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Billet de blog 13 mars 2021

Le berbère : réalités et illusions.

Je publie ci-après un entretien réalisé par Masin Ferkal avec Kamal Naït Zerad, Professeur des universités (berbère), Directeur du Lacnad à l’Inalco, publié sur le site "Tamazgha.fr"

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Kamal Naït Zerad a soutenu deux thèses de doctorat : une en micro-optoélectronique "Etude et réalisation de transistors à effet de champ à canal InP pour l’intégration optoélectronique", sous la direction de Francis Balestra, à l’INPG1 en 1995 ; l’autre en linguistique berbère "Essai de traduction partielle du Coran en berbère : vocabulaire religieux et néologie", sous la direction de Salem Chaker, à l’Inalco – Paris en 1996.

En 1996, Kamal Nait-Zerad obtient une bourse de recherche, de la Fondation allemande Alexander von Humboldt, pour la réalisation d’un dictionnaire des racines berbères, à l’Institut d’Etudes Africaines de l’Université de Cologne en Allemagne. En 1998, il exerce en tant qu’enseignant-chercheur berbérisant à l’Université de Francfort. En 2003, il soutient son Habilitation à diriger des recherches (HDR) à l’INALCO où il est recruté début 2004 comme Professeur associé de berbère. En 2009, il est nommé Professeur des Universités, et depuis 2010, il dirige l’unité de recherche Lacnad (Langues et Cultures du Nord de l’Afrique et Diasporas) à l’Inalco2.
Kamal Naït Zerad est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la linguistique et à la langue berbères, il a publié plusieurs articles scientifiques sur la linguistique berbère.3 Depuis 2004, et sur invitation de Salem Chaker, il contribue régulièrement à l’Encyclopédie berbère dont il devient membre du Conseil scientifique en 2011. En 2009, il fonde la Revue des études berbères (REB)4, publiée à l’Inalco – Paris, et qui est à son dixième numéro.
Kamal Naït Zerad a bien voulu répondre à nos questions pour cet entretien par lequel nous avons voulu faire, avec lui, un point sur la situation de la langue berbère aussi bien en Afrique du nord qu’en France. Nous l’en remercions.

Kamal Naït Zerad © Masin Ferkal

Entretien.

Tamazgha.fr : Qu’en est-il des études berbères à l’Inalco ? Et de manière générale ?

Kamal Naït Zerad : A l’Inalco, le berbère est enseigné depuis 1913 et continue normalement avec un effectif global de 50 à 60 étudiants selon les années, tous niveaux confondus (de la licence au doctorat). Sinon, à côté de l’Inalco, il y a un enseignement et de la recherche à l’EPHE (Paris), à Leiden (Pays-Bas) en particulier. Cependant, en Europe, seul l’Inalco prodigue un enseignement pour tous les niveaux. Dans les pays de langue berbère, en Algérie et au Maroc, les universités délivrent progressivement des diplômes de licence, master et doctorat depuis la reconnaissance de la dimension berbère,

Les Etats algérien et marocain ont pris des décisions concernant la reconnaissance institutionnelle de la langue et des mesures pour l’enseignement, en même temps nous n’avons pas l’impression que la berbérité, notamment sur le plan linguistique, évolue à travers ces espaces. Quel regard portez-vous sur tout cela ?

