La guerre des clics en Afrique francophone: Gabon

Né de l'insomnie d'une nuit. Ce blog, du moins son ossature, dont le premier billet est celui du jour, est né de l’insomnie d’une nuit allant du 30 au 31 Août 2016.

Ce blog, du moins son ossature, dont le premier billet est celui du jour, est né de l’insomnie d’une nuit allant du 30 au 31 Août 2016. Il a surgi des crépitations d’une crise postélectorale prévisible au Gabon dès l’annonce des résultats vivement contestés des dernières élections présidentielles. Littéralement déconnecté du monde entier dès cette nuit, le pays connut le plus long couvre-feu numérique de son histoire depuis son introduction dans le cyberespace. Durant un long et interminable mois, les communications furent perturbées, pour ne pas dire coupées, entrainant ainsi une pénurie d’Internet sans précédent, comme qui coupe l’eau ou l’électricité à un pays tout entier, Internet étant désormais considéré de nos jours, dans certains contextes, comme un bien de première nécessité.  

Il n’y avait pas de possibilité ni d’envoyer un message du Gabon ni d’en recevoir un par WhatsApp. Facebook et tous les réseaux sociaux étaient inaccessibles, les lignes téléphoniques saturées. On disait même que les conversations étaient sur écoute. Pour joindre un proche à Libreville, il fallait tenter plusieurs fois et ce n’est qu’au bout d’une énième tentative aléatoire que l’on entendait un allo miraculeux, brouillé et grésillant qui pouvait se couper à tout moment.

Sur le champ, sous le choc et frappée d’impuissance, l’universitaire, la littéraire et la citoyenne extraterritoriale que je suis, je me demande ce que je pouvais faire pour aider à comprendre, au mieux, ce qui se passait, depuis le lieu où je vis. Quelle partition jouer pour faire quelque chose ? Que faire pour bouger les lignes ? Peut-on bousculer, faire basculer un système aussi tenace en conjuguant seulement des verbes au gérondif, au passé composé ou à l’imparfait ? Vu l’impératif, je décide alors de les conjuguer au présent, quelquefois au conditionnel par mesure de prudence mais très souvent au futur parce qu’en l’absence d’alternative, l’espoir est une impuissance féconde…Je pense aussi à la ponctuation. Que serait la vie sans la ponctuation ? La vie, le souffle, les silences, les effluves, la respiration, la transpiration, le rire, le pleurer, le pleurer-rire, le pouvoir, les contrepouvoirs, les discours et les contre-discours sont rythmés par la ponctuation. Je m’interroge, parfois je m’exclame. Imaginant tous ces corps essoufflés par une course frénétique vers l’abîme, je me propose de mettre des virgules et même des points-virgules à leurs mouvements pour désarticuler la folie haineuse de leurs discordes. En revanche, je ne mets pas de points finaux parce que je ne veux pas encore clore un débat issu d’une page que les architectes de l’amnésie veulent tourner sans l’avoir lu. Quelquefois, je mets des parenthèses lorsque je dois passer à d’autres choses tout en expliquant à l’intérieur de ces dernières des détails à ceux qui ne sont au courant de rien, pour une mise à jour rapide des faits afin de mieux les situer. Mais tout au long de mon écriture, je choisis des points de suspension pour lesquels je voue un culte inassouvi parce qu’ils (dé)peignent une esthétique énigmatique. Hésitants et parfois couards, les points de suspension disent tout sans jamais rien révéler, me permettent d’abandonner un énoncé dans les moments de violence narrative, me laissant marquer une hésitation lorsque je ne sais pas tout, me permettant d’esquiver ou de contourner une idée lorsque je préfère laisser planer des sous-entendus afin que le lecteur devienne complice ou co-narrateur de mon récit. Ce qui me permet ainsi d’envisager une formulation elliptique lorsque le contexte peut être polysémique, polyphonique et parfois dialogique…

Dans la nuit du 31 août, je me réfugie d’abord sur les réseaux sociaux pour y déverser ma bile en guise d’indignation, comme la plupart des Gabonais alors. Très vite, je réalise que les débats sur Internet sont comme un cul-de-sac : épuisants, improductifs, psycho-pathogènes. De plus, échanger avec des interfaces à longueur de journée, cachés la plupart derrière de faux profils et de faux comptes décuplés par milliers, ressemble à bâtir une cité faite de châteaux de sable. Inutile. Ephémère. Histrionesque. Je décide alors de changer de stratégie. Devant mon ordinateur, unique arme chargée de futur, dans un premier temps, je choisis d’écrire un article sur « l’impact des réseaux sociaux sur la communication politique et institutionnelle en Afrique francophone » en m’inspirant, bien entendu, des élections présidentielles gabonaises. C’est plus tard, au vu du matériau glané sur les réseaux sociaux et de la tension qui se lisait entre internautes à travers des échanges liés à la situation politique que je choisis d’adjoindre au titre initial, le sous-titre « Guerre des clics» telle une boutade, en souvenir à l’inénarrable nuit du 30 au 31 août sur Wikipédia, nuit qui fut le lieu d’une guerre des tranchées entre cyber(h)ac(k)tivistes autour de la démographie virtuelle de la province du Haut-Ogooué…

