Pour avoir une licence, il faut prendre une peine de dix ans!

Peu de temps après être arrivée en prison, Marion, détenue au quartier maison d’arrêt pour femme de Fleury-Mérogis, a voulu reprendre ses études où elle les avait laissées, et préparer son bac. Un parcours semé d'embuches.

 

 

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« L’enseignement en prison, il faut voir ce que c’est… Les profs vont et viennent. Les cours ne sont pas quotidiens, on ne suit pas vraiment de programme. La première année, je m’étais inscrite au cours de maths, une heure et demie deux fois par semaine. Parfois j’étais la seule élève. Dans ce cas, ça va, on peut bosser. Mais dès qu’on était deux ou trois, comme on n’avait pas du tout le même niveau, impossible d’avancer.

J’ai alors commencé des démarches pour obtenir une bourse pour payer les cours du CNED [Centre national d’enseignement à distance]. Mais la responsable locale d’enseignement a bloqué mes démarches : elle n’a pas voulu prendre mon dossier en début d’année scolaire, me disant qu’elle s’en occuperait en temps voulu. Elle ne m’en a jamais reparlé. J’ai laissé tomber. Mais en bossant seule et grâce à l’aide d’une des profs, j’ai quand même réussi à avoir mon bac !

Pour ma licence de droit, j’ai encore eu beaucoup de soucis. Dehors, c’est facile : une fois qu’on est inscrit, les cours sont accessibles sur internet. En prison, il faut qu’un prof accepte de s’en occuper, de récupérer et transmettre les cours... J’ai eu du mal à trouver quelqu’un pour s’en occuper. Au final, j’ai obtenu mes cours en février, six mois après mon inscription. Autre problème : fin novembre, j’ai dû partager ma cellule. Heureusement, ma co-détenue n’a pas été remplacée quand elle est partie, en février. Parce qu’à deux en cellule, impossible d’étudier.

En plus des cours, il faut lire, beaucoup, pour un diplôme universitaire. Et pour faire entrer des livres, c’est encore hyper compliqué. Il fallait que quelqu’un se charge de les acheter à l’extérieur et me les apporte au parloir. Si on n’a pas de soutien dehors, c’est impossible. Sans compter qu’il faut avoir l’autorisation pour faire entrer chaque livre. Le temps de me faire conseiller par une génépiste et de faire aboutir ces démarches, j’ai reçu mes livres… deux semaines avant les examens. Je les ai ratés. A ce rythme, pour arriver au bout des trois ans de licence, il faut prendre une peine de dix ans. Au final, pour des blocages arbitraires ou des raideurs administratives, j’ai perdu un an sur mes études. »

Recueilli par Laure Anelli

Cet article est issu de la revue trimestrielle Dedans-Dehors, éditée par l'Observatoire intertional des prisons. Pour le citer : Observatoire international des prisons, "Activités en prison : le désoeuvrement", Dedans-Dehors, n°91, avril 2016, p.26 Pour vous abonner à la revue papier, c'est ici.

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