Il s’agit d’une histoire qui n’est pas racontée assez souvent et qui se passe dans une époque et sur un continent dans lesquels les éléphants étaient inconnus : un éléphant est enfermé dans un hangar. Le hangar est plongé dans le noir absolu et l’on fait entrer et sortir, une par une, quelques personnes. La consigne est qu’elles doivent chercher l’objet avec leurs mains sans pouvoir le voir, le tâter et le contourner puis sortir et raconter à l’extérieur ce qu’est cet objet. Le premier sort et décrit une grande colonne rugueuse. Le deuxième décrit un immense éventail qui bouge tout le temps. Le troisième un gros tuyau avec un trou au bout… Lorsque la lumière est faite, chacun se rend compte qu’il n’a « vu » qu’un tout petit bout de l’éléphant, en croyant cependant que l’éléphant était ce qu’il en avait reconnu avec ses mains… Cette allégorie devrait nous redonner un peu d’humilité, quand nous croyons tout savoir sur ce qui étaye notre opinion…
Depuis ma retraite, j’ai le temps d’écouter les informations télévisées sur beaucoup de chaînes différentes et je lis quelques journaux. Ainsi, je me crois informée. De temps en temps, les sujets concernent des domaines que je connais plus particulièrement, soit parce qu’ils ont fait partie de mon travail quotidien pendant plus de 30 ans, soit parce qu’ils touchent des domaines très personnels que j’ai pu explorer assez à fond, sous diverses formes, également depuis bien plus de trente ans. De cette façon, je vois que les informations distribuées sont souvent la conviction de ceux qui les distribuent plus que la connaissance réelle et complète du sujet.
Ce qui m’interroge en ce moment, c’est la fameuse parole libérée. La libération de la parole est essentielle, car elle nous informe de ce qui anime nos concitoyens et c’est bien sûr absolument nécessaire. Mais en même temps, elle nous montre les limites de la communication et de l’échange. La parole de qui, par qui, pourquoi ? Elle est souvent tellement libérée qu’elle ne tient aucun compte du mal qu’elle peut faire, et au lieu d’informer elle dresse les individus les uns contre les autres. Est-ce le contenu-même de la parole qui en est la cause ou la façon de la formuler ? Pour ma part, je crois profondément que ce n’est pas le contenu qui dérange, mais l’absolue conviction qu’on sait tout sur tout, tout le temps, sans jamais tenir compte des autres. Quand il s’agit de témoignages de non-professionnels, cela ne me gêne aucunement, ma formulation aussi peut certainement blesser ou déplaire, sans même que je le veuille. De la rencontre des opposés jaillit parfois de grandes vérités. Mais quand il s’agit de professionnels-les de la parole publique, ou de personnes dont le métier, dont l’activité, amène une diffusion générale et continue de leur parole, cela devrait mériter un peu plus de réflexion préalable.
Après la folie des premiers jours, j’entends quelques intonations différentes dans les paroles prononcées à propos de violences sexuelles. J’ai lu aussi les excuses de Catherine Deneuve, j’ai vu les pleurs de Brigitte Lahaie. Peut-être, en réfléchissant un peu plus avec d’autres personnes auparavant, auraient-elles pu s’éviter tout cela…
Moi-même victime d’attouchements sexuels graves sur ma personne, à des âges différents, j’ai vécu douloureusement toutes ces paroles qui, au bout du compte, sans que cela soit vraiment voulu par ceux et celles qui les prononcent, finissent par minorer les effets destructeurs de ces actes, graves, très graves et moins graves. On oublie souvent que, dans le lot de ces actes, certains peuvent tuer, même s’ils sont non violents, peut-être même encore plus quand ils sont secrets et non violents. Celles qui en parlent sont vivantes, d’autres ne peuvent plus en parler. C’est mon expérience personnelle qui me le dit, expérience de vie, expérience professionnelle. Toutes ces paroles contribuent surtout à nous faire croire que ces agressions seraient rares, et/ou légères, ce qui, toujours à la pratique professionnelle de beaucoup d’entre nous, s’avère de plus en plus faux. Un bon nombre de ces agressions relèveraient du fantasme des soi-disant agressées, qui ne sauraient pas faire la différence entre des hommes un peu lourds et une véritable agression. Elles seraient même un peu paranoïaques, ou simplement de grandes coincées… A moins, tout simplement que, au final, elles ne veuillent qu’une seule chose : le pouvoir et peut-être même la destruction des hommes.
