"Vent Rouge", de Hawad

"Vent Rouge" est un recueil de poésies de Hawad, un écrivain amazigh du sud, publié aux éditions de l'Institut du Tout-Monde. Je reprend un compte-rendu de Masin Ferkal, publié sur Tamazgha.fr.

Par ces temps de doutes et d’incertitudes pour l’Humanité entière – pour nous Amazighs, il faut dire que l’incertitude remonte à loin –, Hawad nous offre un fleuve déferlant de poésie. Comme un ouragan, Aḍu zeggaɣen / Vent Rouge, ce recueil de poésie, nous met face à d’amères réalités, il nous tend le miroir pour nous regarder en face, avec nos contradictions, nos errances, nos blessures, mais aussi avec nos espoirs, nos stratégies, nos parades pour survivre au-delà du rouleau-compresseur.

Vent Rouge © Masin Ferkal Vent Rouge © Masin Ferkal

L’ouvrage est composé de trois livres avec quatre poèmes chacun : Livre I. "Dans le nombril du chaos" (Les souffles nomades sont partis ; Un mur rouge s’est dressé ; Quelle langue pour le chaos ? ; Furigraphie) ; Livre II. "Muer le crépuscule en aurore" (Nous avons renoncé au soleil ; Naître sur le dos d’une balle ; Sept ombres sur le col ; Épouser à nouveau le désert) et Livre III. "Du rien naîtra un Homme" (Poésie cheval fou ; Nous avons traversé le halo ; Un nœud coulant au cou de la goutte ; L’horizon nous appelle). Dans l’introduction, Hélène Claudot-Hawad décrit ces trois livres comme trois temps par lesquels se déploie l’ouvrage de Hawad, "temps intriqués, liés comme des ondes qui se diffusent en spirales plutôt que suivant une trame chronologique".


C’est en 2007 que Hawad a entamé l’écriture de cet ouvrage. S’en suivent des périodes d’abandon, de reprises et de réécritures pour finalement l’achever en 2017. C’est, naturellement, en tamazight, dans sa variante du sud, la tamajaght (touareg) que Hawad écrit son manuscrit qu’il note en alphabet tifinagh, vocalisé et cursif. En revanche, hormis les titres, Vent Rouge est donné à la lecture en langue française : il s’agit de la traduction de l’œuvre par l’auteur lui-même et Hélène Claudot-Hawad. La publication du texte originel est prévue aux Editions Amara l’année prochaine.
"Vent Rouge est un texte volcanique" écrit Hélène Claudot-Hawad dans son prélude à l’ouvrage de Hawad. Mais c’est toute la poésie de Hawad qui est volcanique, oui, sa poésie est un volcan qui n’est que la remontée du magma contenu dans le ventre d’une Tamazgha qui a enduré et qui endure toujours les offensives de ceux qui veulent la faire disparaître ou encore de ses enfants égarés allant, parfois, jusqu’à aimer leurs bourreaux et à s’engager dans des causes qui ont programmé leur propre anéantissement.

Les poèmes de Hawad sont ces cris de Tamazgha, ses souffrances, ses douleurs, ses blessures mais aussi sa résistance, sa dignité et sa détermination à ne pas céder à la puissance des armes, de l’argent, de l’or, de l’atome, de tout ce qui forme le magma que le ventre de Tamazgha expulse par la voix et la plume de l’un de ses volcans qui est Hawad. La forme de Vent Rouge renvoie à cette "situation de bouleversement, de destruction et de dépossession", écrit Hélène Claudot-Hawad qui rajoute que "face à l’étranglement et à la paupérisation extrême d’une population dont les ressources et les savoirs ont été anéantis et qui peine à simplement survivre, Hawad déchaîne son verbe furigraphique". N’a-t-il pas dit, lui-même d’ailleurs, "Wer nela tizawatin, nela awal " ("Nous n’avons pas de balles, nous avons la parole") ?


La poésie de Hawad campe l’innommable destruction à laquelle fait face la Ténéré, le pays touareg mais aussi tout pays comme lui dévasté par les entreprises minières et les intérêts des puissances "obèses" qu’elles servent, au détriment d’une nature nourricière qui est polluée et saccagée avec ses habitants empoisonnés, irradiés, appauvris, harcelés, emprisonnés, empêchés de vivre. Le vent rouge de Hawad est la vengeance minérale du désert contre cette maltraitance, installant un néant terrifiant auquel rien ne peut résister, rien sauf ceux qui déjà n’existent plus, les moins-que-rien, les résidus de la mitraillette coloniale et postcoloniale, les minoritaires, les laissés-pour-compte et tout ce qui reste une fois que la terre, les corps, les formes établies ont été anéantis.