De fil en aiguille, pour une étude plus approfondie, le choix d’un livre s’impose à moi - au lieu d’un article ponctuel tel qu’initialement envisagé- parce que l’écriture est un puissant sédatif, une thérapie efficace contre l’abîme. Par dé-/formation professionnelle, je me propose dès cet instant d’écrire un ouvrage pouvant servir de base épistémologique sur les mésusages du numérique au Sud du Sahara. Structurer et fixer une méthodologie de travail fiable et stable dans un domaine aussi complexe que labile frisant parfois la frivolité, comme le sont certains débats sur les réseaux sociaux, fut ma première et plus grande difficulté. Un véritable casse-tête théorique ! J’ai compris qu’analyser les problématiques issues du numérique comme (nouvel) objet d’étude théorique, revenait quelque peu à questionner les rapports de production et d’échange au sein du cyberespace. Or, au sein d’une société protéiforme sans lieu ni lien social fixe comme Internet et ses réseaux sociaux, ces rapports sont dominés par plusieurs facteurs et pratiques, extérieurs, illimités, incontrôlables, cyber-extraterritoriaux, hétérogènes, éphémères et sans cesse renouvelés, la plupart du temps. Envisager une méthodologie ici revenait à fixer l’indocilité, c’est-à-dire assumer la résistance à toute théorisation dé-fi-ni-ti-ve des nouveaux mécanismes d’écritures mondialisées. C’est un peu comme se confronter à une sorte de virtualité non réalisable[1], au sens glissantien du terme, à cause de l’inadéquation des formes sociales et de l’indétermination du dynamisme global propre aux réseaux sociaux…

Il se passait donc quelque chose en moi. J’avais envie de comprendre. Depuis mon retour à Dakar en 2015, je vivais en marge de la communauté gabonaise par choix personnel. Puis un jour qui fera suite à un chapelet d’autres, je reçois courant août 2016 des appels de compatriotes gabonais vivant dans la capitale sénégalaise pour m’inviter à participer à un sit-in de contestation contre la forfaiture en cours au Gabon. Malheureusement, le rassemblement sera refusé par une notification formelle de la préfecture de Dakar au motif que la demande déposée avait été formulée, non pas au nom du peuple gabonais, mais par des partisans d’un camp politique, les PINGuistes. En effet, toute proportion gardée, la démarche des partisans de Ping[2] fut louable dans le fond[3], mais pécha d’immaturité et de précipitation par une jeunesse trop en colère pour affûter les formes. Cependant, quelques jours plus tard, je serai informée qu’une autre demande a été déposée par une ONG sénégalaise panafricaine dont le ton, malgré une volonté de neutralité démagogique, tanguait clairement en faveur du pouvoir gabonais. Cette ONG voulait manifester sa « solidarité africaine » au « peuple gabonais » victime, selon elle, d’une énième ingérence et d’un paternalisme inacceptable de la part de la France dans les affaires africaines. Parce que je ressentis dans cette démarche, d’une part, une instrumentalisation déplacée, déguisée et indécente attribuée à l’ingérence française, et d’autre part, un non-respect nauséabond et inadmissible quant à la mémoire des premières victimes tombées pour avoir combattu, les mains nues, les ennemis de la démocratie au Gabon, je me convainquis de contrattaquer, en solitaire, sans impliquer les compatriotes majoritairement étudiants, pour ne pas les exposer. Par écrit, j’adressai un courrier à la préfecture de Dakar pour solliciter un traitement administratif impartial dans cet imbroglio électoral gabono-gabonais afin que l’initiative de cette ONG, fût-elle panafricaine, sans le consensus et l’adhésion massive des Gabonais, fût tout aussi annulée au même titre que le sit-in antérieurement refusé aux PINGuistes.[4] Aucune des deux mobilisations n’eut finalement lieu. Cette affaire classée, je me replongeai alors dans les réseaux sociaux…

Des flash-backs me reviennent. Dans un article de l’AFP, je revois une photo prise le 02 septembre 2016 dans un quartier populaire de Libreville. Excédés, des groupes de jeunes ont des poings levés, autour d’un cercueil de fortune. Au milieu, la victime, élevée au rang de martyr, est hissée sur des planches montées à la hâte. Son corps est enveloppé dans un linceul tricolore vert-jaune-bleu, aux couleurs du drapeau gabonais. Selon les informations recueillies des groupes Facebook, la dame aux cheveux blancs effondrée et inconsolable, à côté du cadavre, est la génitrice. D’autres images décuplent de violence avec un déferlement inouï qui met à nu la danse macabre de la hideur humaine et la prise en otage de la raison, aveuglée par l’érotique du pouvoir. Des corps et encore des corps, tous criblés de balles. On aurait dit des poupées inertes sur lesquelles on a dégainé des mitraillettes pour se défouler. Des « corps habillés » marchent sur la ville avec des chars armés jusqu’aux dents comme qui marchent sur la crasse pour en découdre. J’en ai le souffle coupé. Le Gabon, mon pays natal, un pays en guerre contre lui-même, un pays où la confiance venait de disparaître et où tout le monde se regarde en chiens de faïence. Tout ceci uniquement parce que des citoyens, désarmés depuis les premières élections multipartites de 1993 dans le pays, ont osé réclamer une énième fois les véritables résultats sortis des urnes. Des citoyens sont, une fois encore, traqués comme des bêtes indésirables pour avoir eu l’outrecuidance d’exiger simplement le verdict des urnes…