Du coup, cette polémique met en relief différents aspects de la communication et de la relation dans notre société : la polémique se construit sur un désaccord, sinon elle n’existe pas. A ce propos, nous sommes d’accord. Cependant, elle prend souvent une tonalité agressive, arrogante et méprisante. « Moi je sais, et je sais tout, vous allez m’écouter et apprendre…Parce que c’est moi qui ai raison… D’ailleurs, je vais vous montrer, c’est moi qui ai la bonne analyse… ». Parfois ça donne : « Toi, tu fermes ta gueule, c’est moi qui sais ».
Et nous aboutissons ainsi à quelques aberrations qui montent les personnes les unes contre les autres, sans jamais tenir compte de l’ensemble des paramètres, sans jamais voir l'éléphant en entier. Cela donne lieu à des décisions qui du coup sont contre-productives, puisqu’elles ne tiennent compte que d’une partie de la question, celle dont la réponse convient le mieux à celui, celle, ceux qui décident…Quelques années après, il arrive que l’on reconnaisse que l’on s’est trompé, trop tard, toujours trop tard…
A travers l’exemple de cette polémique, comme dans d’autres polémiques, avec des personnes chaque fois convaincues de parler au nom du savoir, de la connaissance des autres, nous pouvons en voir les conséquences. Cela représente une responsabilité de parler en public : on s’adresse à « tout le monde ». Ne pas y réfléchir est une vraie irresponsabilité. A moins que, tout simplement, on n’ait pas le sens de l’autre. Et le sens de l’autre, ça commence par la capacité à entendre l’autre. Non pas l’écouter, nous sommes tellement nombreux à écouter l’autre pour lui dire qu’il n’a rien compris, pour lui dire qu’il se trompe puisqu’il n’a pas compris ce que, nous, nous avons compris… Ça commence aussi avec la capacité de se dire au préalable que lorsqu’on parle en public, devant tout le monde, il y a des personnes qui apprécieront, d'autres qui ne seront pas d'accord, mais aussi d’autres qui vont être blessées. Parfois c'est voulu. D'autres fois, non. La plupart du temps cela n’a pas d’importance, tous les sujets ne touchent pas à des domaines aussi intimes, aussi profonds, que les violences faites à autrui.
Je me suis déjà permis de produire un billet sur ce blog à propos de la blague de Tex, et de l’ignorance (je préfère cette hypothèse à une autre) avec laquelle il a parlé de choses qui tuent tous les jours devant un public dont forcément certaines personnes, dont des enfants, peuvent avoir été concernées par cette tragédie. Je reste convaincue qu’un certain nombre de ces personnes ont été heurtées et n’ont pas pu rire. Alors, peut-être, ces personnes ne sont-elles pas importantes pour Tex pour qu’il en tienne si peu compte… Ou peut-être, simplement, n’y avait-il jamais réfléchi…
Voici donc ce premier exemple qui concerne l’actuelle polémique sur le harcèlement sexuel.
Dans une interview, Madame Millet nous dit qu’elle souhaiterait avoir été violée pour pouvoir témoigner qu’on s’en sort. D’après sa parole, une chose est sûre, elle peut témoigner qu’elle n’a pas été violée et elle peut témoigner que, de cela, on s’en sort. Que Madame Millet souhaite de tout son cœur que les femmes violées s’en sortent, je n’en doute pas un instant. Ce qui est sûr, c’est qu’elle ne sait pas ce que c’est : s’en sortir quand on a été violée. Et là elle parle sans savoir, puisqu’elle ne l’a pas été. Quelques femmes, qui ont été violées, pourraient lui en témoigner, dont moi. Je ressens profondément que je m’en suis sortie grâce à l’amour d’autrui. Cela n’efface en aucun cas le fait que j’ai été victime d’attouchements sexuels déplacés qui ont laissé des traces neurologiques sérieuses et sévères dans ma personne, des années plus tard. Mais même avec cela, on peut être heureux, de cela je peux témoigner. Cela n’efface ni la cicatrice, ni la connaissance des souffrances qui en ont résulté. La cicatrice de la blessure témoigne de la réalité de la blessure, passée, mais dont la trace est encore là. Bien sûr que l’on peut se reconstruire, mais c’est mentir de faire croire qu’on remplace le matériau blessé par du matériau neuf. On se reconstruit avec le matériau qui est nous-mêmes. Dans les cas graves, les conséquences à long terme de la blessure peuvent même former un handicap, mais le handicap, c’est bien connu, ça se dépasse. Ça veut dire qu’on se reconstruit avec, autour, en s’en accommodant, de façon à vivre avec ses traces, avec sa mémoire, apaisée dans le meilleur des cas, mais pas disparue… Plutôt que reconstruire, je préfère utiliser : se relever. La souffrance se transforme en connaissance, parfois jusqu’à ne plus faire mal. Tant qu’on ne rencontre pas d’imbécile ou de goujat, ou d’autres criminels… Cela n’enlève en rien la qualification de criminels aux personnes qui m’ont fait cela.
