comment donner le grain à moudre à son ennemi

comment nos gouvernants font exactement ce que veut leur faire faire leur ennemi. Comment, au final, ils finissent par amorcer eux-mêmes les bombes qui vont nous péter à la gueule. On espère que ce ne soit pas par pure tactique électorale... Parce que là, ce ne serait pas que de la bêtise, ça deviendrait criminel.

Est-ce possible ? Ils réussissent exactement ce qu'ils veulent réussir, sur tous les plans.

Qui ?

Les islamistes, les vrais, les méchants, ceux qui veulent déstabiliser l'Occident, le détruire. Et, petit à petit, ils y arrivent.

Ce qui se passe aujourd'hui ? Exactement ce qu'ils ont voulu qu'il se passe, ce qu'ils veulent qu'il se passe : que les français les détestent, et qu'une partie des français, de plus en plus importante, ait peur des musulmans. Pas seulement des islamistes, non, peur des musulmans ! Parce que, maintenant, pour beaucoup de français, un voile cache une femme islamiste, plus seulement musulmane, mais islamiste, de toute façon soupçonnable d'islamisme... On ne sait jamais : "ça peut en cacher une, elles le mettent par provocation...". Et peu à peu, dans la tête de beaucoup de français, islamiste remplace musulman dès lors qu'il y a une marque extérieure de religion... Et toute une population se vit stigmatisée, pas comme les autres, la seule dont on observe avec attention tous les signes extérieurs de religiosité que l'on critique, systématiquement. 

Et ça, ça fait le beurre des islamistes. Exactement ce qu'ils veulent !

Certains autres français ont toujours méprisé ceux qui ne sont pas comme eux, particulièrement lorsque ces populations viennent des anciennes colonies, les anciens indigènes, et les enfants et petits enfant des indigènes de l'époque. Et indigène, pour eux, signifie inférieur. Ils les ont toujours méprisé et les mépriseront toujours parce qu'ils ont absolument besoin d'avoir la preuve qu'ils sont, eux, supérieurs. Et on le sait, il n'y a pas meilleure preuve de sa supériorité que de déclarer l'autre inférieur... Bref, ces autres-là ne sont pas à la hauteur de "notre" civilisation.

Aujourd'hui, "on" en parle différemment : "ils" sont en train de nous envahir, "ils" veulent nous remplacer, "ils" veulent nous prendre nos aides sociales (ça, par contre, ce n'est pas nouveau comme parole !).

Ce vieux mépris réactivé se cumule avec la peur de ceux qui, jusque là, n'avaient pas peur. Et la colère de ceux qui se sentent ainsi relégués à la bordure inférieure de la société. 

Et depuis 15, 20, plus de 30 ans maintenant, petit à petit, se reconstruit la peur des uns et des autres, et l'agressivité retrouvée des deux côtés. Parce que la peur des uns et des autres, immanquablement, réactive le sentiment de rejet, de mépris, de colère, de révolte, des uns et des autres.

Et nos gouvernants obéissent scrupuleusement aux islamistes, tout en se donnant l'air de les combattre. Ils fabriquent régulièrement de la matière à colère, à rejet, à révolte, à terrorisme et à répression. Chaque disposition prise par les gouvernants (gouvernement et chambres) se légitime au regard des agressions parfaitement programmées par les islamistes, et rejette un peu plus à chaque fois la "faute" sur les "autres", ceux qui ne sont pas comme nous, à l'identique des deux côtés du combat. Tout ce qu'il faut pour construire et renforcer une identité de rejeté, de révolté, d'agressé et de victime. Il n'y a pas de meilleure façon de mettre de l'huile sur le feu, de produire les futures bombes humaines, sur un long terme. Et l'ensemble des gouvernants français continue de se laisser manipuler et allumant eux-mêmes les feux qui vont nous brûler, en réponse à ceux qui, agressivement ou sournoisement, les provoquent.

