Happy few: le silence et la musique des corps

Impressions fugitives, vision immédiate et parcellaire, toute constellée de points lumineux, comme lorsqu'on rallume la lumière après avoir longtemps séjourné dans le noir, le film est tapi au creux des paupières, il suffit de fermer les yeux pour percevoir des éclats d'images. Impressions de sortie de salle, dans l'obscurité de l'artifice, avant de rejoindre les lumières froides du dehors, quand les personnages palpitent encore un peu sous la peau et dans la profondeur inaccoutumée de chaque respiration. Un film sensible, juste et pudique, sur la rencontre des êtres, corps et matières, mouvements et lumières, bruissements. Les silences rapprochent les corps et dévoilent leur musique particulière de souffles et de frottements, quand les écarts se comblent, les corps se frôlent et se touchent, s'unissent. Les cadrages serrés prennent alors la pulsation des corps et leur danse secrète, saississent l''attraction des peaux et la force magnétique du désir. La caméra fébrile tressaille aussi, au plus près du bouleversement des sens, elle tremble sous la caresse. Dès les premières scènes, les images captent les matières vibrantes, et les corps deviennent instruments, sur lesquels l'autre pose d'abord le regard puis les doigts, matières frémissantes qui se créent comme des bijoux ciselés par l'orfèvre, sans règles, par la précision du geste, matières à palper et à fouiller en un soin méticuleux, matières à plier et faire suer, énergie pure d'arabesques lancées dans l'espace par la gymnaste, matières à écrire, hiéroglyphes muets, cryptogrammes sculptés dans la peau tatouée, exhibés en violence sacralisée. Lorsque le désir nu et assumé meut les corps comme en apesanteur, ils semblent invulnérables. Puis les mots rattrapent la musique des corps, et leur pesanteur les leste, irrémédiablement. "Avec vous, c'est nous en mieux", et le charme est rompu, le manque surgit, alourdit les corps qui ne vibrent plus. L'excès d'harmonie rend la vie invivable, les corps tendus, les sens gonflés jusqu'à l'épuisement livrent une dernière symphonie avant de se taire, là où le silence rencontre l'âme. Alors, le souvenir de la jouissance fait naître des béances, qui sont peut-être encore jouissance, et seuls les regards en attestent encore. Un film radieux et mélancolique,qui laisse entendre le silence assourdissant du désir. Le cinéma, dans sa fonction première: représenter, au-delà des mots.

Happy few, un film d'Anthony Cordier, sorti le 15 septembre, avec Marina Fois, Elodie Bouchez, Roschdy Zem, Nicolas Duchauvelle.

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