SCENE DE RACISME ORDINAIRE DANS LE METRO PARISIEN

La majorité des athlètes qui ont fait gagner des médailles à la France pendant les JO de Rio étaient noirs, mais le racisme ordinaire et quotidien continue de plus belle dans les rues de Paris. Devrait-on le tolérer quand il est le fait des gens considérés comme des "marginaux"?

 

SCENE DE RACISME ORDINAIRE DANS LE METRO PARISIEN …

 

Un homme et une femme arpentent le quai d’une station de métro à Saint-Lazare en criant  « sale nègre, rentre chez toi». Leur cri retentit chaque fois qu’ils croisent un passager à la peau noire parmi ceux qui attendent l’arrivée de la rame. Personne ne bouge, personne ne dit rien. Les uns semblent habitués à ce qui a l’air d’être leur lot quotidien, les autres considèrent peut-être qu’il s’agit d’un couple de clochards ou de déséquilibrés à ne pas prendre au sérieux.  

A première vue pourtant, le couple  ne donne pas trop l’impression d’être dans la déchéance d’une situation de clochardisation. La femme, habillée d’un pantalon et d’un teeshirt sombre, a une allure plutôt sportive. Son compagnon, qui la suit de quelques pas en arrière, porte une casquette et des vêtements ordinaires qui auraient pu le faire passer tout à fait inaperçu.   

De loin, je proteste à haute voix contre leurs propos intolérables. Intolérable aussi l’indifférence générale.  Surtout à un moment où la télé nous déverse, du matin au soir, les images des jeux olympiques de Rio. Tout le monde voit que la  majorité des athlètes qui font gagner des médailles à la France sont noirs.  Mais la femme qui arpente le quai en criant n’en a cure. En guise de réponse à mon intervention, elle me crache dessus en passant. Et l’homme me bouscule violemment avec un coup d’épaule. Je l’attrape aussitôt, mais il commence à me taper dessus.  Soudainement surgissent trois jeunes, à l’allure magrébine,  et foncent sur le couple. Ils donnent des coups de pied en criant à l’homme : « pourquoi tu as frappé cette femme ? ». L’homme se défend avec des coups de poing,  sa compagne l’aide aussi et la situation me semble devenir dangereuse. La rixe peut s’aggraver et quelqu’un peut se trouver poussé sur la voie.  

J’appelle la sécurité en appuyant sur le bouton prévu à  cet effet. L’attente d’une réponse me paraît interminable, mais finalement on me répond. J’explique rapidement ce qui vient de se passer, mais aucune intervention ne s’en suit. Heureusement  que je ne suis pas vraiment en danger, sinon j’aurais eu largement le temps d’y laisser ma peau.  Entretemps, la bagarre s’est terminée, les jeunes ont disparu très vite dans un couloir vers la sortie, et le couple a pris les escaliers dans la direction opposée.   

Une rame arrive. Dépitée, je m’apprête à monter dedans, en me plaignant à haute voix du manque d’intervention. Une jeune fille aux traits métissés des îles  me sourit en compatissant :  

« C’est exprès qu’ils les laissent agir comme ça » dit-elle, avec un air habitué.  

Comment ça, exprès ?  

« Ils savent très bien, mais ils laissent faire » explique-t-elle. 

Qui « ils » ?  

« Les voilà, les flics sont arrivés, si vous voulez porter plainte… » 

En tête du quai, cinq ou six policiers armés de tout ce qu’il faut, sont en train de faire descendre un passager qui se trouvait dans le premier wagon arrêté devant eux. C’est un pauvre clochard aux cheveux et à la barbe rappelant Jésus sur son crucifix. Je cours vite leur signaler qu’il n’avait rien à voir dans l’histoire, qu’il se trouvait là juste par hasard, en tant que passager du train sur le point de partir. Peine perdue, on le fouille de tête aux pieds. Le pauvre Jésus est affalé sur un banc, et maintenu fermement par les quatre policiers. Je répète encore et encore que l’incident a été créé par le couple qu’ils ont dû croiser sur les escaliers en venant, et que ce pauvre homme n’a rien fait de mal à personne.  

« Mais il portait un tournevis dans sa poche » crie une policière pendant que son collègue brandit fièrement l’instrument du crime. Je ne savais pas qu’un tournevis pouvait être assimilé à une arme. 

« Avez-vous subi des violences » me demande enfin la même policière. 

Je parle des insultes racistes que le couple criait dans toute la station. Elle interrompt avec impatience : 

« Vous-même, vous avez été victime de violence ? » 

Je ne sais plus ce qu’ils considèrent comme de la violence.  Vu le tournevis assimilé à une arme… 

« Violence verbale ou gestuelle ? » 

Elle me regarde avec un air impatient.  Pour la satisfaire, j’explique le crachat et les coups reçus après mon intervention. Ils peuvent d’ailleurs aller voir sur les escaliers, peut-être que le couple traine encore dans les parages, et qu’il est peut-être encore temps de les arrêter, car ils auraient même pu pousser quelqu’un sur la voie pendant la bagarre.   

« N’exagérez pas quand-même » répond la policière, « et ce n’est pas notre travail de les arrêter. On ne peut rien faire. Nous sommes ici parce qu’on nous a signalé une bagarre ». 

 « Qui peut faire quelque chose alors ? Peut-on se promener dans la rue en criant ‘sales nègres, rentrez chez vous’ » ?  

La policière et l’employée de la station haussent les épaules.  Si je bois deux verres et que je fais semblant d’être un peu marginale, je serais donc autorisée à tout faire.  Ou dois-je porter un tournevis dans ma poche afin de punir moi-même ces « marginaux » ou «ivrognes », programmés pour répandre « la parole libérée» du racisme ambiant généralisé ?    

Une autre rame arrive et je monte, rassurée. On est dans le pays de la liberté !

 

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