Une vraie révolte est enfin en cours

Ayant la connaissance(savoir et expérience) de ce que sont les atteintes sexuelles,compte tenu des événements actuels,je souhaite participer à la meilleure information possible sur les actes d'agression sexuelles et leur conséquences "techniques" sur la vie des victimes.Je vous livre la lettre que je viens d'adresser à Boris Cyrulnik.

Adressé à Monsieur Cyrulnik : "j’ai été victime d’attouchements sexuels de la part de mes parents jusqu’à l’âge de 5 ans, et ensuite de mauvais traitements psychologiques directement conséquents de ce passé. Dans le cadre d’une tentative de suicide à l’âge de 20 ans, j’ai été prise en charge dès ma sortie de l’hôpital par un psychiatre qui a abusé de cette situation et de ma personne. Je me suis enfuie à 24 ans de ma ville et j’ai enfin pu entreprendre un véritable soin à Paris. J’ai ensuite passé ma vie d’adulte à prendre en charge et soigner les conséquences de tous ces actes. Aujourd’hui encore, à 65 ans, je continue à en soigner les effets.
 
Bien accompagnée et très au fait des soins et dispositions à prendre pour me soutenir, je ne vous demande pas d’aide à ce propos.
 
Cependant, mon mari et moi vivons des moments encore bien difficiles au regard de la façon dont il arrive que soit considéré ce passé, essentiellement ce que furent les abus du psychiatre et la construction de ma vie de jeune adulte.
 
Je m’adresse à vous parce que, sans le savoir, vous avez beaucoup aidé mon mari. En effet, lorsque je lui ai enfin confié l’abus du psychiatre, en 2010, ce fut un moment très amer de notre vie. C’est en vous écoutant à la télévision (vous présentiez à l’époque votre concept de résilience mais aussi votre propre parcours et les effets du traumatisme), et en écoutant d’autres professionnels sur les abus et les conséquences de la manipulation, que mon mari a pu se sortir du traumatisme violent que lui a causé la connaissance de mon histoire.

Chilien, mon mari est resté lui-même très traumatisé des suites que le coup d’état de 1973 eut sur sa personne. Il a connu la prison et la clandestinité dans le plus grand danger pendant 5 longues années, jusqu’à sa possible fuite par le Pérou, en autobus, en 1978. Le traumatisme initial est récemment ressorti à cause des derniers évènements chiliens qui lui ont fait redouter un nouveau coup d’état et d’autres violences du même ordre. Et son état traumatique ravivé lui fait revivre également ce qu’il a ressenti à propos de ma propre histoire, et c’est à nouveau très douloureux pour lui et moi.
Cependant, je me rends compte que les témoignages actuels de femmes, ayant été abusées et violées très jeunes, l’aident à nouveau, petit à petit, à s’extraire de sa souffrance, comme elles me soulagent moi-même considérablement.
 
Et bien sûr je me rends compte, à nouveau et toujours, à quel point les conséquences de ces actes sur la construction psychique des victimes restent absolument méconnues du grand public, ou largement sous-estimées.

Ce qui est le plus méconnu me semble être la réalité de la blessure, pour les adultes comme pour les enfants. Et plus particulièrement  les blessures sur la structure affective de l’enfant, comme leurs conséquences dans la vie de l’adulte qu’il devient. Par le grand public, tout est imaginé, le fantasme remplace la connaissance, du plus compatissant au plus accusateur. J’ai été moi-même professionnelle dans le social et la Protection de l’Enfance. Ce sont donc des situations que j’ai rencontrées en tant que professionnelle. Et j’ai constaté cette ignorance également chez trop de professionnels, éducateurs et médecins.

Or je constate à nouveau, aujourd’hui, à quel point la diffusion de justes connaissances par la télévision, à travers l’information, mais aussi par la présentation de livres, documentaires et débats, peut soutenir le combat, souvent intime, que mène un grand nombre de victimes silencieusement, je souhaite plus que jamais et de tout mon cœur, compte tenu de l’actualité sur le sujet, que cette forme d’action s’intensifie et permette la diffusion des connaissances actuelles et scientifiques sur les dommages « irréversibles » que subissent les victimes, et sur le danger qu’elles courent parfois à être confrontées à l’incompréhension.  

