Comme tous les matins, j’ai pris ce matin un temps pour consulter les nouvelles sur les chaînes télévisées. Je tombe au milieu d’un débat fort intéressant, sur les banlieues productrices de djihadistes. J’ai moi-même travaillé dans lesdites banlieues de 1981 à 1996 comme travailleur social. Mon bureau était situé dans les quartiers-mêmes et mon public appartenait en majorité aux familles de ces jeunes aujourd’hui si « visibles ». Par les lieux dans lesquels je travaillais et par le contact avec le public, dès 1981 j’eus connaissance des méfaits du système maffieux local.
Ce matin, j’ai donc écouté avec attention, et j’ai entendu plusieurs chroniqueurs et chroniqueuses regretter amèrement que l’on n’ait pas repéré, ni tenu compte comme il l’aurait fallu du moment où les femmes ont disparu du paysage public de ces banlieues. Présente dans ces quartiers à ces moments-là, particulièrement au moment de l’interdiction du voile dans les écoles, j’ai eu encore une fois l’impression que l’on regarde la question à l’envers, et que l’on ne remonte toujours pas aux véritables causes, à l’enchevêtrement de ces causes, à la construction des structures initiales du problème. Il me semble que l’effacement des femmes dans la vie publique des quartiers n’est que le résultat d’un problème bien antérieur. Si l'on s’arrête à cette époque, on rate l’origine des choses, on se trompe d’analyse et on passe encore à côté du problème…
Plus haut, j’ai évoqué la maffia. Maffia et djihad, quel rapport ? Profond, indissoluble. Avant ce que nous nommons aujourd’hui le djihad, il y eu d’abord l’Islam, puis les islamistes. Bien sûr, j’écris Islam avec une majuscule, et islamistes sans majuscule ! Dès les années 70 et 80, au moment du regroupement des familles dans les banlieues, des mosquées se sont installées. Pendant plusieurs années, j’ai travaillé avec une mosquée en face de mon bureau, dans un appartement HLM aux fenêtres grillagées, en plein milieu de la cité. Quelques collègues, de famille maghrébine, m’ont témoigné de leur présence dès l’époque de leur enfance, et des séances de « catéchisme » dont elles avaient connaissance (je ne me souviens plus si elles-mêmes y assistaient, pour certaines il me semble que oui). Quoi de plus normal qu’une population nouvelle installe aussi avec elle ses croyances, le droit de les observer, de les suivre et de les respecter ? Les catholiques n’ont-ils pas fait la même chose à chacune de leurs migrations ?
Parallèlement, dans les mêmes quartiers, à la même époque, s’est développée toute une maffia. Elle s’est installée comme sur les autres continents, dans les quartiers pauvres, profitant de ce que des populations y recherchaient des substituts de revenus. Quel lien ? Un lien identitaire. Observez à nouveau comment ont fonctionné et fonctionnent encore d’autres groupes humains que ceux à caractère religieux musulman… Et quel rôle y joue la religion… Remarquez que, suivant les situations dans lesquelles se trouvent ces groupes humains, tel ou tel aspect de leur religion sera mis en évidence, sera mis en valeur… Et ne me dites pas que les textes chrétiens ne contiennent aucun passage violent ! Je serai capable de vous les retrouver bien vite. Cela est allé jusqu’à l’exemple, terrible et cruel, des espagnols colonisateurs (dévastateurs ?) de l’Amérique qui embrochaient par treize les Indiens pour célébrer les apôtres et Jésus. Certes cela n’était pas écrit ainsi, mais il y eu bien la possibilité de se référer à la religion pour se justifier de massacrer les incroyants sauvages.
Il y a effectivement dans les textes de l’Islam une violence réelle qui commande de combattre et de tuer l’incroyant au nom d’Allah. Cela n’empêche pas, pas plus que dans l’Ancien testament ni les Evangiles, l’existence d’autres textes qui commandent d’aimer et de protéger son prochain. On sait le rôle d’une religion, depuis déjà deux ou trois millénaires au moins. Les textes religieux, et la croyance qu’ils célèbrent, ont pour tâche de contrôler, d’encadrer et d’éduquer les populations auxquelles ils s’adressent. Beaucoup disent : de les conduire dans le droit chemin. Les textes et catéchismes de l’Islam, bien répandus dans les banlieues, ont aussi fait cela. Après trente années, le résultat est triste.
