Observatoire international des prisons - section française
Organisation non gouvernementale de défense des droits et de la dignité des personnes détenues
Abonné·e de Mediapart

298 Billets

0 Édition

Billet de blog 22 janv. 2016

Au coeur des parloirs intimes

Sexualité et prison 3/14 - Les premières unités de vie familiale (UVF) ont ouvert en 2003. Petits appartements échappant au regard d’autrui, elles permettent aux détenus de recevoir leurs proches dans l’intimité. En 2016, seulement 28 établissements sur 188 en sont équipés, 36 si l’on compte les salons familiaux. Détenu(e)s et conjoint(e)s partagent leur expérience de ces « parloirs intimes ».

Observatoire international des prisons - section française
Organisation non gouvernementale de défense des droits et de la dignité des personnes détenues
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Petits appartements meublés de 50 à 80 m2, les unités de vie familiale permettent aux personnes détenues de recevoir leurs proches dans l'enceinte pénitentiaire, mais à l'abri du regard des surveillants. Entre ces murs, chacun est libre de ses mouvements et de son temps. « La première fois, ça fait bizarre, se souvient Noëlle, compagne de détenu. On rigole plus, on est plus à l’aise. Si on a envie d’aller dehors, on va dehors. Si on veut prendre une douche, on prend une douche. » L’unité de vie familiale (UVF) permet ainsi une « libération du corps », note la chercheuse Cécile Rambourg dans un rapport de 2006. Une liberté dans les gestes et les mots particulièrement précieuse dans la relation de couple. « On peut s’embrasser, se toucher, se montrer qu’on s’aime et qu’on est là. » Le lieu se prête aussi davantage aux rapports sexuels. « Ma femme était moins gênée en UVF », confirme Hassen, récemment sorti de prison. « On sait qu’on est seuls et qu’on n’a personne autour de soi. Pour elle, c’est plus simple, les conditions sont plus discrètes, plus personnelles, plus respectueuses de notre dignité. » « Mais on ne va pas en UVF que pour le sexe. On fait plein d’autres choses », souligne Noëlle.

Dotée d’un séjour-cuisine, d’une ou plusieurs chambres, de sanitaires et d’un espace extérieur, l’UVF permet aussi « la redécouverte de gestes ordinaires » de la vie quotidienne, comme partager un repas autour d’une table, regarder un film, coucher les enfants. Une véritable bouffée d’oxygène dans la vie carcérale, témoignent de nombreux détenus. « Indispensable pour ne pas devenir un parfait sociopathe », estime Gwenola, détenue au centre pénitentiaire pour femmes (CPF) de Rennes, même si au bout d’un moment vient l’impression de tourner en rond : « Les premières visites sont un rêve, puis vient la routine. Hormis manger et regarder la télé on n’a pas grand-chose à faire. Comme des animaux en cage. Mais c’est mieux que rien. » Les bénéfices des UVF pour les détenus vont plus loin. En permettant une plus grande « qualité des échanges », elles favorisent un meilleur ancrage des relations dans la réalité et permettent de reprendre ou de consolider des liens. A long terme, ils peuvent réinvestir « une plus grande variété de statuts », note Cécile Rambourg : celui d’homme, de femme, de conjoint, de parent, d’enfant. De quoi revaloriser l’image de soi et favoriser la projection vers la sortie.

Un cocon dans la prison

Les UVF offrent des conditions matérielles généralement appréciées. « C’est ce qu’on peut avoir de mieux, on ne va pas cracher dans la soupe. Certaines personnes aimeraient bien avoir ça à l’extérieur », souligne Hassen.