« Irréversibles », parce que c’est un peu comme de naître avec un pied bot, on peut apprendre à marcher avec, on peut le remplacer par une prothèse, mais on saura toujours que ce n’est qu’une prothèse. On peut même devenir heureux avec ce pied bot lorsqu’on arrive à en adoucir la douleur, parfois jusqu’à la neutraliser, dans la dynamique heureuse d’une résilience. Mais le pied bot est toujours là, jamais on aura un pied « normal » et nombres d’évènements peuvent en réveiller douloureusement la réalité existante. Dans ce cas, la normalité ce serait simplement le fait de disposer de soi-même sans avoir eu à s’en soucier, à en souffrir, ou à combattre pour cela. Un être humain, un enfant, touché dès le début de sa construction, n’est pas seulement blessé, il est atteint dans sa structure, sa construction, et en gardera la sensibilité comme un handicap, car c’est un handicap de poursuivre sa vie avec cette altération imposée à son être. Cf : Le corps n’oublie rien, Bessel van der Kolk.

Devant l’ignorance commune de la façon dont les victimes peuvent se construire dans ce cadre (ce n’est pas une blessure qui cicatrise sous un pansement le temps de devenir une simple marque sur la peau, sans incidence), et conduite par ce qui se passe en ce moment à travers les nouvelles révélations des violences sexuelles exercées sur les êtres humains (enfants, femmes et hommes), je souhaite que la plus juste et complète information soit diffusée sur ces actes et leurs conséquences, dans l’espoir que cela contribue à les réduire et surtout à mieux accompagner les victimes.

À ce propos, d’une part le terme victime me semble souvent utilisé de façon bien inappropriée. En effet, être victime ne signifie pas être écrasé au sol sous les coups de l’adversité. Le terme signifie une situation dans laquelle le combat est la réalité quotidienne. Pour survivre, il n’y a personne de moins passif qu’une victime, et cela aussi semble bien ignoré et mésestimé. À la télévision, lorsque qu’une jeune femme témoigne sur son histoire, la question qui clôt en général son intervention est : «  et maintenant vous allez mieux ? ». Que peut-elle répondre ? « Oui, bien sûr », ce qui est souvent vrai mais incomplet, comme s’il fallait rassurer l’auditoire…
D’autre part, les termes employés sont trop souvent peu adaptés compte tenu de la qualification pénale de ces actes : « comportement inapproprié » lorsqu’il s’agit de mineur par exemple. Même le terme « abus sexuel » recouvre une forme d’ambigüité : il signifie que l’abus est, dans ce cas, de nature sexuelle. Mais il peut aussi être entendu comme un contact sexuel qui est abusif. Comme si, sur toute personne dont la vulnérabilité est établie, il pouvait exister un contact sexuel non abusif (mineur, la malade et le psychiatre…). On oublie régulièrement, dans le langage courant, d’user du vocabulaire pénal qui est celui du crime pour des actes criminels.  Les  abus sexuels commis par un responsable sportif sur enfants mineurs requièrent la qualification de crime. Le vocabulaire commun a tendance à l’édulcorer, ce qui permet relativement facilement le passage de la faute à l’erreur. Dans l’imaginaire commun, l’abus-même semble réduire considérablement la situation de victime, quel qu’ait été l’âge du sujet au moment des faits. La violence psychique effective, qu’exercent toutes méthodes de manipulation et d’emprise, est rarement considérée à sa juste réalité, tellement il semble à l’imaginaire commun que la victime, n’ayant pas subi de violence physique, aurait peut-être pu en retirer de la satisfaction. L’agression sexuelle est d’ailleurs la seule agression qui permette toujours, et encore aujourd’hui, de douter de l’état de victime, sans même qu’aucun élément factuel en donne la possibilité.

Et ce qui apparaît ici, avec répétition, est le malaise profond que ces crimes provoquent dans l’imaginaire commun, et le regard souvent porté sur les victimes, consciemment ou non.

