L’autre soir, je regardais tranquillement la télévision. Je ne me souviens plus de quelle émission il s’agissait, mais il y fut question du départ fiscal de Florent Pagny au Portugal. En tant que citoyenne, je revendique le droit de bénéficier des services de l’Etat et de tout ce qui en découle. Et je trouve qu’il est bon de participer à la gestion de mon pays par ma propre activité, dans l’objectif d’en recevoir ma part de biens communs. Je tiens donc, moi, à rendre effective cette participation par la redistribution d’une partie de ce que j’ai gagné grâce à mon activité, souvent grâce à l’activité des autres habitants qui a permis la mienne (en leur vendant produits ou services qu’ils ont achetés). L’important est que la somme restante me laisse de quoi vivre, de préférence en sécurité, le plus confortablement possible, luxueusement pour certains. La définition du confort et du luxe reste, bien sûr, à mesure variable suivant les personnes… Je suis même tout à fait heureuse de ma participation, parce qu’elle signifie que je gagne suffisamment pour le faire et qu’il m’en reste encore assez pour vivre correctement. Le correctement pour moi signifie que tous mes besoins sont satisfaits, mes besoins premiers (nourriture, logement, santé, et d’autres à côté, y compris quelques désirs). Cela ne me dérange absolument pas de le partager avec tous ceux que je connais, et tous ceux que je ne connais pas si le consensus commun les amènent à partager comme moi.
Avec ces idées, très anciennes chez moi, j’appris à l’occasion de cette émission que je faisais partie des adeptes de la « bien pensance »… Et de ces gens-là, d’autres proclamaient qu’ils en avaient marre ! Soyons honnête, ce n’était pas la toute première fois que je l’entendais, et le ton n’en faisait toujours pas un compliment…
J’ai alors cherché des définitions de la bien pensance, et j’ai trouvé :
Une personne bien pensante est une personne dont les idées sont conformistes et soumises au politiquement correct ; dont les convictions politiques ou religieuses sont conformes à l’ordre en place.
Ceux qui en ont marre seraient donc les « mal-pensants » dont les idées vont à l'encontre de l’ordre proclamé, de l’ordre qui, soit par la loi, soit par la morale, impose à tous le consensus idéologique majoritaire des bien-pensants. Entre autre, les mal pensants reprochent aux bien-pensants de censurer toute pensée déviante en ayant créé le délit d’opinion.
Née en 1954, j’avais 14 ans en mai 1968 et j’étais conquise par ce que ce vent de révolte avait de juvénile, cela correspondait à mon âge.
A l’époque, la bien pensance était appliquée à tous ceux qui avaient défilé un certain 30 mai, en soutien au président Charles de Gaulle. Et la mal pensance à tous ceux qui prônaient ce que le même Charles De Gaulle a appelé la chienlit. Cette mal pensance rêvait, entre autre, d’une égalité économique plus réelle et plus juste. Toute ma vie je suis restée sensible à ce que le partage des tâches et la distribution de leurs résultats pouvait générer d’injustice.
Puis cette mal pensance est devenue bien pensance : 10 mai 1981, la gauche arrive au pouvoir. Au bout de trente ans, il s’avère que la plus grande partie de cette politique de gauche s’est consacrée, comme les autres avant elle, à la négociation, parfois rude, parfois sous forme carpette, entre ceux qui possèdent les moyens de production des richesses et les autres, la plus grande partie, ceux qui participent à la production des richesses sans en posséder d’autre moyen que leur force de travail. Les forces en présence avaient un peu changé d’équilibre, mais pas fondamentalement.
Du coup, bien pensance et mal pensance ont changé de camp. Les idées dites de gauche, minoritaires dans les années soixante, deviennent majoritaires par la loi électorale dans les années 80. Elles forment alors le consensus majoritaire de cette époque-là, c'est-à-dire sa bien pensance. D’où la mise en place du RMI et autres Restos du cœur, que cela fût gouvernemental ou non gouvernemental. Pendant que protéger son bien des « prédations » de l’Etat devient la mal pensance de la même époque. Et comme tout, toujours, s’institutionnalise avec le temps, aujourd’hui défendre la solidarité est de la bien pensance, s’en exempter est donc de la mal pensance… Dans cette mal pensance, révoltée et révolutionnaire (ou réactionnaire au sens de « en réaction à …»), il est de bon ton de prôner la liberté individuelle de l’argent face à la responsabilité collective en matière de gestion nationale. Le terme solidaire en devient un gros mot (sauf en cas de cyclone antillais, j’espère). Ne vous y trompez pas : dans ce vocabulaire, comme en mai 1968, la mal pensance est revendiquée comme la future bien pensance, celle qui va renverser la bien pensance actuelle, forcément nuisible et imbécile. Il est donc revendiqué comme une vraie nouvelle révolution d’être mal pensant et affirmé qu’il est bête comme un mouton de Panurge d’être bien pensant.
