«En prison, il y a une perte de libido considérable»

Sexualité et prison 9/14 - Une détenue de maison d'arrêt évoque la sexualité en prison, ou plutôt son absence, qui finit de déchirer ce qui reste de la vie "normale" derrière les barreaux.

En prison © Bertrand Desprez En prison © Bertrand Desprez
Ici, on parle très peu de sexualité, cela reste un sujet tabou, ou très personnel. Avec les codétenues, cela se fait de façon ironique. Les différents intervenants évitent d’aborder la question avec nous. Si deux détenues se rapprochent de trop près, on leur en fait la remarque. Ou alors il y a une interdiction de plus, en les envoyant séparément à la douche, par exemple. Le fait de simplement serrer une autre personne dans ses bras est mal vu, on vous en fait la réflexion. A cela s’ajoute une protection individuelle pour survivre dans ce milieu, du coup j’évite au maximum les contacts.

J’avais une vie sexuelle relativement développée dehors. Mais avec l’enfermement, il y a une perte de libido considérable. Même un courrier un peu chaud n’est pas ressenti comme tel, puisqu’on sait qu’il a déjà été lu, et que cela ne restera qu’au stade du virtuel. En plus, il arrive que des surveillantes racontent ce qu’elles ont lu dans le courrier d’une détenue, pour la mettre à mal. Ici, le stade adulte n’existe pas et le stade pubère est banni, on est en maternelle ! A part se tripoter seule… Vous perdez votre statut de femme, n’avez plus envie de plaire.

Sur la relation de couple, en dehors du fait que l’affaire et l’incarcération pèsent déjà lourd, le manque de sexualité déchire ce qu’il en reste. Avec le temps, on a l’impression de devenir deux étrangers l’un envers l’autre. Nous n’avons jamais pu avoir de relations au parloir, il y avait une surveillance accrue. Personnellement, mon mariage a explosé. Un minimum de relations serait vécu ici comme une bouffée de bien-être physique et psychologique. Ce qui est complètement banni, comme nous n’appartenons plus à la société, et sommes considérées comme des moins que rien. J’ai parlé une fois des UVF avec une surveillante, même s’il n’y en a pas en maison d’arrêt. Elle a répondu : « Baisodrome ». J’ai eu l’impression de revenir des siècles en arrière.

Témoignage recueilli par Sarah Dindo

Cet article est issu de la revue trimestrielle Dedans-Dehors, éditée par l'Observatoire intertional des prisons. Pour le citer :Observatoire international des prison, "Sexualité des femmes détenues, sous un voile de pudibonderie", Dedans-Dehors, n°90, décembre 2015, p21. Pour vous abonner à la revue papier, c'est ici.

Les autres billets de la série "Sexualité et prison" :

"Sexualité en prison : la grande hypocrisie" (1/14)

De surveillante de prison à femme de détenu (2/14)

Au coeur des parloirs intimes (3/14)

"Le premier parloir intime, c'est comme aller à sa première boum" (4/14)

De la frustration sexuelle à l'incapacité à se réinsérer (5/14)

Sexe en prison : le plaisir empêché (6/14)

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