La révolte des citoyens du monde

Vous avez jusqu’au 8 décembre pour aller applaudir, car il faut l’applaudir, Marjolijn van Heemstra à la Maison des Metallos. Cette hollandaise ne comprend pas pourquoi son amie somalienne ne peut, comme elle, franchir les frontières pour découvrir le monde, pour partir, elle aussi, s’enrichir de l’autre.

Vous avez jusqu’au 8 décembre pour aller applaudir, car il faut l’applaudir, Marjolijn van Heemstra à la Maison des Metallos. Cette hollandaise ne comprend pas pourquoi son amie somalienne ne peut, comme elle, franchir les frontières pour découvrir le monde, pour partir, elle aussi, s’enrichir de l’autre. Marjolijn van Heemstra ne supporte pas de voir son amie constater qu’un humain puisse avoir plus de droits qu’un autre, que la liberté ne soit pas la même pour tous.

 © Garry Davis © Leo van Velzen © Garry Davis © Leo van Velzen

La voilà partie sur les pas de Garry Davis, premier citoyen du monde. Salué par Einstein, soutenu par Camus, Garry Davis a arraché son passeport américain pour créer le sien, universel car humain, celui de citoyen du monde. Emprisonné 34 fois, reçu par 16 chefs d’Etats, il a su donner corps à sa révolte, entre la réalité et le théâtre, entre le jeu et la revendication. Aux douanes ont lui dit que son passeport n’est pas reconnu, il répond qu’il est reconnu de lui et que cela suffit. A chaque ordre il répond par une question, devant chaque convention arrêtée il propose un imaginaire.

Marjolijn van Heemstra a rencontré Garry Davis, chez lui, à 91 ans, aux Etats Unis. Elle a payé pour recueillir, pendant deux matinées, l’enseignement de cet homme révolté, pour comprendre que faire quand malgré tout la réalité semble plus forte que l’imagination. Seule sur scène, en costume de paillettes dorées devant un rideau rouge, elle marche dans les traces de Garry Davis qui commença,lui, par la comédie musicale. Tenant son propre rôle et celui de Garry Davis dans le même costume, elle fait raisonner son expérience avec l’histoire de l’homme qui lui proposa un passeport pour 35$. Modeste et fragile, elle conte, avec humour parfois, sa difficile revendication, son impossible chemin pour casser les frontières. L’ingéniosité de la mise en scène – vous apprécierez l’effet de la rétroprojection de diapositives spatiales sur une feuille A4 au beau milieu de la scène plongée dans l’ombre – nous transporte dans l’imaginaire réalisé des citoyens du monde.

Marjolijn van Heemstra prétend faire du théâtre documentaire, elle en relève les pièges, et les sublime sur scène. Tout, dans l’interprétation, relève de la l‘attitude de révolte permanente qu’Albert Camus (à peine cité mais si présent) donne à voir dans l’Homme révolté. Il y a là l’impossibilité de vivre dans cette réalité imposée, la solitude face à l’immensité de la tâche, le désespoir face à l’invincible réalité. Que répondre au douanier qui vous dit que vous ne faite que combattre vos propres frontières, vous si bien et si libre dans votre riche pays occidental ? Que faire face à l’impossibilité bien concrète de montrer à son amie somalienne que elle aussi peut passer les barrières des hommes ? Marjolijn van Heemstra convoque Garry Davis, ses répliques cinglantes, son imaginaire, son adoration pour les photos venues de l’espace, au dessus des frontières, verticalement. Car jusqu’où montent-elles, les frontières ? Certainement pas jusqu’à la création, certainement pas assez haut pour rendre impossible la création, par l’expression théâtrale qui incarne si bien la posture vitale de Camus, le passionné de théâtre.

Que faire aujourd’hui ? Comment se révolter ? Contre quoi ? Contre qui ? Que faire quand tout semble avoir déjà été essayé ? Assurément, se rendre à la maison des métallos pour voir Marjolijn van Heemstra est une belle manière de tenir ou de reprendre le flambeau de la révolte. 

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