Les seules personnes, qui peuvent parler des faits qu’elles ont subis et de leurs conséquences, sont celles qui en ont réellement fait l’expérience, non pas celles qui en ont seulement le fantasme. Ecouter les personnes qui ont vécu ce que nous n’avons pas vécu pour les entendre ne peut que nous apprendre ce que nous ne savons pas, nous qui n’avons pas leur expérience. Ceux qui entendent réellement ces personnes en retirent de vraies connaissances et peuvent, eux, devenir de bons soignants : respectueux et efficaces.
J'ai connu un médecin, magnifique soignant, qui me dit un jour : "moi aussi, j'ai une connaissance de cette souffrance". Je lui répondis : "oui, vous en avez une connaissance, la même connaissance que celle des soldats qui ont découvert et ouvert les camps de concentration. Bien sûr qu'ils ont eu connaissance des camps de concentration et de ce qui s'y était passé, et quelle connaissance ! Mais pas la même que celle des personnes qu'ils délivraient, les uns l'ont vu, les autres l'ont vécu". Bien sûr aussi que, dans cette connaissance, ils pouvaient "entendre" la souffrance de ceux qu'ils libéraient.
Personnellement, Madame Millet n’a rien à m’apprendre sur ma propre expérience. J’ai surtout entendu son manque total de respect à l’égard des personnes qui, elles, ont vécu cela dans leur chair. En effet, Madame Millet nous dit ne pas comprendre que les victimes soient traumatisées après avoir vécu ces drames : « Alors d'abord, une femme ayant été violée considère qu'elle a été souillée, à mon avis elle intériorise le discours des autres autour d'elle. (…) Je pense que ça c'est un résidu d'archaïsme". Elle ajoute que "l'intégrité" des femmes n'est pas touchée après un viol puisque la conscience reste "intacte". Madame Millet devrait se rapprocher des milieux médicaux qui traitent des traumas, en particulier de ceux qui traitent des traumas de viols et autres attouchements sexuels. Les traces neurologiques restent visibles tout le reste de la vie, et la conscience en est informée. Même après traitement, la mémoire en garde le sillon et cela participe à la formation continue de la conscience, tout au long de la vie. Madame Millet, d’après ses paroles, semble avoir connaissance et conscience de sa propre expérience, tout à fait respectable. Madame Millet semble aussi ignorer le fonctionnement du déni. Il faudrait que Madame Millet accepte de mettre de côté quelques minutes ses propres certitudes pour s’ouvrir à l’écoute d’autrui, une écoute pour entendre. Quand elle parle ainsi, au nom du savoir, en plaquant sur les autres ce qu’elle croit être LA Connaissance, LA Vérité, elle touche à chaque fois le sillon mémoriel planqué au fond de chaque victime, et elle blesse. Elle n’enseigne rien, elle blesse. Elle efface toute prise en compte de la blessure et de ses conséquences chez autrui. Elle semble nous dire que c’est comme s’il ne s’était rien passé, et ça, c’est faux ! De même qu’il est faux qu’il n’en reste aucune trace. Madame Millet, le statut de victime, n’est pas un enfermement comme vous semblez le croire. C’est un droit et un respect pour ce qui s'est passé. C'est une porte qui s’ouvre pour se construire et poursuivre la vie, malgré tout. Encore faut-il l’avoir vécu pour le savoir ? C’est seulement le travail qu’on peut faire sur soi-même qui adoucit la douleur de façon à ce que la vie redevienne vivable, de façon à ce que l’amour redevienne vivable, en aucun cas les leçons pédantes de Madame Millet. Leçons qui ne sont pas pédantes si elles s’appliquent à Madame Millet elle-même, construites sur son expérience et son vécu, pour elle-même. Mais, transformées en leçons universelles, balancées sur la souffrance des autres, elles sont simplement arrogantes et blessantes. C’est comme ça que j’ai vécu ses paroles, en connaissance de mes blessures dont elle a parlé sans me connaître moi, comme d’autres qui ont eu des expériences semblables à la mienne et qu’elle ne connait pas non plus.
J’ai également entendu et lu bien des personnes, sur nos écrans comme dans nos journaux, parler elles aussi facilement, légèrement, de ce qui peut être vécu par d’autres comme une agression. En règle générale, cela parait encore être des personnes qui ne l’ont pas vécu elles-mêmes. Par son parcours de vie, par sa construction, on peut ne pas avoir été en contact avec des faits de ce genre, et considérer que tout cela n’est pas si grave. On peut vite croire et exprimer que tout ça c’est des conneries, le fait de folles, de pauvres filles, de grandes coincées, etc… Le parcours des personnes qui pensent ainsi est réel et crédible. Le parcours des autres également. Pourquoi l’expérience et la pensée des uns devrait effacer celle des autres ? Pour quelques uns-es, cela peut être une forme de déni de leur propre souffrance. Mais c’est surtout bien méconnaître les autres, en pensant qu’ils resteraient figés à jamais dans leur ancien vécu, sans n’être plus capables d’aucune réflexion. Comment voulez-vous que, justement, les personnes qui ont ainsi été blessées ne sachent pas la différence entre une agression et un gros lourd ? S’il y a des personnes qui le savent, ce sont bien celles-là !