Pourquoi ? Parce qu’ils se sont adressé à des gamins et gamines concentrés dans des ilots relégués. Relégués socialement, professionnellement, culturellement, économiquement, financièrement. Réunis par la conscience d’appartenir au même monde, ce monde relégué, par leur origine commune, maghrébine et musulmane. La conscience d’être différents des autres, des blondinets qui vivaient dans d’autres endroits de la ville (cf. le sketch de Gad Elmaleh sur le blond, ce n’est pas seulement de l’humour, c’était aussi le ressenti de beaucoup de jeunes à cette époque, et encore maintenant ???). Oui, aujourd’hui, tout cela semble s’être atténué. Car nombreux de ces enfants, de ces jeunes, devenus adultes, ont rejoints les quartiers des « autres ». Ils vivent désormais, économiquement et culturellement « comme tout le monde ». Mais toujours quelque chose leur rappellera qu’ils restent différents. On dit que l’inclusion des étrangers dans une société ne se consomme réellement qu’au bout de trois générations (études américaines à Chicago dans les années 30). Il ne sert à rien de nier cette réalité-là. Rappelez-vous le temps qu'ont mis les Italiens pour être considérés comme des français comme les autres. Dans les années 60, lorsque j'étais enfant, c'était encore sensible.
Nous vivons dans une société violente, aussi violente qu’avant, malgré les apparences. Dans ces quartiers-là, où règne encore une maffia forte, la violence souvent cachée est très violente. Si j’emploie le mot régner pour la maffia, c’est qu’elle n’a rien, mais vraiment rien, de démocratique, et j’ai eu à le constater et aussi à le subir. Oui, les travailleurs sociaux, particulièrement ceux qui animaient des lieux sociaux, ont eu à faire face à des pressions, voire des menaces. L’occupation du terrain et la mainmise sur les populations de jeunes est un enjeu dont la maffia ne laisse pas la maîtrise aux autres. Lors d’une réunion des responsables locaux à laquelle je participais (politiques, administratifs et sociaux) un procureur de la République enjoignit son public « à ne pas négocier avec ces gens-là, à ne jamais négocier avec ces gens-là ». Sa parole était forte et opportune. Je crains, je sais, que beaucoup de négociations ont eu lieu. Il y a d’abord la question des portefeuilles de voix… Puis celle de la paix sociale. Il faut avoir vu la berline noire arriver sur les lieux d’un embrasement local, la vitre se baisser et le calme revenir à la suite des paroles distribuées. Ce n’est pas bon pour le commerce, la présence policière… Oui, chaque quartier est pourvu de responsables maffieux, parfois peu nombreux mais très convaincants. Parce que, ne vous y trompez pas, le petit délinquant n’est que l’ouvrier d’une vaste entreprise qui nourrit très bien quelques familles, et les banques européennes (rappelez-vous, dans les années 2000, le livre de quelques juges sur la maffia et le blanchiment d’argent dans les banques… C’est bien dommage qu’on ait oublié ce livre d’utilité publique).
Que se passe-t-il, que s’est-il passé, pour les jeunes de ces quartiers ? Il y a ceux qui ont pu en sortir, heureusement, et ils sont nombreux aujourd’hui à témoigner d’une réussite possible. Et puis il y a ceux qui ont vécu la relégation sans pouvoir en sortir, pour plein de raisons différentes : familles, études, argent… Ceux qui, employés par des groupes maffieux (familiaux ou de jeunes) sont restés prisonniers. Ceux dont les grands frères n’ont pas été les éducateurs que l’état et la société civile auraient souhaité. Je me rappelle avoir transmis bulletins d’incarcération et bulletins d’incarcération à la CAF… D’avoir eu en activité ces petits frères perdus entre des parents autoritaires et fermés, et des grands frères toujours entre liberté et prison. Certains, petits et grands ont demandé de l’aide. Autour des années 2000, des grands frères aussi ont demandé de l’aide, eux-mêmes perdus devant leurs petits frères devenus très violents : « il faut nous aider, ils n’écoutent rien, oui ils nous écoutent nous, mais sortis du quartier, ils n’écoutent rien, et surtout pas le maire !!! ».