Le berbère est langue officielle depuis 2011 au Maroc et 2016 en Algérie. Ce qui est remarquable d’abord, c’est une certaine prise en charge de la question berbère dans les deux pays bien avant l’officialisation (ou même la reconnaissance comme langue nationale en Algérie en 2002) en particulier l’enseignement scolaire et universitaire ainsi que la recherche mais également en partie les publications.
Ce qui nous amène à nous demander quelle a été /est la valeur ajoutée de l’officialisation ? Qu’est-ce qui a changé pour le berbère ? On peut faire un état partiel de la question.
De manière générale et c’est valable pour les deux pays, on aurait dû s’attendre après l’officialisation à un plan national prioritaire pour le berbère avec un budget adéquat pour se relever d’une marginalisation-interdiction et répression (surtout en Kabylie pour cette dernière) de plus d’un demi-siècle si l’on s’en tient au pouvoir qui a sévi depuis les indépendances... On est loin du compte. En outre, il faudrait juger tous les responsables qui ont ordonné les différents crimes et tous ceux qui y ont participé d’une manière ou d’une autre comme les éléments de la force publique et les juges (emprisonnements arbitraires, assassinats, tortures, journalistes et militants morts en prison), crimes commis au cours de ce demi-siècle et en particulier ceux du printemps noir en Kabylie (2001).
D’ailleurs, Il faudrait également réhabiliter toutes les personnes qui ont été emprisonnées (et parfois torturées) y compris celles de ces dernières années (militants, journalistes, simples citoyens) en raison de leur combat pour la reconnaissance réelle du berbère et au-delà, pour la défense de la liberté d’expression, de la liberté de conscience et pour un changement de régime. Cette réhabilitation passe au moins par des excuses officielles de la part des autorités.

Au Maroc, la constitution de 2011 prévoyait une loi organique qui n’a été promulguée qu’en… septembre 2019 et qui "définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue, ainsi que les modalités de son intégration dans l’enseignement et dans les domaines prioritaires de la vie publique, et ce afin de lui permettre de remplir à terme sa fonction de langue officielle.". Il est trop tôt pour en voir les effets. Ce qui est cependant intéressant dans la constitution marocaine, c’est la mise en avant de "la protection et le développement de la langue arabe" d’une part et une définition de la "langue amazighe" qui semble un peu paradoxale. La loi organique de 2019 déclare en effet : "ce qui est entendu par la langue amazighe dans le cadre de la présente loi organique, ce sont les différentes expressions linguistiques amazighes utilisées dans différentes régions du Maroc ainsi que la production linguistique et lexicale amazighe émanant des différentes institutions et instances spécialisées". Comment va s’appliquer alors l’officialité de la langue ? On notera que le Maroc a choisi officiellement des néo-tifinagh comme système graphique et qu’ils sont employés à la télévision, sur le site de l’agence marocaine de presse officielle (qui est publiée en trois langues : français, arabe et berbère), les enseignes, les panneaux routiers, etc.

Pour ce qui est de l’Algérie, le berbère a été élevé au rang de langue officielle en mars 2016 mais l’enseignement est toujours facultatif plus de vingt-cinq (25) ans après son introduction dans les établissements scolaires. C’est une première entorse au texte fondamental même s’il est indiqué dans le fameux nouvel article 4 de la constitution qu’une Académie se chargera de "réunir les conditions de la promotion de tamazight en vue de concrétiser, à terme, son statut de langue officielle". L’officialité reste donc pour le moment virtuelle et on retrouve le même schéma qu’au Maroc avec sa loi organique. De même, la définition de "tamazight" reste floue car voici ce que dispose la constitution : "L’État œuvre à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés linguistiques en usage sur le territoire national."

Outre le statut officiel du berbère, certaines mesures ont été effectivement prises : symboliques comme Yennayer jour chômé et payé et d’autres comme la nomination des membres de l’Académie algérienne de la langue amazighe en décembre 2018.
Il est d’ailleurs intéressant de souligner que dans la nouvelle constitution (celle de 2016), il est également créé un "Haut Conseil de la Langue Arabe". Or, un "conseil supérieur de la langue arabe" existe déjà depuis 1996 … Évidemment, à force de triturer la constitution pour la mettre en conformité avec les désirs du pouvoir, on oublie ce qui a été déjà promulgué...

Depuis sa nomination, il n’y a pas eu d’information sur le travail de l’Académie. Il est vrai qu’entre-temps il y a eu le mouvement de contestation du pouvoir algérien avec toutes ses péripéties. On se souvient seulement des débats sur la notation du berbère et dans lesquels certains membres ont participé.