Tout ceci est produit par le résultat de l’absence d’écoute de l’autre, d’écoute pour entendre… Par la croyance en son propre « savoir », en ce qui en tient lieu, c'est-à-dire dans une opinion jamais vérifiée auprès des autres. Cela reste une arrogance inouïe, une méconnaissance majeure des êtres humains. « Mais non ! Puisque c’est moi qui ai raison !!! ». La seule vraie rencontre, c’est celle qui tient compte de l’expérience réelle de l’autre, c’est la base de la seule vraie connaissance.
Dans cette polémique qui vire parfois, effectivement, à un combat homme/femme, on risque de passer à côté du sujet principal. On ne parle pas de ce qui fait le pouvoir des uns sur les autres, de ce qui fait que l’on ne peut même pas, parfois, dire non… On oublie de redire que ces actes, délictueux ou criminels, sont le fruit d’une situation de domination qui permet l’exploitation (en ce cas sexuelle) des uns par les autres, domination qui résulte souvent d’un pouvoir économique, social, ou d’un pouvoir familial et affectif. On ne parle ni des enfants, ni des hommes, abusés, violés, manipulés. Ni des femmes elles-mêmes violeuses ou harceleuses, il est arrivé que ma pratique professionnelle me les montre… Comme si les femmes n’étaient jamais de l’autre côté… Comme si les garçons n’étaient jamais élevés par des femmes… Que l’Histoire nous montre qu’en grande majorité ce sont les enfants et les femmes qui sont victimes d’agressions sexuelles, tout en considérant qu’il existe aussi d’autres cas, nous amène à pouvoir repérer ces mécanismes de pouvoir qui permettent et camouflent l’agression. Combien d’hommes sont blessés à travers leur femme, leurs filles, dans leur identité d’homme, par les actes des autres et, à cause de ceux-ci, par d’injustes soupçons seulement parce qu’ils sont des hommes.
Et puis, avoir cette vision extrêmement partielle du sujet ne peut permettre d’enseigner à savoir dire non, un non audible qui a enfin du pouvoir. Ni d’enseigner le respect réciproque, seul source de paix, d’amour et de plaisir partagés. Bref de mettre en place la prévention nécessaire pour un vrai traitement de ce qui relève d’une délinquance grave, de mettre en place de vraies conditions à l’expression amoureuse et sexuelle, respectueuse de la personne et de son corps sans lequel la personne n’est rien, respectueuse de sa liberté. La liberté n’est rien si elle est là pour injustement écraser l’Autre.
Pourquoi la sexualité des uns-es serait-elle un modèle de sexualité pour tous les autres ? Ne peut-on laisser chacun-e décider de sa sexualité sans regard approbateur, ni désapprobateur, seulement avec un a priori de respect pour sa personne, pour son histoire dont il ne nous doit pas obligatoirement le récit ? … Ne pourrait-on enfin respecter le fait que chacun doit rester maître de son corps et de ce que celui-ci lui fait vivre ? Ne serait-ce pas cela la vraie liberté ? Y compris, bien sûr, la liberté de draguer.
Plutôt que de construire et reconstruire une éternelle bagarre entre féministes et antiféministes, entre coincés-ées et libérés-ées, si on essayait de regarder l’éléphant en entier, dans le respect de chacun, de ceux que l’on ne connait pas, s’il vous plait, pour que les enfants d’aujourd’hui, les adultes de demain aient d’autres choses à vivre, de façon plus réjouissante, plus épanouissante, sans avoir à jouer la liberté des uns-es contre celle des autres. N'oublions jamais que, dans les histoires humaines, TOUT existe.
En dernier lieu, je voudrais vous proposer ce petit exercice. Prenez n'importe quel article, n'importe quelle interview, qui parle du viol, de l'abus sexuel, de l'agression sexuelle et du harcèlement. A la place de ces mots, placez le mot vol, cambriolage, escroquerie, effraction, maraudage, indélicatesse, larcin, fauche, grivèlerie. Placez bien également les mots victime et délinquant, criminel selon la violence de l'effraction (avec arme et menace par exemple). Vous verrez tout de suite comme le viol, l'abus sexuel, le harcèlement sexuel relèvent d'un domaine où une étrange indulgence sévit.