Au pied du mur

L'élève était assis au fond de la salle, seul. Il avait disposé devant lui son matériel et se tenait coi, sans manisfester d'intérêt particulier pour ce qui se déroulait alentour. Les autres mettaient du temps à s'installer, la cohue régnait encore parmi les travées, alors que l'entrée en classe s'était effectuée depuis un moment déjà. Le brouhaha et le désordre dominaient. Il faudrait une fois de plus élever la voix pour appeler au calme. Personne ne semblait pressé de se mettre au travail. Le petit jeu entre le professeur et la classe allait pouvoir débuter, rituel, qui consacrerait la nécessaire édification du rapport de force que chacun avait à coeur de respecter. Indifférent, il attendait. Au fond de son sac l'objet métallique existait, abrité sous la pile de livres et de cahiers, et il n'avait nul besoin de le regarder pour sentir sa présence. Le professeur entama la récitation de la liste des élèves, afin de sacrifier à ses obligations administratives, dans un silence relatif, encore émaillé de raclements de gorge sonores, d'objets chus et de rires incompressibles.

Elle avait mal dormi la nuit dernière, et les deux cafés avalés debout, entre les tartines des gosses à beurrer, et la pacification de la table du petit déjeuner, pour éviter qu'ils ne s'étripent, n'avaient pas encore contribué à clarifier son cerveau embrumé. Pour l'instant, tout en ânonnant le nom des élèves, elle essayait de se remémorer sa progression, les exercices à relever, les carnets à vérifier, les punitions à réactiver si elle ne voulait pas en ce début d'année paraître faible et laxiste. Elle avait à peine reposé le cahier d'appel que la main se leva du fond de la salle. Antoine, le grand blond réservé qui semblait intéressé et la fixait depuis le premier jour de la rentrée avec son air sérieux et inspiré, hochant la tête par moments comme pour marquer une compréhension profonde, s'était décidé à établir le contact. Elle fit un effort pour se souvenir de sa fiche de présentation: enfant unique, père entrepreneur, mère "travailleuse sociale", un gosse équilibré, au sein d'une famille équilibrée. Il serait sans doute un des pilliers de la classe sur lequel elle pourrait s'appuyer pour conduire son travail. Elle lui donna la parole, avec le sourire.

Antoine avait réfléchi durant toute la semaine à la façon dont il procèderait. S'il avait choisi sa prof de français, c'est qu'il avait bien senti qu'elle attendait quelque chose de spécial de lui. Cette manière qu'elle avait de terminer ses phrases en le regardant, semblant quêter son approbation, faisant implicitement de lui un interlocuteur privilégié, l'avait ému. Il se montrerait à la hauteur de cette attente, ne la décevrait pas. Antoine avait à coeur de montrer ce dont il était capable. Le moment était venu. Cette femme avait sollicité une rencontre, il était au rendez-vous. Un silence morose s'était maintenant installé dans la salle.

-Madame, pensez-vous que se donner la mort, consciemment, soit un acte de courage?

Le professeur resta interdit. Le sourire bienveillant s'était raidi sur son visage, et une expression de malaise embarrassé y succédait.

-Pourquoi cette question, Antoine?

Un murmure s'éleva dans la classe, nourri détonnement d'abord, puis imperceptiblement évolua vers un soulagement général et enfin se transforma en une franche hilarité des élèves qui voyaient là l'occasion de perdre de précieuses minutes du cours rébarbatif auquel ils s'étaient préparés.

La voix d'Antoine résonna clairement au-dessus de la rumeur.

- Prendre en main son destin, agir, ne pas se soumettre à un système ou aux autres qui nous aliènent, n'est-ce pas finalement un acte assumé de liberté et de courage?

-Tu es ridicule Antoine, la liberté et le courage résident dans la force de vie, il n'y a rien de brave, crois-moi, à se suicider. As-tu l'intention de continuer à saboter mon cours, ou pourrons-nous continuer où nous en étions?

Le jeune-homme passa la main sur son front très lentement, pour dégager la mèche blonde qui lui cachait un oeil, puis s'absorba à nouveau dans ses pensées.

Le cours s'acheva sans incident , dans un ronronnement mou et vaguement décevant. Au moment de ranger ses affaires, elle vit Antoine s'approcher d'elle avec lenteur, un sourire aux lèvres, le sac à l'épaule et elle distingua vaguement l'arme qu'il tenait à la main et pendait le long de sa cuisse. Il la regarda avec attendrissement, et elle ne décelait aucune précipitation dans ses mouvements. Il dit simplement: " Je vous aimais bien" et son sourire se figea alors que son long corps mince s'affalait déjà avec fracas sur le bureau.

 

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