Baumettes : entre les murs abandonnés

À Marseille, l’ouverture en mai dernier d’un nouveau bâtiment à la prison des Baumettes devait consacrer la fin de la prison « historique », tristement célèbre pour sa vétusté et son insalubrité. Une fin qui s’avère lente et douloureuse pour les quelque 900 détenus encore incarcérés dans les bâtiments à l’abandon.

Par Amid Khallouf, de l'Observatoire international des prisons

Le 14 mai 2017, près de 600 détenus sont transférés des anciens bâtiments du centre pénitentiaire de Marseille, aujourd’hui surnommés « Baumettes historiques » (BH), vers des bâtiments flambant neufs, les « Baumettes 2 » (B2). Dans les médias, on célèbre déjà « la fin d’un cauchemar », « une page qui se tourne »1. À l’ouverture de ce nouveau bâtiment doit en effet succéder la fermeture de l’ancienne prison, dénoncée rapport après rapport pour ses conditions indignes de détention. Devrait suivre l’inauguration des Baumettes 3, à l’horizon 2021. « On entre véritablement dans une nouvelle ère », se réjouit un responsable pénitentiaire2.

Une nouveauté qui laisse du monde sur le carreau : seuls les femmes et les prévenus ont quitté l’ancienne prison. Les hommes condamnés – plus de 1000 à l’époque, 850 actuellement – restent incarcérés aux Baumettes historiques et font les frais d’une transition mal planifiée, et qui risque de durer : initialement prévue en avril 2018, la fermeture du bâtiment historique est désormais annoncée pour l’été.

L’enclavement des Baumettes « historiques »

Les Baumettes historiques et Baumettes 2 s'étendent sur 8,9 hectares ©G .Voinot/APIJ Les Baumettes historiques et Baumettes 2 s'étendent sur 8,9 hectares ©G .Voinot/APIJ

Principal problème : BH et B2 réunies s’étalent sur 8,9 hectares. Or l’essentiel de l’activité se concentre désormais dans les nouveaux bâtiments, entraînant une complexification considérable des déplacements des personnes détenues. C’est là notamment que se situent l’unité sanitaire et les parloirs. Y accéder nécessite une forte mobilisation d’un personnel pénitentiaire déjà en sous-effectif et qui, dès lors, regroupe les mouvements. « Depuis ma cellule je dois descendre trois étages puis rejoindre le bâtiment B, où je dois attendre dans une salle (vingt à quarante minutes) avec d’autres détenus. Ensuite, on doit prendre le tunnel qui mène aux Baumettes 2, monter plusieurs étages et attendre à nouveau dans une salle (minimum trente minutes) », raconte une personne détenue qui doit se rendre à l’unité sanitaire trois fois par semaine. Après leur consultation, les détenus doivent effectuer le même parcours en sens inverse, le tout prenant généralement une demi-journée.

Pour les soignants, cela se traduit par « des arrivées massives de personnes détenues, qui attendent très longtemps dans des toutes petites salles d’attente bondées, pour parfois repartir sans avoir pu bénéficier d’une consultation ». En cas de retard du groupe, un soignant peut se retrouver avec une salle d’attente remplie pour un créneau très restreint. « Il m’est déjà arrivé d’avoir dix patients qui arrivent d’un coup alors que je n’avais qu’une heure devant moi », s’agace un médecin. Les prisonniers de BH pâtissent particulièrement de cette situation. « On nous les amène souvent dans des situations critiques ou d’urgence », regrette une soignante. Aussi, des patients souffrant de maladies chroniques qui devraient prendre leur traitement tous les jours à l’unité sanitaire ratent certaines prises de médicaments, avec des conséquences potentiellement graves pour leur santé. À l’instar d’un détenu diabétique qui arrivait toujours en retard pour sa prise d’insuline : « Un jour, il ne l’a pas eue et on a dû le conduire en urgence à l’hôpital », conclut la soignante.

Les visites des proches et des avocats sont également fortement perturbées par la complexification des mouvements. De nombreuses familles se plaignent des retards de leur proche incarcéré, comme cette mère, rencontrée devant la prison, dont le fils n’est arrivé que dix minutes avant la fin du parloir. Une employée de l’établissement raconte même avoir vu un surveillant renvoyer tout un groupe de visiteurs « parce qu’il n’y avait pas assez de personnel pour accompagner les détenus de BH aux parloirs ». Les avocats sont confrontés aux mêmes problèmes. Dans un courrier adressé à la direction de la prison, un représentant de l’ordre se plaint ainsi « des retards, voire des absences » des détenus de Baumettes historiques et exprime l’inquiétude du Barreau « qui voit le fonctionnement du point d’exercice des droits de la défense se dégrader ».

Un effet domino sur la vie en détention

La mobilisation du personnel pénitentiaire sur la gestion des déplacements a des répercussions sur le reste de la détention. Les promenades par exemple, qui se déroulaient sur deux créneaux le matin et l’après-midi, ne sont aujourd’hui proposées qu’une seule fois par jour pendant trois heures afin de réduire les mouvements. « Il n’y a ni bancs, ni tables dans les cours de promenade et trois heures debout, ça peut être long », témoigne un membre du personnel. Les employés du service pénitentiaire d’insertion et de probation (Spip) s’inquiètent également du nombre considérable de personnes détenues qui ne font pas suite à leurs convocations. Dans les semaines qui ont suivi l’ouverture des Baumettes 2, « s’il y avait une personne sur six qui se rendait à sa convocation, on était satisfaits », raconte l’un d’eux.