Pour Hawad, l’imaginaire de la résistance doit s’appuyer sur ces "rien", ces insignifiants, ces inexistants, tout ce qui ne compte pas et qui seul est capable de continuer la marche dans la fournaise du monde détruit : les souffles, les "regards affranchis des orbites", les consonnes et les voyelles évadées des mots, les brindilles immatérielles du "moi", les ombres du passé…

Sur les 250 pages de poésie, plusieurs thèmes sont évoqués, comme la négation de soi par ceux qui s’enrôlent dans des causes qui les obligent à détester ce qu’ils sont :

« Et toi tête-nouée
toi l’héritier de leurs frustrations
influencé par leur assassin omeyyade
collectionneur des têtes de tes ancêtres
roquet adoptif imitateur
des gestes bourreaux qui ont égorgé
ton père
lamente-toi. »



La poésie de Hawad est également libre dans sa forme : elle transgresse les règles du langage et du style dominants. Pas de rime, pas de ponctuation, mais une profusion de mots qui grondent et roulent en avalanche, créant un mouvement fort et puissant où les sons deviennent des projectiles comme des balles transperçant tout sur leur passage. Par sa poésie Hawad veut faire dire à Tamazight, langue de ces êtres marginalisés et inaudibles, "ce qu’elle n’a pas l’habitude de dire". Et la suppression des articles dans la traduction française "participe à la volonté de restituer la rapidité et la fièvre de cette poésie, souvent proche des isebelbilen, glossolalie d’action autrefois proférée par les guerriers avant d’affronter l’inconnu sur le champ de bataille" écrit Hélène Claudot-Hawad dans son prélude.

Les images que nous suggère la poésie de Hawad sont fortes. Comme cet Homme qui ne peut naître que sur le dos d’une balle, arrivant de là-bas entre l’éclair et le tonnerre :

« Homme
toi aussi tu vas naître
sur le dos d’une balle
arrivant de là-bas
entre l’éclair et le tonnerre
toi aussi tu vas te dresser
face à l’orage
déluge qui nous jette
dans les abîmes
nuits sans fin
[…]

Vous
écoutez
ici c’est notre camp
et là-bas votre camp
vous ne voulez pas mourir
nous ne voulons pas vivre
sous vos pieds
et vous
vous préférez que nous mourrions
pour pouvoir vivre jusqu’à la mort
confortablement sur nos cous
Nous
nous acceptons d’être morts
mais pour nous c’est suffisant
que vous mourriez de votre belle mort
loin de notre vie qui rampe
sous la mort.

[…]
Camarade essayons
d’armer notre homme
par le tumulte de ses intestins
qui rongent la rage de leur faim
et qu’il empoigne
son cœur souffle et regard
galet cocktail Molotov
dans la main gercée
pierre ponce rêve
et que l’esprit sangle sa soif
et crache l’orgueil de s’abstenir
de toute opulence
tranquillité facile
prête à gober

[…]
Par aucune oraison complainte
nous ne désirons amadouer
ni apitoyer
un destin tyrannique
qui nous frappe nous broie
par nos propres bras brisés
qui désertent les attelles
Mais il faut avaler
beaucoup de venin de rage
pour être la rouille qui ronge
la main de son destin
aiguisant le fil de la lame
qui s’est usée sur nos cous.

Petit barbu
apprenti bride-émotions
quand tu as vu le visage de la lune
remplir le giron
des vallées et des dunes
tu as blotti ta zizette
sous les plis de l’aine
tu as eu peur que finisse la crue
menstrues pluie des hanches
des combattantes colonnes
de nos pierriers en rut
louves prunelles de la balle
rage révolte vous dansez
les lignes et les courbes
les vagues les sentiers
et les arcades sourcilières
de l’arc-en-ciel et de la voie lactée
plaintes mugissements
ralliements
rugissements métis
hérésie insurrection
vous avez chevauché le génie tellurique
épileptique
de l’insoumission transes
guerre érotisme
ironie rouge et noire
qui donnent forme
à l’amour galop liberté
tourbillon subversif
danse fureur rythme
des râles corrosifs mugissements
hérésie ressassement de la révolte
ô vous femmes mes sœurs
vous qui dansez au rythme des tempêtes
n’oubliez pas
la grimace de mon frère
qui s’est engagé dans le maquis
qui brûle le cœur
refusant de reculer
et de laisser le regard refroidir
Il est parti
Il va se river sur le front
de la chape qui avance
pour avaler
l’étincelle. »

["Tahuwt fél eruri n iyet tablalt" / (Naître sur le dos d’une balle)]


Cette poésie, c’est aussi une vision de la résistance, la résistance de ceux qui n’ont besoin ni de chef ni d’ordres pour avancer, la résistance de ceux qui ont un projet de vie où chaque élément a un rôle à jouer pour dépasser l’horizon "au-delà du vent".

« Qui oserait nous dévisager
si ce n’est le chaos
par lequel vous nous insufflez
le chaos jusqu’au-delà
de la perpétuité ?
ô vertiges houle tourne-tête
nous voici
nous les éternels sans tête
haleine du mirage
derrière l’envolée
du souffle
suivant la percée
du regard en exil
vers son utopie
là-bas là-bas
au-delà du vent
l’horizon
par la langue des mirages
haletant
nous appelle. »

["egi yeɣarena" / (L’horizon nous appelle)]


Vent Rouge, cette rafale de mots et d’images qui sortent de la mitraillette vocale de Hawad est à lire et à relire.

Masin Ferkal

vent-rouge

Hawad, Vent Rouge – Poésie –,

Editions de l’Institut du Tout-Monde, Paris, 2020. 281 pages, 22,50 €.

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