L'intérieur d'une unité de vie familiale à la prison de Rennes-Vezin © Thierry Pasquet / Signatures

Un ressenti qui varie toutefois sensiblement selon que l’on vient de l’intérieur ou de l’extérieur, précise Jasmine, dont le mari est incarcéré : « Pour les détenus, habitués à leur cellule, ça paraît immense, moins pour les familles. » L’impression d’être tout de même en univers carcéral est plus ou moins prégnante d’un établissement à l’autre. « Dans l’appartement, on oublie qu’on est en prison, mais sur le balcon, on voit les barbelés », fait remarquer Gwénola. A Annoeullin, l’espace extérieur est un patio sur lequel donnent toutes les fenêtres – sans barreaux – de l’appartement : « On a moins l’impression d’être en prison, on est plus libre… malgré le grillage au-dessus de la cour. » A Réau par contre, il s’agit d’« une cour entre quatre murs, comme une cour de QD [quartier disciplinaire] ». Le sentiment de claustration est pour certains davantage lié à l’isolement : « Je ne peux pas prendre mon téléphone quand je rentre en UVF. Pendant trois jours, s’il y a un souci avec les proches à l’extérieur, on ne le sait pas », explique Christelle, conjointe de détenu.

L’intérieur, il faut se l’imaginer « comme un appartement témoin », dit Jasmine. Avec tout le nécessaire – TV, lecteur DVD, frigo, plaque chauffante, etc. – « mais sans vie ». Dans les établissements qui viennent d’ouvrir « tout est neuf »... et parfois pas encore tout à fait terminé. Dans les UVF ouvertes depuis longtemps, comme au CPF de Rennes, le matériel mis à disposition peut être « carrément obsolète et usagé », et ce qui est cassé n’est pas toujours remplacé. Les familles s’inquiètent aussi de l’hygiène dans ces lieux de passage. « On refait toujours le ménage en arrivant, explique Christelle. Et on y passe encore au moins une heure quand on repart. Ça participe au stress du départ, qui gâche la dernière journée. » C’est généralement autour du lit, lieu intime par excellence, que se focalisent les craintes : « On sait qu’on est dans un lit où d’autres sont passés, et personnellement ça me gêne un peu, indique Hassen. Quand on voit certaines tâches… Ça freine. » Pour être plus à l’aise, certains apportent leurs propres draps et oreillers.

Plus de temps… à une fréquence insuffisante

La première visite en UVF dure six heures. Cette durée peut augmenter progressivement jusqu’à un maximum de 72 heures, avec des tranches intermédiaires de 24 et 48 heures. Il est possible aussi, comme l’a obtenu Pascal au centre pénitentiaire de Poitiers-Vivonne, de demander une visite plus courte. Gwénola estime qu’« en dessous de 48 ou 72 heures, ça passe beaucoup trop vite, on n’a le temps de rien ». Pour Jasmine au contraire, « 48 heures, c’est le maximum : après on ressent l’enfermement, c’est trop ». Quant à la fréquence minimale, d’une fois par trimestre, elle est généralement respectée par l’administration mais jugée insuffisante par beaucoup d’usagers. « Tous les quinze jours ou tous les mois, c’est le minimum, surtout pour les longues peines », estime Hassen. Aussi, dans certaines prisons, notamment les maisons centrales, les UVF peuvent être obtenues bien plus fréquemment. A Annoeullin par exemple, Jasmine et Christelle n’avaient aucun mal à obtenir une UVF deux ou trois fois par mois : « Le quartier maison centrale d’Annoeullin n’a pas beaucoup de détenus, l’accès aux UVF est donc facilité, d’autant que plusieurs détenus n’ont malheureusement pas de visites. »