Le problème viendrait encore une fois des effectifs de surveillants qui ne seraient pas assez nombreux « pour ouvrir les cellules ou distribuer les convocations ». Avec parfois des stratégies de contournement particulièrement préoccupantes... Selon cette même personne, il arriverait que « les surveillants prétextent un refus de la personne détenue alors que ce n’est pas vrai ». Un détenu a ainsi rapporté à l’OIP avoir été convoqué six ou sept fois sans en être informé, le surveillant ayant indiqué à son conseiller d’insertion et de probation qu’il était au travail, alors qu’il n’y était pas inscrit.

Cristallisation des tensions

©Grégoire Korganow/CGLPL ©Grégoire Korganow/CGLPL

C’est dans ce contexte explosif que la problématique des cantines s’est retrouvée au centre des crispations des personnes détenues. Avec l’ouverture des Baumettes 2, leur gestion, jusque-là assurée par l’administration pénitentiaire, a été déléguée à des contractuels. Le nouveau système de distribution mis en place a généré des retards considérables dans les livraisons. « Je devais attendre trois semaines pour recevoir mes commandes », s’indigne un détenu auprès de l’OIP. Avec des erreurs de facturation : un détenu explique n’avoir reçu un jour que 120 € de produits sur 256 € prélevés. Et, là encore, un effet domino : une mère de famille, rencontrée devant la prison, s’est vue suspendre son permis de visite après avoir tenté de faire rentrer un paquet de cigarettes pour son fils qui n’arrivait pas à en cantiner.

Éprouvés par des conditions de détention déjà fortement dégradées (cf. encadré ci-dessous), les détenus des Baumettes historiques ont organisé plusieurs mouvements collectifs pour exprimer leur ras-le-bol. Le 3 juillet 2017, une trentaine d’entre eux a refusé de remonter d’une cour de promenade « afin de voir un personnel de direction et obtenir certaines revendications », explique un compte-rendu d’incident. Ils demandaient notamment à « revenir à une promenade matin et après-midi, régler les "nombreux soucis de cantines" et bénéficier de meilleures conditions de détention ». La réponse de la direction ne s’est pas faite attendre, les deux supposés « meneurs » du mouvement ont été transférés sur le champ.

Certains estiment pourtant que cette situation aurait pu être évitée en anticipant les problèmes qu’allait forcément générer le fonctionnement de deux structures parallèles. Début 2017, le personnel de surveillance et le personnel médical avaient protesté contre les conditions d’ouverture des Baumettes 2. Les syndicats de surveillants réclamaient un renfort de personnel et obtenaient la promesse de vingt postes supplémentaires qui, à l’été 2017, n’avaient toujours pas été pourvus. Côté soignants, on regrette qu’une partie de l’unité sanitaire n’ait pas été maintenue de manière temporaire dans les anciens bâtiments afin d’y assurer les soins quotidiens ne nécessitant pas d’actes techniques. « Ce n’est qu’en début d’année 2017 que l’on nous a confirmé officiellement qu’autant de prisonniers allaient être maintenus au BH et il était beaucoup trop tard pour changer les plans, le budget du déménagement ayant déjà été voté », explique un soignant.

À bout de souffle, personnel et détenus attendent avec impatience la fermeture des Baumettes historiques, plusieurs fois repoussée. Pourtant, le futur chantier des Baumettes 3 soulève déjà des inquiétudes : bien que réclamée par les responsables des services de santé afin d’éviter les allers-retours incessants entre les deux établissements, l’ouverture d’une unité sanitaire dans les futurs bâtiments n’est pour l’instant pas prévue. L’administration saura-t-elle tirer les enseignements des nombreux couacs générés par l’ouverture des Baumettes 2 ?


Aux « Baumettes historiques », vétusté et insalubrité restent de mise

Cinq ans après les révélations du Contrôleur général des lieux de privation de liberté sur l’état déplorable des conditions de détention aux Baumettes, la situation ne semble guère avoir changé dans les bâtiments historiques. Des détenus se plaignent notamment de coupures d’électricité régulières en raison d’un réseau électrique défaillant, de la présence de nombreux rats et cafards, de la limitation des douches à trois par semaine, malgré la chaleur étouffante de l’été... Pourtant, la condamnation de l’État obtenue par l’OIP en janvier 2013 devait conduire à des travaux de rénovation de grande ampleur. De l’avis de plusieurs détenus et intervenants, on se serait en réalité contenté de donner un « simple coup de peinture ». Les travaux ordonnés par la justice sont d’ailleurs au point mort depuis septembre 2016, les contrats des deux personnes en charge de la réfection des cellules n’ayant pas été renouvelés alors que 169 cellules restent encore à rénover. Selon le rapport d’activité 2016 de l’établissement, le service technique consacre l’essentiel de sa charge d’activité aux « maintenances correctives et dans l’urgence », qui ne permettent pas de participer « au maintien d’un parc immobilier conforme aux prescriptions réglementaires ».


(1) « Marseille : 600 détenus quittent les Baumettes pour une prison neuve », Le Figaro, 14 mai 2017. « À Marseille, la fin de la mythique prison des Baumettes a commencé », Le Monde, 14 mai 2017.
(2) Le Monde, op.cit.

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