Alors sur ce terreau, les textes religieux ont eu le charme du rédempteur : si tu es coincé entre prison et prison, et bien « prie ! Ainsi tu seras propre, tu retrouveras honneur et paix. Les mécréants sont les autres, ceux qui ne croient pas comme toi. S’ils te rejettent, rejette-les à ton tour, et obéit au Seigneur en les combattant ». Quelques unes de ces paroles distribuées en prison ont un effet dévastateur… Et elles se propagent, en prison, hors prison, dans l’ensemble de la fratrie et des groupes, consolatrices, justificatrices ! Elles s’appuient sur cette conscience de faire partie d’un groupe qui doit lutter contre le groupe des oppresseurs : les gaulois chrétiens et les juifs ! Et avec un petit air de Robin des Bois en plus ! Je me rappelle d’une scène précise dans le petit commerce où on achetait la boite de conserve qui nous nourrissait à midi, dans la petite cuisine de notre local. Un jeune de la cité avait défié le contrôleur d’un bus. Ça s’était assez mal passé. Mais avec quelle fierté le commerçant et sa femme (pourtant gaulois, mais identifiés aux habitants de la cité) célébraient le courage du jeune qui avait eu les c……s de s’attaquer à un représentant de l’ordre établi ! Cela fait partie d’un certain folklore et tout n’y a pas eu des conséquences si graves. Mais cela enrichit le terreau, celui dans lesquels prennent racine des gamins qui n’ont pas d’autre environnement. Dans ce quartier, les services sociaux ont été évacués. C’est exactement ce qu’il ne fallait pas faire.
Par ailleurs, comme le commerce des armes est un des commerces privilégiés de la maffia (il y eut de grosses prises d’armes sur ce quartier-là, à l’époque c’étaient des kalachnikovs), une mystique certaine de la violence a régné et règne.
Tout ainsi a concouru à ce que l’islamisme devienne la dérive ultime de l’Islam local, pour le plus grand malheur des musulmans eux-mêmes.
Alors, si les femmes ont disparu du débat public, il ne faut pas croire qu’elles ont disparu. Oui, c’était un signe. Mais qui n’a pas vu ces adolescentes, ces femmes mères de famille, embrasser la cause de leurs frères, de leurs fils, n’a rien compris à la question des femmes dans les quartiers. Bien sûr bien des femmes y sont soumises, mais bien des femmes y sont actrices. « Parce qu’elles n’ont rien compris » ? En êtes-vous sûrs ? Elles n’ont pas compris les mêmes choses que vous. Comme leurs frères, elles se sont senties désignées comme différentes, voire interdites. Et l’interdiction du voile dans les écoles a été un moment précis de cette conscience. Je crains que la décision n’ait pas été accompagnée comme il l’aurait fallu… J’étais, là encore, aux premières loges. Beaucoup de filles se sont pliées à la volonté de leurs frères, de leur père (qu’on oublie trop souvent). Beaucoup aussi se sont pliées à la volonté de leur mère. Toutes ne sont pas victimes des hommes. Beaucoup de ces mères ont aussi pris le chemin de la même rédemption (fausse) que leurs fils incarcérés…
Traiter chacun des problèmes sans le relier au terreau qui le fit naître, et sans voir le lien qui existe entre eux, entre tous, est le plus sûr moyen de se planter encore plus gravement dans le mur. Et maintenant c’est un mur qui tue. Ce texte n’est pas écrit pour trouver des excuses, loin de là. Mais comment soignez-vous une maladie si vous ne voulez en voir toutes les vraies causes ? Alors dire que tout ça c’est du passé, c’est pour le coup être bien naïf.