L’organisme créé après le boycott scolaire en Kabylie (le HCA, Haut Commissariat à l’Amazighité, en mai 1995) avait deux missions : "la réhabilitation et la promotion de l’amazighité" et "l’introduction de la langue amazighe dans les systèmes de l’enseignement et de la communication". Force est de constater que c’est un échec : une loi contraignante sur l’enseignement du berbère n’a jamais vu le jour et la langue est soumise aux aléas des uns et des autres. L’extension géographique de son enseignement n’a pas beaucoup évolué depuis son introduction dans le système scolaire (en Kabylie même et a fortiori dans les autres régions, berbérophones ou non) et d’ailleurs la loi d’orientation sur l’éducation nationale datant de 2008 n’a toujours pas été amendée (article 4 du chapitre 2 : promouvoir la langue tamazight et étendre son enseignement). Cela en dit long sur la volonté politique concernant cette question.

La question de la graphie n’a toujours pas été tranchée mais les autorités font tout pour privilégier les caractères arabes et dans une moindre mesure les tifinagh, que ce soit à la télévision ou dans certains événements publics.

L’académie est appelée à se pencher sur les problèmes linguistiques mais qu’en est-il des questions concernant le statut ?

La constitution ne prévoit aucune modification des différents textes de lois qui s’appliquaient et s’appliquent encore exclusivement à l’arabe... Nous avons déjà évoqué plus haut la loi d’orientation sur l’éducation nationale, l’enseignement facultatif : il y a également toutes les lois liées à l’environnement linguistique et de manière générale à l’usage du berbère.

Du point de vue de la visibilité et de l’usage de la langue, là aussi, rien de concret. Hormis la chaîne "tamazight" publique qui promeut en fait l’écriture du berbère en caractères arabes et dont la moitié des programmes est religieuse, il n’y a aucun journal papier ou même électronique en berbère par exemple. Au niveau de la vie publique (administrations, …) ou politique, le berbère n’est pratiquement jamais utilisé.

Concernant les publications, le domaine berbère connait ces deux dernières décennies une véritable profusion (foisonnement) aussi bien dans le domaine scientifique et de la recherche qu’en matière de production littéraire dans la langue elle-même. Certaines de ces dernières sont de qualité, d’autres le sont beaucoup moins, parfois leur qualité laisse à désirer. Quel est votre avis ?

La production scientifique a été effectivement importante depuis les années 1990 en Algérie, au Maroc et en Europe en particulier. Avec l’ouverture du domaine berbère à l’université en Algérie et au Maroc, les publications se sont petit à petit multipliées (dans toutes les disciplines, pas seulement linguistique ou littérature). Étant donné que l’introduction du berbère à l’université est assez récente, on peut s’attendre à une qualité variable des publications mais qui en principe s’arrangera avec le temps et avec l’expérience et les compétences des enseignants-chercheurs.

Pour ce qui est de la littérature, il faut souligner d’abord que là aussi nous avons une littérature jeune, qui commence à prendre ses marques avec des auteurs appréciés et nul doute que nous sommes dans un mouvement ascendant, sans oublier également la traduction d’auteurs classiques. Sur la langue elle-même et son écriture, je crois que l’on peut dire que c’est assez inégal selon les auteurs. D’abord, au niveau de la notation simplement graphique, on remarque chez certains auteurs un déficit de maîtrise du système. Le propos n’est pas polémique, il est normal que le système – qui n’est pas une norme et qui n’est pas achevé, rappelons-le ! – ne soit pas encore complètement maîtrisé, étant donné qu’il est encore relativement récent.
Ensuite, au niveau de la langue, même en étant bon locuteur d’une langue, cela n’est pas toujours suffisant pour un auteur. En général, nous avons un ensemble de dictionnaires (langue, locutions, bilingues, etc.) et de grammaires qui permettent de nous accompagner dans l’écriture mais ce n’est pas vraiment le cas pour le berbère. Cela conduit parfois à l’utilisation de calques, d’emprunts ou de néologismes non indispensables. Là aussi, il faut laisser le temps aux auteurs de produire des œuvres de qualité mais il faudra un meilleur enseignement de berbère, plus large et la production des différents manuels que j’ai cités.

