Observatoire international des prisons - section française
Organisation non gouvernementale de défense des droits et de la dignité des personnes détenues
Abonné·e de Mediapart

310 Billets

0 Édition

Billet de blog 17 août 2016

Prison et quartiers : un destin collectif

Les quartiers « sensibles » sont les premiers pourvoyeurs de détenus dans les maisons d’arrêt des grandes villes. A tel point que pour les jeunes incarcérés, la prison est une « cité avec des barreaux ». Comment l'expliquer? Quelles sont les conséquences sur le quotidien en prison? Sur les trajectoires de ces jeunes? Quelles solutions pour sortir de l'engrenage? Premier volet de notre dossier.

Observatoire international des prisons - section française
Organisation non gouvernementale de défense des droits et de la dignité des personnes détenues
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© Grégoire Korganow / CGLPL

Par Laure ANELLI, Observatoire international des prisons - section française

Ce qui n’était jusqu’alors qu’un secret de polichinelle est désormais confirmé par la recherche : les quartiers « sensibles » peuplent, plus que les autres, les prisons. Les travaux de la géographe et sociologue Lucie Bony en Ile-de-France montrent ainsi que les quartiers prioritaires, ou qui en ont le profil, affichent des taux proches des 150 détenus pour 100 000 habitants, près de 40 points de plus que la moyenne nationale. Une réalité que les premiers intéressés verbalisent sans détour : « En prison, il n’y a que des gens comme nous » disent-ils, ou encore, « la prison, c’est une cité avec des barreaux ». Le sentiment d’un « destin collectif » se dégage nettement des discours des jeunes détenus rencontrés par la chercheuse comme par l’OIP. Illustration de ce phénomène, le sociologue Didier Lapeyronnie constatait, à l’occasion d’une recherche dans un « ghetto »  d’une ville moyenne de l’ouest en 2008, qu’« un tiers des hommes du quartier âgés de 18 à 35 ans étaient en prison ou avaient été en prison au cours des deux années précédentes ».

Rien d’inédit à ces résultats, si l’on s’en tient à une lecture « classiste »1 : au XIXe siècle déjà, 87,5 % des hommes détenus étaient « des pauvres ou des miséreux »2. Mais les quartiers prioritaires n’ont pas pour seule caractéristique de concentrer des ménages à bas revenus. Ils accueillent également de fortes proportions d’immigrés, ces deux catégories se recoupant d’ailleurs souvent3. Si Lucie Bony s’en est tenue à des indicateurs territoriaux, Didier Fassin a lui étudié le poids de l’origine et de la couleur de peau à l’occasion d’une enquête dans une maison d’arrêt francilienne. En se fondant sur les patronymes et l’apparence physique des détenus sur les photos d’identité consignées dans les registres, il observe que « les hommes noirs et arabes représentent les deux tiers de l’ensemble des détenus et même plus des trois quarts des moins de trente ans »4. Si le chercheur a dû bricoler des statistiques « maison », c’est parce qu’elles sont encore interdites en France, sauf dérogation. Les partisans du maintien de cette interdiction la justifient par la crainte, légitime, que de telles statistiques ne réifient des catégories forcément contestables. Autre source d’inquiétude : le risque que les données ainsi produites soient instrumentalisées à des fins de stigmatisation.
Mais refuser la production de données objectives revient aussi à taire cette réalité dérangeante : oui, les maisons d’arrêt renferment essentiellement des hommes, jeunes, issus des quartiers populaires et de l’immigration. Surtout, refuser de l’objectiver, c’est éviter de s’interroger sur ses causes profondes. C’est refuser de s’attaquer aux inégalités socio-économiques à la source du problème. C’est aussi refuser de faire face aux discriminations à l’oeuvre dans la chaîne pénale.

« Tous les milieux et classes sociales partagent les mêmes fins, les mêmes objectifs sociaux : consommer, s’affirmer, être reconnu socialement, rappelle le sociologue Marwan Mohammed. Seuls les moyens d’y accéder diffèrent, selon les positions sociales. » Outre les violences, le vol et les trafics5 sont souvent ce qui conduit ces jeunes derrière les barreaux. Une façon parmi d’autres de « compenser » les inégalités sociales et économiques, décrypte Marwan Mohammed, dans des quartiers où le taux de chômage atteint 26,7 %, où le niveau de pauvreté est trois fois supérieur à la moyenne nationale et où le décrochage scolaire est plus important qu’ailleurs, si bien que 61 % des moins de 30 ans ont un niveau d’étude inférieur au baccalauréat6. En outre, « quand on parle de population pénale, on parle de population sélectionnée », précise Marwan Mohammed. Autrement dit, si on  enferme ces jeunes plus que d’autres, c’est aussi parce qu’on les cible eux plus que d’autres. « On » ? Les politiques pénales, en sanctionnant plus durement la délinquance de désoeuvrement que la délinquance en col blanc par exemple. La Police, qui focalise son activité sur ces quartiers et sur ces jeunes. Et enfin la Justice, qui condamne aussi plus facilement cette jeunesse à de la prison ferme. Mais dans ces maisons d’arrêt surpeuplées, où le temps par jour dévolu aux activités ne dépasse pas l’heure et demi, ils ne font guère que reproduire leur quotidien à l’extérieur, entre « business et galère ». Pire, loin de résoudre le problème, la prison renforce l’exclusion de ces jeunes, qui trouveront encore plus difficilement un emploi à la sortie. En mettant directement en relation des délinquants aux origines et profils variés, l’enfermement « participe de la reproduction de l’espace de la criminalité », souligne en outre Marwan Mohammed. « Plutôt que de penser enfermement ou éloignement, il faudrait travailler à réduire le vivier, en amont des parcours de délinquance », estime le sociologue. On ne peut qu’abonder. Des initiatives existent. Zonzon93, Makadam, 100murs : ces trois associations, parmi d’autres, oeuvrent des deux côtés du mur à des actions de prévention et d’accompagnement vers la désistance aussi variées que nécessaires. Et dont les pouvoirs publics feraient bien de s’inspirer.

