Choisir la mort pour comprendre la vie

L’homme n’a pas fini de s’interroger sur la mort et derrière l’apparente banalité de destins trop communs pour qu’on y attache, d’habitude, de l’importance, certains films nous permettent d’avancer dans la quête du sens de cette improbable existence qu’est la vie humaine.  

Dans Quelques heures de printemps, Stéphane Brizé aborde un sujet qui recèle en lui-même une bonne partie de l’histoire de l’humanité : le suicide assisté. La maman d’Alain, Yvette Evrard, habitée par une bouleversante Hélène Vincent, est atteinte d’une tumeur qui a migré vers le cerveau pour ne pas avoir été traitée assez tôt. Veuve à la vie bien banale dans laquelle le rituel du JT de 20h tient une place de choix, elle découvre au hasard d’une émission télévisée qu’on suppose grand public, une association suisse qui propose une assistance au suicide.  

Lorsque son fils, ayant découvert son idée, la questionne violemment sur cette démarche, Yvette, après avoir timidement indiqué qu’il s’agit d’une décision réfléchie, lâche ces quelques mots qui suffisent pour résumer une vie de dessèchement intérieur et de détresse métaphysique : « Au moins quelque chose que je décide ».

« Au moins quelque chose que je décide » c’est l’expression d’un choix, de la liberté d’un être humain qui décide le moment et le moyen de sa mort rendue encore plus certaine par le développement d’une maladie incurable. C’est l’accomplissement de l’être dans l’arbitrage de son existence. Emancipée du mari, du fils, de Dieu, d’elle-même, Yvette tranche une question aussi vieille que l’humanité.

Envisager les rapports de l’homme à la mort au cours de son histoire est certainement un travail impossible et assurément l’œuvre d’une vie. Ce qui peut néanmoins être dit en quelques lignes c’est que cette histoire est celle de la quête d’une réponse. Il n’est pas une période de l’histoire où les hommes ne se sont pas torturés à comprendre le sens de leur existence et donc de leur mort. Dieu, la religion et la philosophie auront joué un rôle décisif dans cette quête existentielle. Mais depuis que Dieu est mort et que les philosophes se sont perdus dans le tourbillon de la modernité, que nous reste-t-il à nous, simples mortels, pour comprendre notre mort certaine et ainsi notre vie ?

Quelques heures de printemps, en plus d’être un beau film, nous montre en filigrane un chemin pour penser la mort. Par son recours au suicide assisté, Yvette ne s’évite pas simplement de mourir après de longs jours de souffrance, elle effectue un choix dans lequel elle s’accomplie. Cette femme, qui émane tout droit d’un temps qui du point de vue de l’égalité des sexes nous parait être révolu, s’inscrit dans la modernité de l’évolution humaine par un choix, une liberté de décision.

Si les hommes n’ont toujours pas trouvé de réponse satisfaisante à la question de la vie et de la mort, l’histoire est là pour témoigner que le sens de leur évolution est celui d’une émancipation, d’un élargissement du champ des possibles et des choix. Etre libre de choisir, libre de changer, de s’asservir ou de mourir, et par là libre de vivre, là est peut être le chemin de la compréhension de leur existence par les êtres humains.

Pouvoir choisir sa mort n’est pas comprendre la vie, n’est pas devenir immortel ou maîtriser la nature, mais simplement, et absolument, saisir son humanité. Choisir sa mort c’est donner un sens à une existence qu’il a été impossible de décider. Choisir sa mort, enfin, c’est pouvoir répondre « je sais pas, mais c’est ma vie » lorsqu’on vous pose la question « pouvez-vous nous dire si vous avez eu une belle vie ? ».

 

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