Des conditions d’accès assouplies

Pour obtenir une UVF, détenu et visiteur doivent chacun formuler une demande écrite. Elle est instruite par le service pénitentiaire d’insertion et de probation, qui contacte le visiteur pour vérifier les liens qui l’unissent au détenu et s’assurer qu’il connaît son motif d’incarcération. La décision est prise par le chef d’établissement après avis d’une commission pluridisciplinaire qui se tient généralement tous les mois. La réponse doit être donnée dans « un délai de deux mois à compter de la réception de la demande ». Lorsque le visiteur vient régulièrement, la procédure peut être un peu simplifiée. Jasmine relate : « Un jour, mon mari m’a appelée pour me dire : “Il y a une place à l’UVF demain, tu ne veux pas venir ?” J’ai dit oui, et c’était bon ! » Un fonctionnement qui reste toutefois exceptionnel. Dans certaines UVF, l’entrée n’est pas possible certains jours de la semaine. A Condé-sur-Sarthe, comme l’a expérimenté Jasmine, « c’est souple, c’est nous qui indiquons l’heure d’arrivée. Une fois, j’avais annoncé 16 h, mais à cause des embouteillages, je suis arrivée à 18 h et on m’a laissée entrer sans problème. Là-bas, l’horaire de sortie ne change pas, même si le retard à l’entrée est de leur faute. A Annoeullin en revanche, si l’UVF débutait avec dix minutes de retard, elle finissait dix minutes après l’horaire prévu ». A Vendin-le-Vieil, « les entrées et sorties ne peuvent se faire qu’à 10 h ou 16 h. Donc impossible de venir après une journée de travail », déplore Noëlle.

Le coût d'un moment d'intimité

Mais recevoir ses proches dans des conditions d'intimité a un prix pour les détenus. Les familles ne peuvent pas apporter de nourriture en UVF. La personne qui reçoit ses proches doit donc disposer d’une certaine somme d’argent pour effectuer des achats en cantine, alors que l’indigence concerne un quart de la population détenue. Dans certains établissements, il est même prévu une « somme minimum à bloquer » qui doit être disponible sur le pécule le jour de la commission. A défaut, la demande d’UVF est rejetée. Un vrai problème pour les détenus sans ressources. Un détenu de Nancy témoigne : « On me verse une aide de 22 € par mois donc j’ai pu bloquer 8 € pour mon UVF de six heures. Mais j’ai vu des gens se faire refuser l’UVF car il leur manquait 5 €. Pour mon UVF de 24 heures, la somme à bloquer – 24 € – est supérieure à l’aide mensuelle que je reçois. J’ai dû me faire envoyer 40 € par un codétenu. Résultat : je ne perçois plus l’indigence car j’ai reçu ce montant. »

Des contrôles allégés

Pour accéder à l’UVF, le visiteur doit se présenter environ une heure avant avec sa pièce d’identité et remettre à l’administration pénitentiaire l’ensemble des objets qu’il souhaite faire entrer (vêtements, bijoux, produits d’hygiène, chaussures…). Un inventaire est réalisé et les objets contrôlés par un agent sont placés dans un tunnel à rayons X, tandis que le visiteur passe sous le portique de détection des métaux. De son côté, le détenu subit une fouille intégrale. Une fois dans l’UVF, les occupants ne sont plus soumis à la surveillance directe de l’administration pénitentiaire. Seuls des contrôles de présence sont prévus, trois à quatre fois dans la journée à heures fixes, entre 7 h et 19 h. « Ils passent mais ne s’arrêtent pas, il faut juste qu’on soit visibles », « ils restent dehors, on ne se sent pas envahis ». Des contrôles généralement peu intrusifs, qui sont toujours annoncés, mais peuvent poser problème lorsque les horaires ne sont pas respectés. « Une fois, un surveillant nous a dit que son collègue arriverait dans cinq minutes. Une demi-heure après, il n’était toujours pas là », relate Christelle, qui dénonce également un ou deux cas dans lesquels une surveillante est entrée « sans avertir de son arrivée ». Risque réel ou persistance imaginaire de la sensation d’être surveillé, il n’est pas rare que les détenus expriment un certain malaise à propos de la présence d’un interphone : « Avec l’interphone j’ai toujours peur qu’on m’entende. J’ai cette parano en cellule déjà, en UVF c’est encore pire… », avoue Hassen. Jasmine se veut plus rationnelle : « Pourquoi voudraient-ils nous écouter ? Mais mon mari a tellement vu de choses… Il pense qu’ils en seraient capables. Il a tellement l’habitude d’être surveillé que trois contrôles de deux minutes par jour, ça le déstabilise. Le sentiment de liberté, il ne peut pas le vivre. »

