L'arbre du Polak

Je suis d'une famille de vagabonds. Mon arrière-grand-père est parti des environs de Cracovie à pied, avec sa femme et le plus jeune de ses fils âgé de quelques mois, les pieds enroulés dans du papier journal, il y a quatre-vingt-cinq ans.

Je suis d'une famille de vagabonds. Mon arrière-grand-père est parti des environs de Cracovie à pied, avec sa femme et le plus jeune de ses fils âgé de quelques mois, les pieds enroulés dans du papier journal, il y a quatre-vingt-cinq ans. Il a traversé la Tchéchoslovaquie, l'Allemagne pour se rendre en France, poussé par la misère. Ils avaient laissé mon grand-père âgé de deux ans au village, entouré de femmes. Pourquoi ce choix? Je ne le sais pas, et mon grand-père a sûrement passé toute sa courte vie à se le demander. Peut-être voulaient-ils laisser une chance à l'enfant fort de survivre, même mal, même amputé de ses parents, au pays? Peut-être voyaient-ils leur aventure comme perdue d'avance? Peut-être estimaient-ils qu'il serait plus facile de soigner le nourrisson, encore attaché au sein de sa mère dans leur périple? Peut-être se croyaient-ils tous condamnés et ont-ils choisi de compliquer les destins.

Aucun n'est mort, et mon grand-père a rejoint son père et son frère, la mère les ayant quittés pour vivre une vie moins misérable au bras d'un vrai Français. Il avait une dizaine d'années quand il est arrivé en France. Les tantes avaient réussi à s'en débarrasser, tant il leur rendait la vie difficile. Le petit oublié. Il a rencontré ma grand-mère dans ce village du nord où mon arrière-grand-père avait réussi à échouer au sein d'une communauté polonaise qui se serrait les coudes. Elle lui a appris la langue et aussi à compter. Il a su très vite compter, il savait avant même d'écrire. Quand après la guerre ils se sont installés non loin de là, le village leur a très vite signifié qu'il n'y avait pas de place pour eux.On leur a désigné leur arbre: l'arbre du Polak, auquel lui finirait attaché au bout d'une corde.

L'arbre du Polak n'existait plus que dans les mémoires de quelques vieux rancis, que mon grand-père était devenu quelqu'un. Personne n'a jamais appris le Polonais, seule ma grand-mère est retournée une fois au pays, qu'elle ne connaissait pas, elle était née en France, pour voir la famille de son mari, le village dont il avait réussi à s'extraire.De sa famille à elle, sa mère avait toujours refusé de lui parler. Lui n'est jamais retourné en Pologne. Il était Français. Personne n'a jamais appris le Polonais, et les seuls sons dont je me souvienne sont ceux d'une chanson douce et mélodieuse, aux accents gutturaux chantée par la voix nostalgique de ma grand-mère, berceuse où mon nom se mélange à ceux de trois petits chats qui m'aiment.

Nous étions Français. Cependant, bien des années après la mort de mon grand-père, je continue à sentir vivre en moi les errances, et les germes de l'ailleurs. Aucune nationalité, aucune carte d'identité pour les exprimer, et les vagabonds, les apatrides, les expulsés, les chercheurs d'or sont mes frères humains.

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