Pensez-vous utile et réalisable une structure de référencement, si on peut utiliser ce terme, des publications en langue berbère ou portant sur la question berbère afin de donner une visibilité mais surtout une lisibilité de la production berbérisante ? Et peut-on imaginer un moyen quelconque d’évaluation de ces publications pour que les lecteurs puissent distinguer les publications crédibles et celles qui ne le sont pas ? L’on se souvient des chroniques berbères assurées, autrefois, par Salem Chaker sous forme d’une bibliographie critique et qui fait l’inventaire bibliographique dans le domaine berbère.

Les "chroniques des études (langue et littérature berbère)" réalisées par S. Chaker (puis avec A. Bounfour) sont un excellent instrument bibliographique pour la recherche ou tout simplement pour le public intéressé. Il faut dire qu’aujourd’hui le nombre de publications a explosé comme je l’ai indiqué plus haut et il serait pratiquement impossible pour une personne ou deux de réaliser une bibliographie critique. Effectivement, une équipe avec un système de veille et un personnel adéquat et suffisant pourrait déjà recenser toute la production et les spécialistes pourraient en dernier ressort choisir les publications pour lesquelles une note ou une critique serait nécessaire.
Mais le problème de la crédibilité est maintenant plus général avec le web et les réseaux sociaux… Il n’en reste pas moins qu’un scientifique doit en principe avoir un œil critique sur les sources et les références qu’il utilise et c’est ce qu’on apprend dès le début aux jeunes chercheurs à l’université.

Si la visibilité de l’Amazighité a fait un bond considérable et si les Etats, notamment marocain et algérien, ont été contraints à opérer des modifications dans leurs constitutions pour accorder des "droits" aux langue et culture amazighes, c’est parce que la Kabylie a effectué un travail remarquable et la lutte menée notamment pendant les années 80 a apporté ses fruits. Mais il se trouve qu’aujourd’hui cette même Kabylie est piégée par une situation politique qui semble se dégrader de plus en plus et de manière inquiétante. Comment expliquez-vous cela ?

Disons quelques fruits qui sont loin d’être mûrs…
Il est certain que la Kabylie est partie de rien, avec la négation de la dimension kabyle et plus largement berbère et son corollaire la répression des Kabyles, puis petit à petit sous la pression des militants / universitaires, il y a eu prise en compte progressive de la question. On peut citer la création des départements de berbère d’abord à l’université de Tizi-Ouzou, puis Bejaia, ensuite Bouira… (et à Batna, dans les Aurès), l’enseignement scolaire, la chaîne de télévision, Yennayer jour chômé et payé...
Cependant, à y regarder de près, on constate qu’à chaque fois que le pouvoir algérien établit des droits pour le berbère, il en rajoute pour l’arabe, de manière à ce que cette langue prime toujours. Ainsi :
- en 1990, la création du département de berbère à Tizi-Ouzou est suivie en 1991 par la loi sur la généralisation de la langue arabe,
- en 1995, la création du HCA est suivie en 1996 d’une loi complémentaire sur l’arabisation,
- en 2016, la nouvelle constitution, qui déclare que le berbère est langue officielle, crée un Haut Conseil de la Langue Arabe alors qu’il existe déjà une pléthore d’institutions pour la promotion de l’arabe,
- etc.

Pour en revenir à la question de la dégradation de la situation, encore faut-il préciser de quoi il s’agit…
On pourrait évidemment invoquer la mauvaise situation globale en Algérie du point de vue économique, politique, etc. qui est ancienne et due à la corruption généralisée du régime, maintenant avérée pour ceux qui en doutaient, et exacerbée par le problème sanitaire.

Pour ce qui est du berbère, il y aurait également peut-être le fait qu’il y a soit une certaine lassitude soit le sentiment que l’état a déjà répondu à la revendication principale qui est la reconnaissance officielle de la langue et qui a conduit à un relâchement des militants.

