Sous les pavés

Il ne faut pas que je les perde ces cinq visages-là. Ils ont surgi à l'improviste après une discussion animée, avinée. Un courrier des lecteurs me dit mon ami, il faut le lire, avoir le courage de réagir, c'est grave. Les chansons sont publiées, leurs paroles incendiaires, tu n'imagines pas, tu dois lire ce courrier du type qui se plaint, et aussi les textes des chansons, du rap, tu sais, moi je n'ai rien contre la musique, ni contre les jeunes, mais là ça va trop loin, c'est de l'incitation à la haine, à la haine raciale, c'est inadmissible, on peut pas continuer dans notre pays à se faire insulter ainsi, d'autant que si tu vas dans leur pays et que tu l'ouvres...Je suis pas raciste, tout ça fait le lit du Front National.

C'est là que les cinq visages ont resurgi. Sur le Vieux Port, cinq mômes à l'arrêt de bus par un lourd début d'après-midi où tout se fige sous l'ardeur du soleil. L'arrêt de bus est bondé, la file des gens s'allonge irréversiblement. C'est l'heure où tout le monde va à la plage. Peaux mates et dents blanches, sueur perlée aux tempes et sur l'ourlet des lèvres gonflées. Odeur d'huile solaire et de tiaré en bocal, bretelles de maillots de bain au décolleté. Et ce bruit, ces piaillements qui s'élèvent de la foule. Là, sur le trottoir et légèrement en contrebas sur la route, un petit groupe de filles. Le verbe haut, l'accent dru, l'accent de celles qu'on appelle là-bas gentiment les cagoles, avec une pointe rapeuse dans les sonorités. Dix-sept ans, fraîches et dodues dans leurs imprimés superposés, avec toutes les mêmes sandalles aux pieds. Il y a celle qui joue avec sa longue chevelure lourde et bouclée, aux reflets roux-marronnés, grands yeux noirs aux longs cils soyeux et recourbés, bouche en coeur; celle dont le maquillage ne réussit pas à affadir l'éclat des yeux rieurs, impertinents, énormes lunettes de soleil clinquantes calées en haut du front pour contenir la masse volumineuse des cheveux crépus, l'autre dont les cheveux défrisés indomptables s'échappent des pinces en balais incongrus, sans maquillage, un peu plus grasse, un peu plus mal fagotée dans une longue blouse à l'imprimé fleuri fané; la petite blonde enfin, aux cheveux raides, lunettes de vue à monture de fer, toute mince, elle, et qui rit sans arrêt aux bêtises des autres, sans jamais parler, hypnotisée. Et ça crie, et ça éclate en longs rires stridents, ça jacasse dans un français émaillé d'arabe, pour les insultes, histoire de ne pas passer inaperçues, de laisser bouillonner cette jeunesse en elles. Le bus est à quinze mètres, à l'arrêt. La file s'allonge, mais le chauffeur ne bouge pas, toutes portes fermées. C'est pas l'heure. Un autre bus de la même ligne passe vide, sans s'arrêter, fait le tour du vaste terre-plein jalonné de feux rouges, refait un tour, comme au manège. Marseille. Autour, tout le monde s'impatiente, s'interroge, et elles en contrebas vitupèrent à gorge déployée, sans pudeur. La tension monte. Le cinquième, un maigre garçon tout en longueur, casquette posée sur le haut du crâne, chaines en or et lunettes étincelantes sur les yeux, les surveille du coin de l'oeil, impuissant à contenir leur impétuosité. Elles le prennent souvent à parti, il ne bronche pas. Il doit avoir l'habitude.Le petit train de la ville passe alors, bondé de touristes rouges, appareil au poing et une des filles dit:" Y a pas un seul arabe là-dedans".

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