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Billet de blog 10 nov. 2021

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Incendies en prison : la nuit et le quartier disciplinaire, zones à hauts risques

Chaque année, en prison, plus de 900 feux de cellules – le plus souvent des actes volontaires – sont répertoriés par la Direction de l’administration pénitentiaire (Dap). La plupart a lieu la nuit, souvent au quartier disciplinaire. Explications.

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par Charline Becker, de l'Observatoire international des prisons-section française. Dossier "Incendies en prison", 2/6.

© Grégoire Korganow/CGLPL

Le quartier disciplinaire, zone à hauts risques

Au quartier disciplinaire (QD) plus qu’ailleurs, les contestations sont fréquentes, parfois violentes. C’est l’un des secteurs les plus sensibles de la détention y compris en matière de risque d’incendie : 70 % des départ de feux se produiraient au QD. Cette donnée est cependant à prendre avec précautions : issue d’une note datant de 2007, « cette proportion nécessiterait une réévaluation globale et précise aujourd’hui, que ne permettent pas les remontées d’informations habituelles des établissements », admet la Direction de l’administration pénitentiaire (Dap).

Conséquence de ces fréquents départs de feux : le quartier disciplinaire est l’un des rares endroits de la prison à devoir être impérativement dotés de détecteurs de fumée. Les quartiers disciplinaires sont par ailleurs, pour la majorité d’entre eux, directement visibles depuis les miradors, qui peuvent ainsi repérer toute flamme ou dégagement suspect de fumée. Les cellules y sont en outre équipées de matelas spécifiques, ignifugés tant au niveau de la housse que du bloc mousse. Les briquets y sont également interdits (des allumettes sont fournies à la place). Certaines prisons installent des allume-cigares, dans le but de limiter encore davantage les possibilités d’incendier la cellule. Dans une note de 2006, un membre de l’état-major de sécurité de l’époque s’interrogeait même sur « l’opportunité d’interdire aux détenus punis l’accès au tabac. Cette solution, qui préserverait la santé physique des détenus, aurait bien sûr le mérite d’éviter des incidents dramatiques », pouvait-on lire à l’époque… Une proposition fort heureusement vite écartée.

Ces dispositifs de prévention semblent porter partiellement leurs fruits. Si la majorité des départs de feux ont lieu au QD, moins de 15 % des décès recensés entre 2016 et 2021 s’y sont produits – un chiffre qui reste évidemment encore trop élevé.

Les drames surviennent surtout la nuit

Seize sur les vingt-et-un incendies meurtriers recensés par l’OIP entre 2016 et aujourd’hui – soit 80 % – ont eu lieu la nuit. Simple reflet du plus grand nombre de passages à l’acte suicidaire la nuit ? Si cette hypothèse n’est pas à écarter – en 2018, 60 % des personnes ayant mis fin à leurs jours en prison l’ont fait de nuit* – ce sont aussi les délais d’alerte et d’intervention qui doivent être interrogés.

Les équipes de nuit prennent généralement leur poste entre 19 et 21h, jusqu’à 7 ou 8h du matin. Les prisons tournent alors en effectif réduit. « Faute de personnel, chaque nuit, des secteurs entiers peuvent être laissés sans surveillance », observait le Contrôle général des lieux de privation de liberté (CGLPL), dans un rapport daté de 2019. Lorsque les interphones ne fonctionnent pas, ou qu’aucune réponse n’est apportée aux appels, les détenus doivent patienter jusqu’au passage du rondier pour signaler leur demande. Or, « dans les cas d’urgence, ce passage arrive parfois bien après la survenue du drame », pointe le CGLPL.

Le manque d’effectifs et de formation complique également la transmission des alertes : dans un centre pénitentiaire du centre de la France, au poste de centralisation de l’information (PCI) « la nuit, c’est un surveillant seul, et souvent inexpérimenté, qui doit tout gérer. Et qui donc se retrouve à faire le minimum possible (appuyer sur le bouton de l’interphone) et peut faire des erreurs », témoigne un cadre du ministère de la Justice, à la suite d’un incendie mortel.

Surtout, lorsqu’une urgence est signalée, les rondiers n’ont pas la possibilité d’ouvrir les portes des cellules : la nuit, seuls les gradés disposent des clés. « Quand ils voient qu’il y a de la fumée, que la porte est chaude, ils sont obligés de prévenir le gradé et la direction, d’aller s’équiper avec des tenues spéciales… tout cela prend du temps », explique ainsi un surveillant. Et peut avoir des conséquences parfois dramatiques. « Vers 20h, un détenu a appelé “au secours, au feu !”. Les surveillants ne sont que deux, à l’hébergement, de 19h45 à 7h du matin, et ils n’ont pas le droit d’avoir les clés. Donc un de ces surveillants est arrivé après cinq-dix minutes, a constaté l’incident et a appelé tout de suite un petit groupe de cinq ou six autres surveillants qui se trouvent à l’entrée de la maison centrale et qui doivent être prêts à porter secours avec les clés. Mais ils ont énormément tardé à venir, environ 30 minutes après l’appel. Le détenu était mort carbonisé. Nous avons vécu son décès à quelques mètres, malheureusement sans pouvoir intervenir. Le surveillant qui était là l’a vu mourir par l’œilleton de la cellule. Il n’avait pas les clés », témoignait ainsi ce détenu au CGLPL en 2019.

* « La nuit dans les lieux de privation de liberté », Contrôleur général des lieux de privation de liberté, 2019.


Découvrez les articles au sommaire de ce dossier sur les incendies en prison :

  • Incendies en prison : carences et défaillances 
  • Comment (tenter de) contraindre l’État à agir
  • Incendies : « L’institution carcérale génère ces réactions extrêmes »
  • Elle témoigne : « Mon conjoint était grièvement brûlé, et personne ne m’avait prévenue »
  • Les proches de victimes d’incendies à la peine pour obtenir justice

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