Au final, tous reconnaissent que les UVF représentent une avancée considérable en comparaison des visites au parloir. Au point qu’il apparait urgent de les généraliser et qu’il devient insoutenable que seule une poignée de personnes détenues et de familles y aient accès. Si les UVF doivent devenir une modalité courante de visite à un proche détenu, la permission de sortir reste néanmoins la meilleure façon de maintenir les liens avec ses proches et de préparer un retour dans son environnement familial. Or, les permissions pour ce motif sont rarement accordées et souvent en fin de peine, alors qu’il est parfois trop tard pour reconstruire des relations endommagées par l’éloignement et les conditions de communication.

Par Anne Chereul

Les autres billets de la série "Sexualité et prison" :

"Sexualité en prison : la grande hypocrisie" (1/14)

De surveillante de prison à femme de détenu (2/14)

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Husain, Shahwali, Maryam... : ces vies englouties au large de Calais
Qui sont les vingt-sept hommes, femmes et enfants qui ont péri dans la Manche en tentant de rallier la Grande-Bretagne ? Il faudra des semaines, voire des mois pour les identifier formellement. Pour l’heure, Mediapart a réuni les visages de dix de ces exilés, afghans et kurdes irakiens, portés disparus depuis le naufrage du 24 novembre.
par Sarah Brethes (avec Sheerazad Chekaik-Chaila)
Journal
2022 : contrer les vents mauvais
« À l’air libre » spécial ce soir : d’abord, nous recevrons la rappeuse Casey pour un grand entretien. Puis Chloé Gerbier, Romain Coussin, et « Max », activistes et syndicalistes en lutte seront sur notre plateau. Enfin, nous accueillerons les représentants de trois candidats de gauche à l'élection présidentielle : Manuel Bompard, Sophie Taillé-Polian et Cédric van Styvendael.
par à l’air libre
Journal
LR : un duel Ciotti-Pécresse au second tour
Éric Ciotti est arrivé en tête du premier tour du congrès organisé par Les Républicains pour désigner leur candidat·e à l’élection présidentielle. Au second tour, il affrontera Valérie Pécresse, qui a déjà reçu le soutien des éliminés Xavier Bertrand, Michel Barnier et Philippe Juvin.
par Ilyes Ramdani
Journal — Violences sexuelles
Violences sexuelles : l’ancien ministre Jean-Vincent Placé visé par une plainte
Selon les informations de Mediapart et de l’AFP, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire après la plainte pour harcèlement sexuel d’une ancienne collaboratrice. D’après notre enquête, plusieurs femmes ont souffert du comportement de l’ancien sénateur écolo, devenu secrétaire d’État sous François Hollande.
par Lénaïg Bredoux

La sélection du Club

Billet d’édition
2022, ma première fois électorale
Voter ou ne pas voter, telle est la déraison.
par Joseph Siraudeau
Billet de blog
Le bocal de la mélancolie
Eric Zemmour prétend s’adresser à vous, à moi, ses compatriotes, à travers son clip de candidat. Vraiment ? Je lui réponds avec ses mots, ses phrases, un lien vidéo, et quelques ajouts de mon cru.
par Claire Ze
Billet de blog
Ne lâchons pas le travail !
Alors qu'il craque de tous côtés, le travail risque d'être le grand absent de la campagne présidentielle. Le 15 janvier prochain, se tiendra dans la grande salle de la Bourse du travail de Paris une assemblée citoyenne pour la démocratie au travail. Son objectif : faire entendre la cause du travail vivant dans le débat politique. Inscriptions ouvertes.
par Ateliers travail et démocratie
Billet de blog
« Nous, abstentionnistes » par Yves Raynaud (3)
Voter est un droit acquis de haute lutte et souvent à l'issue d'affrontements sanglants ; c'est aussi un devoir citoyen dans la mesure où la démocratie fonctionne normalement en respectant les divergences et les minorités. Mais voter devient un casse-tête lorsque le système tout entier est perverti et faussé par des règles iniques...
par Vingtras