Professionnellement, il y a plus de 20 ans, j'ai assisté à l'interdiction du voile dans les écoles, surtout dans les écoles des banlieues. Et avec d'autres professionnels qui travaillaient directement comme moi sur les terrains les plus sensibles de l'époque, nous avons vu sous nos yeux monter ce sentiment de rejet qu'en ont ressenti de très jeunes filles, leurs parents, leurs frères, sentiment certainement habilement manipulé par ceux qui avaient, depuis longtemps déjà, engagé cette déstabilisation à long terme. Je ne peux oublier ces constats qui, dès cette époque, m'ont fait craindre ce qui se passe aujourd'hui. 

Aujourd'hui la bagarre est beaucoup plus directe et violente, elle "explose", et tue et re-tue tragiquement. Et nous restons stupéfaits, terrorisés et agressifs. Exactement ce que veulent les islamistes pour encore mieux persuader les plus fragiles, les plus vulnérables, de l'ignominie de l'Occident (donc des français et de la France, dont beaucoup de citoyens sont parfaitement innocents de ce qui leur est, là, reproché). Et, à leur tour, comme de bonnes petites marionnettes, nos gouvernants continuent de réagir comme le veulent les islamistes, agressifs mais peureux, intransigeants mais faibles, intolérants et incompétents. Parce que, continuer de semer les graines qui immanquablement produiront des désirs de vengeance, à ce niveau, c'est de l'incompétence politique. Et c'est exactement ce qui sera utilisé pour convaincre ceux qui hésitent encore que la plupart des français "de France", les "gaulois" arrogants, ne méritent que d'être attaqués et détruits.

C'est cela le terreau des islamistes, et ils savent s'y prendre. 

J'ai entendu, de nombreuses fois, cracher sur le développement social dans les quartiers, évoquer d'un ton dédaigneux et dénigreur l'innocence, la candeur et l'angélisme imbécile de ces dispositifs et de ceux qui les mettaient en oeuvre. Même si la pratique du développement social a fait évoluer positivement beaucoup de choses, il n'a cependant pas complètement abouti parce qu'il ne se développait qu'à l'échelle des quartiers, et pas à l'échelle de société, ou pas assez. Il a souvent été vécu comme une tromperie, un mensonge, surtout au moment de l'entrée des jeunes dans le monde du travail, au moment où il faut chercher un emploi, un appartement... Tout ce qui fait ressentir qu'on n'est pas tout à fait considéré comme les autres et que la nationalité française, acquise par les parents, ne suffit à camoufler l'appartenance à une origine étrangère, parfois ressentie comme inférieure. Le processus d'intégration s'est trop souvent borné au concept d'assimilation, mais comment s'intégrer si c'est en n'étant plus soi-même, en ne devenant qu'une pâle copie des autres ? C'est carrément mission impossible ! 

En sachant aussi que, dans un certain nombre de familles, les traces de la colonisation passée ne sont pas complètement effacées, parfois même bien vivantes dans la mémoire des grands-parents, de toute une partie de la famille. Alors on me dit que : "si, bien sûr que si, c'est du passé maintenant, c'est oublié"... Moi, dans l'exercice de mon travail, j'ai pu voir que ça, c'est faux. Rien n'est oublié, tout est vivant. Pensez-vous que le monsieur, et ses enfants avec lui, qui me racontait en 1986 comment son père a été tué dans la rue à Lyon, parce qu'il était algérien et qu'il sortait du métro pour rentrer chez lui, a oublié ? Pensez-vous que, dans les familles dont une ou plusieurs femmes, aujourd'hui grands-mères, ont été violées en Algérie par les paras ou autres militaires français, on ait oublié ? Une amie, dont le père est antillais, m'a raconté comment celui-ci était à l'époque systématiquement contrôlé parce qu'il avait l'air plus maghrébin qu'antillais, et la peur que, toute petite, elle en avait gardé lorsque, rentrant de l'école, elle était à ses côtés... N'importe quel psychiatre, psychanalyste, psychologue, vous dira que toutes traces de blessures ne s'effacent pas comme ça, même après deux ou trois générations, même après la décolonisation, surtout si elle s'est faite dans la guerre. Nous, français, le savons bien, qui chaque année célébrons les deux guerres qui ont failli nous tuer... Et n'importe quelle personne, qui a la peau noire, peut vous conter le sentiment provoqué par le simple regard de qui ne veut pas la considérer comme quelqu'un d'absolument égal à lui-même, particulièrement dans le pays qui proclame Liberté, Egalité, Fraternité. Dans tous ces endroits où se vit le sentiment d'être désigné comme "l'autre" qui n'a pas, ou n'aurait pas, la capacité de se fondre dans "la" civilisation occidentale et chrétienne, parce que pas la bonne couleur, pas la bonne religion, pas la bonne histoire, de cette façon on construit sûrement le rejet de l'autre et on produit tout ce qui fera les révoltes de demain, de demain matin. Le sentiment et ses traces intimes, même si beaucoup développent une philosophie personnelle qui leur permet de surmonter la douleur de ces traces, n'a pas fini, dans le cadre de toutes ces agressions réciproques, de construire les fondations des agressions futures, elles aussi réciproques. 

