Kering : le bien-être animal... à géométrie variable

Si l'annonce par le groupe de luxe Kering d'arrêter l'utilisation de la fourrure dans toutes ses collections constitue certainement un progrès pour le bien-être animal, le commerce et l'utilisation des peaux exotiques demeurent néanmoins au sein des marques et pose la question de la cohérence de la politique des grands groupes à l'égard du vivant.

« Notre but est de changer la société, afin qu’elle ne considère plus les animaux comme des biens à sa disposition, explique-t-on chez L214. Qu’on ne les utilise plus comme nourriture, comme matériel de laboratoire, ni comme sujets de divertissement »... Par exemple comme des sacs à main, ou des pantalons en cuir ?

Le 24 septembre dernier, le groupe de luxe Kering (Saint Laurent, Alexander McQueen, Balenciaga, Bottega Veneta, Gucci etc.) a annoncé, en grande pompe, l'arrêt total de l'utilisation de fourrure animale au sein de ses marques sous le slogan "Kering goes fur free".  "Le moment est venu de franchir un pas supplémentaire en mettant fin à l’utilisation de la fourrure dans toutes nos collections" déclarait dans un communiqué François-Henri Pinault, président du groupe. Une clarification nécessaire puisque l'on pensait que le groupe avait déjà arrêté la fourrure, lors d'une annonce un peu similaire faite par Gucci, la marque phare du groupe, en 2017.

Kering fait le sacrifice de... moins de 0,2% de son chiffre d'affaires

Et l'on ne peut que se réjouir de cette avancée majeure pour le respect du vivant de la part d'un groupe dont l'empreinte carbone est préoccupante, une avancée saluée par les défenseurs de la cause animale, et qualifiée par la Fondation Brigitte Bardot de "mouvement profond et irréversible". Une mesure symbolique pour le porte-parole de la Fondation Christophe Marie, qui rappelle à cet égard que la marque Saint Laurent (Kering) "était quand même très rattaché et associé à la fourrure". Mais dans les faits, le groupe ne réalise, en réalité, qu'un "sacrifice" de moins de 0,2% de son chiffre d'affaires, les produits en fourrure ne représentant qu'une part infime de ses activités.

Quid de l'exploitation d'autres matières animales, telles que le cuir, la laine et les peaux exotiques ? Kering continuera d'utiliser la peau des crocodiles, des lézards et des serpents. Et c'est tout le problème aujourd'hui des politiques - paradoxales - de greenwashing mises en place par les grandes marques. Car si l'on souhaite sincèrement respecter le vivant et se placer dans une véritable lutte "antispéciste", c'est-à-dire qui estime que les animaux sont des êtres sensibles - le Code civil français reconnait depuis 2015 que les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité et non des biens meubles (nouvel article 515-14) - il faut alors également agir sur les peaux exotiques.

"hypocrisie évidente" pour la Fédération des professionnels français de la fourrure

Doit-on résumer l'annonce de Kering à un "coup de communication et marketing" ? La Fédération des professionnels français de la fourrure n'hésite pas à dénoncer une "hypocrisie évidente" de la part de Kering, "un groupe qui possède, en France et dans le reste du monde, des tanneries de peaux exotiques (crocodiles, pythons...) et utilise, à juste titre, toutes les autres matières naturelles animales comme le cuir ou la laine". En 2013, Kering rachetait la tannerie normande France Croco et investissait massivement pour en faire "un fleuron de la production de peaux précieuses en France" et permettre aux entités du groupe "de renforcer leur approvisionnement durable en peaux de crocodile de haute qualité". Au programme, le "tannage et le traitement de presque 100 000 petites peaux de crocodiles par an pour les montres et 40 000 grandes peaux pour la maroquinerie. Depuis le retrait des écailles à la teinture et au lissage"...

Comment expliquer donc ce deux poids deux mesures ? La maroquinerie, qui utilise de nombreuses matières d'origine animale, reste la vache à lait des grandes maisons de luxe...notamment en Asie, dont le marché dope de plus en plus la maroquinerie made in France.

 

 

 

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