Une raison plus profonde et plus structurelle pourrait également être avancée pour ce qui concerne la Kabylie. Le mouvement de revendication (et le MCB5) a été dès le départ culturaliste et apolitique, ce qui l’a amputé de tout un pan revendicatif qui aurait peut-être permis une avancée plus importante et plus solide. La revendication politique aurait pu prendre différentes formes comme celles qui existent aujourd’hui mais il est probable que si la culture et la politique avaient été couplées dès le départ, les choses auraient évolué différemment et peut-être dans le bon sens...

Que préconisez-vous pour que l’on sorte de cette situation ?

Si cela concerne la question berbère et surtout kabyle, une solution qui me semble viable consiste en une autonomie au moins au niveau de la politique linguistique et culturelle, qui a déjà été proposée depuis longtemps et qui n’est d’ailleurs pas exclusive à la Kabylie… Cela suppose évidemment que l’on parle de plusieurs langues berbères dont le kabyle et que le système politique algérien change complètement. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir une politique linguistique qui ferait converger le kabyle et les autres variétés vers un objet commun mais comme en mathématiques, la limite semble inaccessible.
Il y a bien entendu des préalables pour cette solution comme l’organisation de la société kabyle pour atteindre ce but…

Certaines initiatives d’individus ou groupes loin des milieux des études berbères tentent d’influencer l’opinion, au mépris des travaux des chercheurs et universitaires berbérisants, sur des questions techniques comme la transcription du berbère. Pour le kabyle, il y a notamment cette histoire d’usage de la lettre "v" pour la notation qui devient toxique. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?

Tout d’abord, je le répète : il n’y a pas de norme instituée pour l’heure et tout le monde peut en théorie écrire comme il veut (ou presque !). Pendant plus d’un siècle, le système d’écriture à base latine s’est au fur et à mesure amélioré et affiné – car il s’agit d’un long processus où l’on pourrait citer d’abord les universitaires et les chercheurs du temps de la colonisation (y compris les autochtones), les Pères Blancs avec le Fichier de documentation berbère (FDB), puis après l’indépendance de l’Algérie, le retour des universitaires et chercheurs kabyles.
Le système graphique proposé en 1996 à l’Inalco lors d’un atelier international comme "notation usuelle du berbère" (à l’initiative de Salem Chaker) et qui est devenu une sorte de "pré-norme" généralisée avec des variantes, est comme son nom l’indique organisé, en particulier pour les occlusives (consonnes prononcées en fermant la sortie de l’air de la bouche comme t, d, g, b…) et les spirantes correspondantes qui sont les mêmes sons mais prononcés de manière affaiblie en laissant l’air passer… (notées ṯ, ḏ, ḡ, ḇ, ḵ...). Par exemple, le "ṯ" correspond au th anglais dans thing (= chose) et le "ḏ" correspond à ce même th dans this (= ce, ceci). Le "ḇ" se prononce aussi comme un v dans des parlers kabyles. Ce "ḇ" existe dans d’autres variétés berbères comme le rifain ou dans le parler de Ghadamès en Libye. La proposition dans la notation usuelle a été de noter par un seul graphème l’occlusive et la spirante car il ne peut y avoir ambiguïté, donc t pour les deux prononciations "t" et "ṯ", d pour "d" et "ḏ", b pour "b" et "ḇ" ou "v", etc. Ainsi :
anda (= où) avec la prononciation anda
anida (= où) avec la prononciation aniḏa

Par exemple :
yeqber (en notation usuelle) : prononciation yeqḇer ou yeqver = il suffoque / il est oppressé…
iqebber (en notation usuelle) : prononciation iqebber pour indiquer l’habitude pour le verbe (il suffoque, il est oppressé habituellement…)

Si on écrivait le verbe en utilisant le "v" ou le "ḇ", il faudrait donc noter :
yeqver ou yeqḇer d’une part et iqebber d’autre part, avec deux consonnes différentes pour le même verbe dans un même parler…
Et il faudrait donc le faire pour toutes les consonnes, pour rester cohérent :
mḏel = fermer / meddel = fermer habituellement
mḡer = moissonner / megger = moissonner habituellement
rṯeḵ = tomber, déchoir / retteḵ = tomber, déchoir habituellement
etc.

