurs ces "opposants modérés"? J'apprenais encore dans la presse turque, pourtant muselée par le fou qui gouverne à Ankara,  les noms des diverses émanations d'Al Qaïda, réunies par la barbe et par la haine de Bashar.  Les vrais opposants démocrates avaient déjà été mis hors jeu depuis bien longtemps. 

Et qu'est-ce qu'il y avait dans le reste de la Syrie contrôlée par le régime? Ces terres étaient vides? Ou abritaient-elles seulement le palais de Bashar et les pistes de décollage des bombardiers russes? S'il existaient  encore des âmes à Damas, à Lattaquié, et ailleurs, comment vivaient-elles, que pensaient-elles, pourquoi  y restaient-t-elles?  Les rares images qu'on voulait bien nous montrer étaient toujours accompagnées d'un avertissement: "attention, propagande du régime"! Quant à cette armée de cent cinquante mille hommes, fidèle au gouvernement syrien, agissait-elle sous les coups de baïonnettes du "boucher de Damas"?  Les désertions n'avaient elles toujours pas tari ses rangs? 

Et pendant que le "boucher" anéantissait sa capitale économique, que faisaient les militaires américains et français basés en Turquie, en Jordanie, et sur leurs porte-avions? Leurs sorties aériennes, par centaines chaque jour, étaient-elles juste de gentilles promenades dans les airs? On évite soigneusement d'utiliser le mot bombardement,  terme réservé aux avions de Bashar et de Poutine. Et l'opinion publique finit par croire qu'il n'y a qu'eux qui sèment la mort, tandis que les militaires français ou américains se contentent de petites "frappes",  de gentilles piqures de moustiques inoffensifs... Et la magnanime Madame Merkel de nous appeler à manifester aujourd'hui, comme si elle ne gouvernait pas,  comme si elle était impuissante. Pourtant, la guerre a bien profité à son pays: les ventes d'armes d'Allemagne ont quadruplé cette année, la plupart allant au Moyen Orient!  

Récemment j'ai sorti mes savons d'Alep oubliés au fond d'un placard. Ils sont excellents pour les peaux allergiques aux produits industriels. Je les tourne dans mes mains avec un respect presque religieux. Et à chaque fois,  je pense à ceux qui les ont fabriqués. Où pourraient-ils  être maintenant ?.. Au fur et à mesure que fondent ces pains d'huile d'olive et de laurier, je suis traversée par la peur que la vie derrière chaque savon s'éteigne sous les décombres des ateliers dévastés d'Alep. Mes ustensiles de cuisine en cuivre, que je touchais sans y réfléchir,  je les prends délicatement maintenant, comme s'ils étaient de très rares objets fragiles. Où pourrait-il être l'étameur  qui les avait fait si bien briller?  Son échoppe a-t-elle pu résister aux bombardements?  Sûrement pas. Je sens que je n'oserai même plus regarder ces plats, tellement ça me fait de la peine.  

Je ne peux plus pleurer Nicole Ferroni, bien que je partage votre douleur. Mes larmes se sont figées, mon cœur s'est glacé, mon sang n'y circule plus face au cynisme de Vals et des autres gouvernants qui nous invitent à sortir manifester aujourd'hui. Ces mêmes qui avaient fermé encore hier toutes les frontières aux réfugiés du pays qu'ils ont martyrisé.  

 

 

 

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