(1) Qui étudie les discriminations à travers le spectre de la classe sociale.
(2) Jean-Jacques Petit et al., Histoire des galères, bagnes et prisons, Bibliothèque historique Privat, 1991.
(3) L’Observatoire des inégalités établissait en mars 2016 que les immigrés ont un niveau de vie inférieur d’un tiers à celui des non immigrés. Leur taux de pauvreté approche les 40 % contre 14 % en moyenne en France.
(4) Didier Fassin, L’ombre du monde, Seuil, 2014.
(5) Au 1er avril 2012, 23 % des personnes écrouées à la maison d’arrêt de Nanterre l’étaient pour délinquance d’acquisition (ensemble des vols et cambriolages), 21,2 % pour des infractions à la législation sur les stupéfiants, 16,4 % pour des violences interpersonnelles, 5,2 % pour  outrage, rébellion et violences à personnes dépositaires de l’Etat ou encore dégradation de bien publics ou privés et 0,1 % pour délinquance en col blanc. Source : Lucie Bony, « De la prison peut-on voir la ville ? », à partir du fichier national des détenus.
(6) Observatoire national de la politique de la ville - Rapport 2015, Bibliothèque des rapports publics, La Documentation française, mars 2016.

Cet article est issu du n°92 de la revue trimestrielle Dedans-Dehors, éditée par l'Observatoire intertional des prisons. Pour consulter l'intégralité du dossier ou vous abonner à la revue papier, c'est ici. 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Le documentaire « Media Crash » de retour sur Mediapart
Après quelque 150 projections-débats dans des cinémas partout en France, « Media Crash » est désormais disponible sur Mediapart, avec des bonus. Le film a suscité l’inquiétude des dizaines de milliers de spectateurs qui l’ont déjà vu, face à la mainmise sur l’information de quelques propriétaires milliardaires, aux censures qu’il révèle et à la fin annoncée de la redevance.
par Valentine Oberti et Luc Hermann (Premières lignes)
Journal — Exécutif
Macron, la gauche Majax
Pour la majorité présidentielle et certains commentateurs zélés, Emmanuel Macron a adressé un « signal à la gauche » en nommant Élisabeth Borne à Matignon. Un tour de passe-passe qui prêterait à sourire s’il ne révélait pas la décomposition du champ politique orchestrée par le chef de l’État.
par Ellen Salvi
Journal
Élisabeth Borne à Matignon : le président choisit la facilité
Trois semaines après sa réélection, Emmanuel Macron a décidé de nommer Élisabeth Borne comme première ministre. À défaut d’élan ou de signal politique, le chef de l’État a opté pour un profil loyal, technique et discret, dans la veine de son premier quinquennat.
par Dan Israel et Ilyes Ramdani
Journal
Orange, nouvel exemple de la gouvernance à la française
L’assemblée générale du groupe de télécommunications doit approuver le 19 mai la nomination de Jacques Aschenbroich comme président d’Orange. Choisi par l’Élysée, le président de Valeo ne connaît pas le monde des télécoms. Tout cela au moment où cette industrie est en pleine révolution.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
Migrations environnementales #1 : la sécheresse dans la Corne de l’Afrique
Le manque d’eau pourrait, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), concerner 40 % de la population mondiale avant 2050 et pousser à la migration jusqu’à 700 millions de personnes. Dans la Corne de l'Afrique, le réchauffement climatique entraîne déjà des déplacements de population.
par BPI - Migrants, réfugiés, exilés
Billet de blog
La Méditerranée pour tombeau, pièce journalistique n°1
Changer la compréhension du monde par le partage d’enquêtes sur le terrain. À La Commune CDN d'Aubervilliers, la pièce d'actualité n°17 est aussi la pièce journalistique n°1. Etienne Huver et Jean-Baptiste Renaud ont enquêté sur la route migratoire la plus dangereuse du monde. À l’heure de la solidarité ukrainienne, la Méditerranée n’en finit pas de tuer et nous regardons ailleurs.
par guillaume lasserre
Billet de blog
L'UE a dépensé plus de 340 millions d’I.A. pour le contrôle des frontières
Comme l'écrit Statewatch depuis 2007 l'UE a dépensé plus de 340 millions pour la recherche sur les technologies de l’Intelligence Artificielle (I.A.) destinée au contrôle des frontières, des demandeurs d’asile, de l’immigration, alors que la proposition de loi en la matière actuellement en discussion ne fournit pas les sauvegardes contre les emplois dommageables de ces technologies.
par salvatore palidda
Billet de blog
« Grand remplacement » : un fantasme raciste qui vient de loin
La peur d’un « grand remplacement » des « Blancs chrétiens » est très ancienne en France. Elle a connu une véritable explosion à l’ère coloniale, face à la présence, pourtant quantitavement faible, des travailleurs africains en métropole. Alain Ruscio montre ici que ce fantasme raciste fut un filon politique et un calcul abondamment exploités du XIXe siècle à nos jours.
par Histoire coloniale et postcoloniale