L’utilisation du "v" est donc complètement incohérente avec le système de notation usuelle employé aujourd’hui et il ruinerait son économie…
Ajoutons par ailleurs que ce système a été conçu pour se rapprocher du système linguistique commun du berbère et ainsi aller dans le sens de la convergence que j’évoquais plus haut pour la politique linguistique.

On peut bien évidemment toujours proposer d’autres systèmes…

En France, mis à part l’enseignement supérieur et la recherche, la langue et la culture berbères souffrent toujours de visibilité. L’Etat français a fait le choix de la marginalisation – que certains qualifient, à juste titre, de mépris – et de l’amalgame également (venant d’Afrique du nord, les Berbères étant catégorisés Arabes et musulmans). Récemment d’ailleurs le Président de la République, Emmanuel Macron, a réitéré sa volonté de renforcer l’enseignement de la langue arabe, ce qui est présenté comme étant un intérêt porté par la République à la langue et la culture des enfants issus de l’émigration nord-africaine. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?

Faisons un petit retour en arrière : En février 2006, à l’initiative de Salem Chaker, le ministère de l’éducation nationale et l’Inalco ont signé une convention cadre pour la mise en place d’une préparation à l’épreuve facultative de berbère au baccalauréat dans les établissements du second degré. Cette convention était conclue pour une période de trois années reconductibles. Malgré nos nombreuses relances pour la prolonger, aucune réponse n’a été donnée par le ministère. La convention a permis une préparation à l’épreuve facultative du berbère (trois variétés : kabyle, chleuh et rifain) dans certains lycées (en particulier en Île-de-France, en région lyonnaise, …) ainsi que la publication de matériel pédagogique (annales du bac, grammaire, …).
Après les annonces du Président de la République et du Ministre de l’éducation nationale à propos d’un enseignement de l’arabe dans les établissements scolaires pour des raisons extrascolaires, on devrait s’intéresser sérieusement sur les composantes linguistiques des élèves dont les parents ou grands-parents sont issus de l’immigration. Il suffit simplement d’indiquer un point essentiel, bien documenté : Jusqu’aux années 1970, la grande majorité des immigrés issus de l’autre côté de la méditerranée était berbérophone et en particulier kabyle puis également chleuh (Sud du Maroc). Les jeunes (et moins jeunes) générations d’aujourd’hui ne connaissent donc pas l’arabe. Par ailleurs, pour les arabophones, la langue parlée est en réalité un dialecte qui n’est pas l’arabe littéral ou standard de l’enseignement.
On comprendra donc qu’une proposition d’enseignement du berbère dans les écoles est tout à fait pertinente et même souhaitable.

L’arabe peut bien évidemment être proposé comme n’importe quelle langue étrangère dans le système scolaire de même que le berbère, étant des langues avec un nombre de locuteurs important, à l’instar de l’anglais, de l’allemand ou de toute autre langue, mais dire que cela empêcherait la "radicalisation" en assignant de fait à certains enfants une étiquette d’arabe musulman, je trouve cette essentialisation contraire aux valeurs républicaines et citoyennes, ahurissante et surtout tout à fait fausse !

Quelles recommandations feriez-vous au gouvernement français au sujet des langue et culture berbères en France ?

Je ne pense pas que l’on puisse faire des recommandations au gouvernement… sauf si on est sollicité… Mais les Berbères le sont rarement sur ces sujets. Alors que cela pourrait être intéressant et même important de les écouter comme n’importe quelle autre partie concernée par la vie de/dans la société. J’ai déjà parlé de l’enseignement mais il y a également la culture : il faudrait un lieu symbolique de la culture berbère (institut, maison, espace…) pour assurer sa visibilité et l’aide des autorités municipales, régionales et nationales est indispensable. Évidemment, les initiatives doivent venir des Berbères eux-mêmes.