Alors, depuis longtemps déjà, de sombres criminels (quelques soient leurs arguments, motivations, ce sont de sombres criminels) exploitent tout cela, même ce qui reste des souvenirs passés. Et des deux côtés on dévoie ce magnifique concept de civilisation, en s'en servant comme d'une mitraillette. 

Civilisation : le mot apparaît en France pour la première fois en 1756, sous la plume de Mirabeau, dans L'Ami des Hommes ou Traité sur la Population. Mirabeau qui nous parle de "ce qui rend les individus plus sociables". Le mot vient du latin "civis" qui signifie citoyen, et de "civitas" qui signifie la cité. Il s'agit donc de l'organisation qui est produite par l'ensemble des citoyens et dans laquelle ils vivent ensemble. Cela regroupe tous les phénomènes sociaux, religieux, moraux, politiques, artistiques, intellectuels, scientifiques et techniques, qui organisent la vie de la cité, la vie du pays, la vie de la Nation, la vie de tout groupe humain. Et c'est cela qui situe l'individu en dehors de l'état de nature, en dehors de l'état de sauvagerie et de barbarie. Nous, français, invitons donc les "autres" à se fondre dans cette organisation, la nôtre, dans les couleurs de la culture locale que cela a produit. Souvent, cela signifie qu'ils doivent oublier la leur, comme si les deux  ne pouvaient rien avoir de commun. Alors on s'acharne à trouver les différences, plutôt que de chercher les convergences. Pour avoir animé pendant plusieurs années un groupe de parole avec des femmes étrangères, je vous assure que nous en avons trouvé, des différences. Mais je vous assure aussi, au bout de ce chemin, que nous avons toutes découvert que, fondamentalement, nous étions tellement, pour l'essentiel et le plus profond de nous, tellement semblables. 

Que l'on soit pour ou contre la mondialisation, on vit dedans. Plus aucun pays ne fonctionne seulement sur une organisation économique purement nationale et seulement nationale. Il ne s'agit plus de vivre ensemble, à l'intérieur de frontières. Tout pays qui ne veut organiser son économie et son système de production qu'à l'intérieur de ses frontières, par le fonctionnement même des banques et la nécessité de vendre, et de vendre encore plus, ne peut qu'être confronté à l'échec. Alors, dans ces temps de réchauffement climatique aux conséquences imprévisibles et vraisemblablement pour beaucoup tragiques, sur tous les continents, si les humains n'arrivent pas, ou ne souhaitent pas organiser "la" civilisation en forme de vie commune sur notre planète, alors on est foutu. Quel rapport avec les islamistes ? Celui-là même qui organise la vie et la survie des uns par la mort des autres, sans réflexion, décision commune, seulement par l'agression et le combats des uns contre les autres. 

Et si les islamistes en étaient là ? En train de cultiver la soi-disant suprématie de celui qui veut tout, en faisant crever les autres ? En train de transformer, avec leur aide, nos gouvernants en imbéciles utiles à leur guerre ? C'est exactement cela la barbarie, surtout si, en face, la réponse s'organise en produisant les mêmes effets. 

Je veux, de tout cœur, que la civilisation l'emporte, celle qui permettra de vivre ensemble sur terre, au delà des frontières nationales, car nous n'aurons d'autre choix économique, sans que cela se fasse par la mort des autres, toutes religions, origines, cultures sinon confondues, au moins voisines, au moins respectueuses les unes des autres. 

C'est un rêve ? Mais sans rêve, vit-on vraiment ?

 

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