Des blessés du QG de Ping sont refoulés des hôpitaux publics comme des pestiférés à tel point que, même ceux qui sont en piteux état, préfèrent se cacher quitte à ce que mort s’en suive pour ne pas être repérés par les milices en cagoules qui sillonnent la capitale comme à la chasse. Des articles sur les réseaux sociaux se contredisent parfois, certains antidatés, si bien que moi qui suis d’habitude assez réfractaire aux médias traditionnels, faute d’alternative, TV5 Afrique, Africa24, France 24, BFMTV et France 2 deviendront mes principaux abreuvoirs. Je zappe d’une chaine à une autre de façon compulsive et nerveuse sans rien retenir. Je veux savoir ce qui se passe chez moi, minute par minute, seconde par seconde. Je veux revoir le pays de mon enfance. Où diable l’a-t-on confisqué ? En neuf ans d’existence sur Facebook, jamais je n’avais vécu auparavant une angoisse pareille à nulle autre à travers les réseaux sociaux.[5]

Sur l’une des chaines de télévision mentionnées plus haut, dans une pièce qui a été vidée pour brouiller les pistes, des survivants couverts d’hématomes partout et craignant pour leur vie, témoignent sur place, à Libreville, alors que d’autres préfèrent garder l’anonymat. Parfois, piquée par l’émotion, je veux croire qu’il s’agit d’une série de montages orchestrés pour ternir l’image du Gabon. Cependant dans des phases de lucidité, l’évidence me ramène à la réalité. Des reportages à sensation fusent et viennent confirmer le vécu de l’imaginaire d’un pays désormais en guerre permanente avec lui-même, preuves à l’appui. Une bande montre des familles meurtries, totalement désespérées, squattant des entreprises de pompes funèbres pour espérer au moins retrouver les corps de leurs proches portés disparus depuis plusieurs jours. Là encore, hélas, les pompes funèbres refusent catégoriquement l’accès aux médias (principalement occidentaux) et même aux familles selon apparemment des instructions fermes reçues d’en haut. Pour des populations africaines qui sacralisent les morts à travers une série de cultes et de rituels, comment a-t-on pu, ne fût-ce que par pudeur et au nom de la dignité humaine, empêcher aux familles de rentrer dans ces chambres de congélation pour identifier leurs proches afin de faire au moins le deuil ? Ces images délabrées du Gabon font le tour du monde en une fraction de secondes. Des images puisées la plupart des médias français, avec toute une scénarisation extrapolatoire, sont relayées en boucle, hors des mondes en français sur les réseaux sociaux…

En réalité, la crise postélectorale de 2016 ne fut qu’un catalyseur à effet multiplicateur. Des signes avant-coureurs ponctués par une série de tensions sociales depuis 2009 (année du début du premier mandat de Bongo II) et même bien avant cette année, permettent de comprendre le pourquoi du comment

  (À suivre le 07 octobre 2018)

[1] La virtualité non réalisable comme base théorique et proposition heuristique assume l’impossibilité de la dépendance totale du circuit de production à cause des facteurs dominants extérieurs. Tout comme l’autonomie de son circuit, la méthodologie épistémologique dans le cyberespace en tant que système de production est donc toujours à conquérir…

[2] Même si les initiateurs de la demande étaient essentiellement des partisans et sympathisants de la « galaxie de Ping », cependant, comme moi, plusieurs citoyens sans couleur partisane choisirent de s’associer solidairement à eux de façon circonstancielle parce que la crise postélectorale, devenue une crise nationale, avait endeuillé injustement des familles gabonaises, avant tout.

[3] Le fond de la démarche consistait à s’indigner collectivement contre les exactions commises à l’issue de la crise postélectorale tout en exigeant le vrai verdict des urnes, quelque fût le candidat gagnant.

[4] Les manifestations contre le coup d’état électoral durant la crise postélectorale ont créé un groupe protéiforme composé de partisans de Jean Ping, des membres de sa coalition et des citoyens, comme moi, libres de toute connotation partisane qui réclamaient pour le Gabon, la transparence et le verdict des urnes.

[5] Je suis sur Facebook depuis le 08 avril 2009, soit environ deux mois avant l’annonce officielle du décès du président Omar Bongo Ondimba (père de l’actuel président gabonais), à Barcelone en juin 2009.

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