L’idée de ceux qui prônent la mal pensance est que chaque individu est responsable de lui-même et de sa production. Qu’il doit en conserver seul le bénéfice, qu’il soit positif ou négatif. Il est, dans cette idée, de bon ton de tâcler la pensée d’un Bourdieux et autres sociologues, qui pointent les inégalités de départ des individus, pourtant déclarés égaux en droit par les plus fortes valeurs de notre société. D’où l’idée, ringarde selon les mal pensants, d’une redistribution solidaire, corrective des inégalités de départ qui ne sont, en fait, que l’image de la réalité humaine, faite d’affrontements et de conflits récurrents dont le principal objectif est l’appropriation individuelle des richesses et la captation du pouvoir. Il est bien entendu que cette bien pensance a produit le pire cancer de notre époque : l’assistanat. L’assistanat est le fait, pour des personnes fainéantes, de s’appuyer sur l’organisation de la solidarité pour ne rien faire et profiter de ce que produisent les autres. Cela peut être aussi le fait, pour d’autres personnes, de ne pas savoir valoriser ses propres compétences, et de rester à la traîne sans participer à l’effort collectif, dépendantes du bien d’autrui.
Depuis tant d’années, ce qui reste dominant dans toute cette argumentation, c’est l’utilisation des termes « bien » et « mal » qui, depuis des siècles, font référence à un ordre moral. Suivant l’époque et ce que l’on veut défendre, on va défendre le bien ou prôner le mal. Et ce qui est étonnant, c’est que le bien d’un jour est le mal du lendemain, et vice versa ! Mais quelles que soient les époques, grosso modo, les bien pensants sont en général les cons de l’affaire. Alors moi, je souhaite être parmi les cons tellement, à première vue, ceux d’aujourd’hui me paraissent intelligents et honnêtes… Mais en y regardant de plus près…, rien n’est aussi simple :
- François Fillon déclare les yeux dans les yeux à quelques aides soignantes rémunérées 1700 euros mensuels, qu’il sera raisonnable qu’elles travaillent encore plus pour ne pas gagner plus… Quelques jours plus tard, il nous déclare, à nous tous, à travers la télévision, que lui, pauvre homme, n’arrive pas à boucler son budget avec des ressources mensuelles de 5000 euros… Moi, assistante sociale, je saurais le conseiller… Aurait-il accepté le soutien de la commission de surendettement ? Vous savez, un truc qui a été inventé pour les assistés…
- Laurent Wauquiez a perçu pendant treize années des cotisations retraite payées par mes, nos, impôts pour une tâche qu’il n’a effectuée que deux mois, de façon à ce qu’il puisse bénéficier plus tard d’une meilleure retraite… Pourtant, dans le même temps, il est de bon ton de recommander aux retraités de se restreindre un peu pour soulager les plus jeunes… Dans ce cas l’action de Laurent Wauquiez était légale, ce qui ne laisse d’interroger sur la façon dont les élus votent en leur faveur l’organisation de l’argent que nous leur confions… Il me reste une question : Laurent Wauquiez, devant le bruit provoqué, s’est empressé de stopper ces cotisations retraite, mais va-t-il rembourser les 154 mois perçus en plus des deux mois d’activité réalisée ?
- Raquel Garrido s’est dispensée de payer ses cotisations sociales à la caisse des avocats. Elle nous explique alors qu’elle aussi a connu des temps de vache maigre, et qu’elle n’a pas toujours pu s’en acquitter… Pourtant, pour les avocats comme pour la caissière de Lidl ou l’ouvrier de Peugeot, les cotisations sociales sont bien calculées proportionnellement aux revenus perçus ?
- Thomas Thévenoud, victime de phobie administrative ne payait plus ses impôts... Etc.
Tous ces gens-là ne se rendent-ils pas compte du mal qu’ils font à la collectivité ? Moins en grattant de l’argent sur l’organisation collective que par le passe-droit qu’ils s’octroient en s’affranchissant de la règle commune. Ici, je viens d’émettre une pensée typique de la bien pensance actuelle, je viens de montrer à quel point je suis conformiste et reste inféodée à l’ordre en place. Les mêmes s’imaginent-ils devant des jeunes de banlieue en train de leur expliquer les bienfaits du respect des devoirs, corolaire de l'obtention des droits ??? Moi qui ai pratiqué l’exercice, à moins de les prendre vraiment pour des couillons ce qu'ils ne sont absolument pas, je leur souhaite bien du courage et je les mets en garde contre les processus de dissimulation qu’alors ils légitimeraient…
Alors je déclare solennellement que je veux rester attachée à l’organisation collective qui protège le mieux l’ensemble des êtres humains, sans distinction d’origine, de religion, de couleur, d’âge, d’orientation sexuelle, pour la satisfaction de leurs besoins primaires, pour leur sécurité, leur santé, leur éducation. Cela passe par le partage des tâches et le partage de certains revenus. Depuis 1945, à la suite du consensus majoritaire pour lequel avaient voté les allemands en 1933, le monde s’était en partie organisé dans cet objectif. En avait-il fallu des morts et des destructions pour revenir à cette bien pensance-là. J’y tiens, moi, à cette bien pensance, et je suis fière d’être encore en état de la défendre, je suis fière d’être con, con et bien pensante à la fois !
Mais je ne perds pas espoir : un jour, à nouveau, je serai mal pensante... Avec les mêmes idées.