Penser à "contre-pente"

Point de départ à ce billet, une réflexion venue au cours du fil de Marielle Billy " La lutte des classes", selon laquelle une société basée sur la domination serait inhérente à la nature humaine. Ma lecture de l'ethnologue Pierre Clastres, qui fut source de gaieté et d'enthousiasme, m'est alors revenue en mémoire, peut-être comme une base de réflexion , puisqu'on ne peut se contenter de dénoncer un système politique sans penser à interroger les rapports du politique et de la société. Je ne prône aucun retour à la prime nature, j'essaie juste, en vulgarisant la pensée du scientifique, de montrer que les modèles dont on nous dit qu'ils n'ont pas d'alternative, peuvent être revisités par la connaissance d'autres modèles qui n'ont rien d'utopiques, puisqu'ils ont eu un lieu et un temps d'existence bien réels.

On a tendance à penser les sociétés primitives comme a-politiques, sorties du champ politique, on est vite tenté de conclure que leur archaïsme empêcherait d'inventer une authentique forme politique car ce qui les caractérise est le défaut de stratification sociale et d'autorité du pouvoir. Mais comment dans ce cas expliquer la subsistance et l'équilibre de telles sociétés?

Interroger le pouvoir:

Dans les sociétés primitives, le chef détient le pouvoir civil, celui qui existe en temps de paix. Le modèle de pouvoir coercitif n'est accepté qu'en des circonstances exceptionnelles, lorsque le groupe est confronté à une menace extérieure. Les caractéristiques du chef sont:

-Il est un faiseur de paix

-Il est généreux de ses biens

-Il a le pouvoir de la parole

Ainsi, la fonction du chef est authentiquement pacifiante, avarice et pouvoir ne sont pas compatibles, pour être chef, il faut être généreux, enfin, le leader ne possède aucun pouvoir décisoire, son pouvoir dépend du bon vouloir du groupe. Le pouvoir peut donc être perçu comme impuissant. Le chef est le garant de la culture et la culture se construit par la négation de l'autorité et du pouvoir qui sont assimilés à la résurgence de la nature: la nature étant la loi du plus fort, la culture devenant la gestion humaine du bien commun.

Interroger l'économie:

L'économie des sociétés primitives n'est pas une économie de subsistance, elle est la première économie d'abondance. En effet, l'activité de production est mesurée, équilibrée, délimitée par les besoins à satisfaire. Le surplus est consommé à des fins politiques: fêtes, invitations, visites d'étrangers. Le travail n'est pas contraint mais correspond aux besoins réels, et dans ce cadre, les sociétés primitives sont les premières sociétés de loisir et de plaisir. La société est fondée sur l'échange et la réciprocité, elle est par essence égalitaire:"tu n'es pas plus que les autres" est une loi primitive.

Le regard de l'ethnologue nous apprend une chose fondamentale, c'est que les sociétés historiques ne sont donc pas les seules sociétés "politiques", et que le pouvoir coercitif, qui est donné comme "universel", n'est pas la seule structuration possible d'une société. C'est lorsque l'Etat apparaît, que se manifeste la coercition. Peut-on penser une autre forme de société à partir de ce regard décentré? Une société à l'intérieur de laquelle la production ne deviendrait pas aliénation par le travail, division dominants/dominés, pouvoir coercitif et respect de ce pouvoir? Ne pourrions-nous penser une société de maîtrise du milieu naturel et d'un projet social propre à développer l'intérêt commun à un niveau local? L'ethnocentrisme et l'historicisme nous détournent d'une pensée alternative au motif que le système politique, fondé sur l'Etat qu'il soit libéral ou collectiviste est l'évolution naturelle des civilisations. Et si nous essayions de penser à "contre-pente"?

Référence: Pierre Clastres: "La société contre l' état", Les Editions de Minuit, collection critique, 1974.

 

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