Peut-on, par ailleurs, dire que les Berbères de France, notamment par le biais des associations et des différents acteurs dans les différents domaines artistique, universitaire et économique, doivent se mobiliser et agir ?

Il me semble en effet que les acteurs associatifs peuvent et doivent agir à leur niveau, c’est-à-dire au niveau de la commune, du département et même de la région. La visibilité est primordiale, la culture berbère existe, elle est vivante et elle a des choses à dire, à montrer au monde.
Pour le reste, je pense que chacun – artiste, universitaire, chercheur, entrepreneur, juriste, etc. – agit déjà, en tout cas ceux qui ont à cœur la promotion de leur langue et de leur culture, dans son domaine ou même en dehors de son domaine. Ces corporations gagneraient d’ailleurs à s’organiser pour une visibilité maximale. Par le passé, ponctuellement, pendant des périodes de crise, certaines se sont organisées, comme les taxis kabyles. Sans parler des associations de villages kabyles mais qui n’ont pas réussi à créer une organisation plus large même si des tentatives – avortées – ont existé. Je pense que ce type d’organisation est importante et il ne s’agit bien entendu pas de communautarisme : on fait parfois l’amalgame entre communauté et communautarisme, alors que la distinction est claire. Une communauté intégrée à une autre plus large peut avoir des besoins propres comme en l’occurrence perpétuer sa langue et sa culture dans les valeurs de la république. Et c’est justement pour cette raison qu’il existe des associations qui défendent une passion, une langue, une culture…
Propos recueillis par
Masin Ferkal.

_______________

Notes

(1) INPG : Institut National Polytechnique de Grenoble

(2) http://www.inalco.fr/enseignant-chercheur/kamal-nait-zerad

(3) Ouvrages :
Dictionnaire des racines berbères (formes attestées), Paris/Louvain, Peeters : I, A-BƐZL, 1998, XXVII p. + 161 p. ; II, C-DƐN, 1999, VIII p. + p. 162-431 ; III, D- GEY 2002, VII p. + p. 432-946.
Grammaire moderne du kabyle, Karthala, Paris, 2001, 225 p.
Linguistique berbère et applications, Editions L’Harmattan, Paris, 2004.
Manuel de conjugaison kabyle : 6000 verbes, 176 conjugaisons : amyag di tmaziγt (le verbe en berbère), Editions L’Harmattan, Paris, 1994.
Mémento grammatical et orthographique de berbère : kabyle-chleuh-rifain, Editions L’Harmattan, Paris, 2011.
Lexique religieux berbère et néologie : un essai de traduction partielle du Coran, Centro studi Camito-Semitici , Milano , 1998.
L’officiel des prénoms berbères , bilingue français-kabyle , l’Harmattan, Paris, 2003.

A paraître : Éléments de grammaire touareg (avec Alhassane Ag Solimane)

Direction et responsabilité scientifique de publications :
Articles de linguistique berbère, Mémorial Vycichl, textes réunis et édités par K. Naït-Zerrad, Paris, L’Harmattan, 2002, 490 p.
- Kamal Naït-Zerrad / Dymitr Ibriszimow / Rainer Vossen (éd.) : ‘Nouvelles études berbères. Le verbe et autres articles. Actes du "2. Bayreuth-Frankfurter Kolloquium zur Berberologie" (Berber Studies vol. 8), Köln, Rüdiger Köppe Verlag, 2004.
- A. Bounfour, K. Naït-Zerrad, A. Boumalk (éds.) : Terminologie grammaticale berbère (amazighe), Paris, L’Harmattan, 2009.

(4) http://reb.centrederechercheberbere.fr/accueil.html

(5) MCB : Mouvement culturel berbère

Lire l'interview sur Tamazgha.fr

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