D’abord ce regard parait profondément perturbé par la question du plaisir. Dans l’imaginaire commun et dans la réalité pulsionnelle, tout acte sexuel est censé être provoqué par le désir et dispenser du plaisir. La question de l’acte imposé sans violence physique pose la question de la légitimité du désir, du plaisir, de sa possible existence et de sa gestion, pour l’auteur comme pour la victime. Sans qu’il soit tenu compte du droit à la maîtrise de soi et de son corps. C’est bien le fond de commerce de la manipulation. Et cela peut être l’une des causes des regards négatifs posés sur les victimes.

Mais aussi, ayant été enfant, tout adulte sait que l’enfant est animé d’une réelle curiosité pour la sexualité, tout en étant sensible à de vraies sensations sexuelles, même pendant la période dite de latence. Cela reste très ambigu pour beaucoup d’adultes, leur permettant de considérer que la sexualité adulte/enfant peut exister sans dommage pour l’enfant, surtout s’il ne manifeste pas de douleur. Ou que l’attouchement répond le plus souvent au souhait-même de l’enfant. Il n’y a qu’à écouter la défense des nombreux prêtres qui s’y sont adonnés.

Parfois il s’agit de simples informations, malvenues, qui cependant ressemblent plus à de vraies intrusions imposées qu’à de l’éducation, tellement est ignoré le problème. Je garde l’exemple tragique d’une femme qui, pour répondre à la question de son fils de 7 ou 8 ans, « comment on fait les enfants, et comment le zizi du papa rentre dans le zizi de la maman ? », a masturbé son mari, le père, devant le garçon. À l’âge de 11 ans l’enfant a pris une première fois des médicaments, sans effet majeur, puis à l’âge de 20 ans il s’est pendu. En aucune façon les parents n’ont imaginé le dégât que leur acte avait produit sur la structure psychique et affective de leur enfant, persuadés qu’ils ne lui avaient pas porté atteinte puisqu’ils n’avaient pas eu de rapport sexuel complet devant lui et ne l’avaient pas touché, sans concevoir une seconde que la réalité de leur sexualité exhibée devant lui pouvait tuer. Je précise qu’il s’agissait de personnes éduquées et universitaires. Et en ce domaine il serait grave de considérer que cela ne concerne que des personnes insuffisamment éduquées, mon expérience professionnelle me l’a confirmé.

 Alors ma question est la suivante : est-il possible d’imaginer un ouvrage qui puisse, enfin, informer justement (ni dramatiquement, ni froidement) des conséquences psychiques, neurologiques de ces actes, de ce qu’aura ensuite à affronter la victime dans son développement et sa construction, plutôt que de se répandre inutilement sur la tragédie de l’acte lui-même. Cela me semble primordial et nécessaire pour aider les enfants atteints lorsqu’ils sont devenus adultes. Préciser qu’un enfant atteint ne pourra pas se construire, pour devenir adulte, « en dehors de ça », mais qu’il est obligé de le faire « avec les conséquences de ça ».

À partir de ma propre expérience, je souhaiterais collaborer à un tel ouvrage qui ne peut être mené qu’avec une rigueur scientifique. Et j’ai, bien sûr, pensé à vous, car tout votre itinéraire montre votre engagement pour la connaissance, et la reconnaissance, des vraies souffrances des victimes, et pour la connaissance et la reconnaissance du combat quotidien qu’elles mènent.  Je pense à toutes ces victimes inconnues, enfermées sans soin dans le silence (je suis convaincue, par mon expérience professionnelles, qu’elles sont aujourd’hui encore bien nombreuses, ignorées même de leur entourage)  et qui, par la diffusion de cette connaissance, pourraient un jour, enfin, entendre qu’elles sont reconnues et comprises, respectées.

Il me semble que cette connaissance, diffusée à propos plus particulièrement des crimes sexuels, contribuerait à réduire encore la complaisance à leur propos, mais pourrait aussi et surtout contribuer à aider les victimes à mieux survivre, et vivre, en éduquant scientifiquement le regard porté sur elles, telles qu’elles se sont construites, sans jugement sur leur propre personne. 

C’est en cours, mais le combat n’est pas fini, tellement le public, dans un mouvement de protection de soi, préfère imaginer la complaisance des victimes pour les actes commis sur elles."

 

 

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