L’éloge de la paresse

Le "qui perd gagne" et les souvenirs en vrac de mon enfance

 Le qui perd gagne est un jeu dont se souviennent tous ceux qui, comme moi, ont grandi au Gabon dans les décennies 80 et 90 du siècle dernier. Il s’agissait d’une technique passe-partout utilisée par les P.M.E (Partisans du Moindre Efforts) comme joker applicable à n’importe quel jeu. Cela consistait à déclarer vainqueur par ordre de démérite le joueur (cas d’un jeu individuel) ou l’équipe (dans le cas d’un jeu collectif) perdant(e), c’est-à-dire le joueur/l’équipe ayant obtenu la performance la moins élogieuse, soit en interchangeant tout simplement le palmarès soit en inversant le score obtenu par l’ensemble des équipes en lice. Les médiocres excellaient alors dans l’art de la manigance et de la fourberie, quitte à tricher ouvertement, rassurés peinardement qu’ils seraient déclarés vainqueurs de toutes les façons à la fin d’un match ou d’une quelconque partie, peu importât leur contreperformance et leur esprit anti-olympique.

Aujourd’hui, désuet et anachronique dans le concert de sociétés qui affûtent la perfidie avec argutie, le qui perd gagne n’est plus tout à fait d’actualité chez les jeunes générations parce que les jeux de loisirs, collectifs, ont été remplacés par des jeux électroniques, plus sophistiqués et individualistes. Mais tout se passe comme si sa stratégie a été recyclée en politique à travers les différents processus électoraux…

Nous sommes à la fin des années 80, entre 1988 et 1989, je ne me souviens plus bien. Le pays vit les derniers moments apocalyptiques du joug de la pensée unique de Bongo I. Poussé par la pression internationale (chute du mur de Berlin, discours du Président François Mitterand au Sommet France-Afrique à la Baule, etc), le Gabon accouche au forceps d’un multipartisme prématuré et de façade comme paravent d’ouverture. Il s’agit en réalité, d’une sorte de greffe démocratique toujours en phase d’incubation où la complexité des réseaux endogènes et internationaux présente un modèle politique atypique, à savoir une démocratie institutionnelle ou une dynastie parlementaire, avorton sans limite de la créativité du tout-puissant architecte de la Françafrique de l’époque. Il ne faut pas se le cacher, en ce temps-là feu Omar Bongo donnait le ton, le tempo et le temps dans la sous-région et même au-delà, à travers des réseaux auxquels il valait mieux ne pas se brancher si on n’était pas sûr d’avoir le bon volt, pour ne pas finir électrocuté.

C’était l’époque des gouvernements d’ouverture ou d’union nationale avec une panoplie de conférences nationales et d’accords de Paris que les acteurs du casting politique étaient sûrs de ne pas respecter. Une longue période de négociations incongrues où, pour s’enrichir, il suffisait de slalomer entre plusieurs idéologies, se lever opposant le matin, se déclarer à midi apte à négocier et finir le soir nommé au conseil des ministres. Faire de la politique politicienne était la meilleure façon d’assurer ses arrières et l’avenir de sa famille sans forcer le talent. C’était cela la fameuse politique du ventre chère à Jean-François Bayart. S’engager dans une opposition récalcitrante ouvertement dissidente relevait alors de la témérité voire du suicide. Une véritable hérésie parce qu’elle faisait tanguer des pactes nocturnes où chacun jouait un rôle prescrit à la face du jour selon une ligne de démarcation en apparence infranchissable.

Il faut dire que les souvenirs fugaces qui jalonnent l’Histoire collective du Gabon étaient peu reluisants et assez traumatiques. A la fin des années 70 et durant une bonne partie des années 80, on exécutait encore publiquement des individus dans le pays pour des raisons parfois fallacieuses.[1] La citoyenneté était un acquis à géométrie variable selon le profil du citoyen parce que l’Etat, c’était encore et toujours LUI. C’était peu avant la chute du mur de Berlin et de l’avènement brinquebalant du multipartisme en Afrique francophone, suivi des prémisses de la démocratie qui aboutirent au Gabon à la Conférence Nationale de 1990 et aux premières élections présidentielles multipartites de 1993.

Fin mai 90, environ un mois après la Conférence Nationale, Joseph Redjambé, premier secrétaire général du Parti Gabonais du Progrès (PGP), avait été retrouvé mort à l’hôtel Dowé dans des circonstances mystérieuses non encore « officiellement » élucidées. L’hôtel Dowé avait été calciné, considéré comme le lieu d’un crime crapuleux selon les proches. Consécutivement, des femmes myénès, ethnie du défunt opposant, avaient battu le bitume, nues[2] pour réclamer que vérité fût faite sur l’assassinat de ce martyr qui, par ailleurs se trouvait être, comme un bégaiement de l’histoire, le frère ou le cousin germain d’Agondjo Okawé et de Jean Ping.

En 93, j’avais 13 ans. Je garde donc des souvenirs évasifs emplis d’épais nuages de violence. Je revois des flashs brumeux se dégageant d’une capitale gabonaise devenue incontrôlable. Je me souviens des grèves à répétition, des remous en tous genres, d’une année blanche que je n’arrive plus vraiment à situer, des braquages en vrac à l’arme lourde parfois avec la complicité des forces de l’ordre, parce que d’anciens braqueurs recyclés dans les corps de sécurité livraient une guerre des gangs à leurs anciens comparses, faisant des victimes collatérales tristement piégées par des balles perdues. Je me souviens aussi des règlements de comptes maquillés en bavures policières et de crimes crapuleux commis par des individus sans foi ni loi. Je revois une situation d’insécurité à même de rivaliser avec les films policiers d’Hollywood. Port-Gentil et Libreville allaient vraiment mal. Il s’agissait de villes macabres, disait-on, où on tuait et on brûlait pour un rien. Les émeutiers qui fourmillaient étaient catalogués comme des pillards par les médias officiels, faute de réseaux sociaux à l’époque pour contredire les versions de convenance et de connivence. Aussi, pour décourager la détermination des dissidents, la soldatesque jouait à cache-cache avec les séditieux en tirant à balles réelles sur tout ce qui bougeait au nom de l’unité nationale, de l’intégrité territoriale, de la souveraineté nationale et de la sécurité des biens et des personnes. Les plus chanceux allaient pourrir dans les bagnes, le temps d’une accalmie. On pillait partout et les entreprises françaises comme Total et consorts étaient vraiment menacées. Les gens en avaient marre et voulaient brûler en guise de psychodrame thérapeutique, un point c’est tout.

À Libreville, « Radio Liberté » avait été attaquée par des éléments cagoulés. Cette radio appartenait au candidat de l’opposition, le Père Paul Mba Abessolo, élu du peuple mais non reconnu par la Cour Constitutionnelle déjà dirigée alors par son indétrônable Marie-Madeleine Mbourantsouo, ex-maîtresse du défunt Bongo I et mère de certains de ses enfants. Dans le bras de fer engagé lors de cette première élection présidentielle d’un nouveau genre, Paul Mba Abessolo s’était autoproclamé vainqueur, ne reconnaissant pas la victoire d’Omar Bongo. Sûr d’avoir la légitimité du peuple, ipso facto il forma un gouvernement parallèle qui donna vraiment le ton pendant des mois dans le pays. Je revois toutes ces choses et bien d’autres que je ne peux restituer ici qu’en ordre dispersé...

Tenez avant 1990, la célébration du 12 mars (date marquant la création du parti unique, le P.D.G., parti-État) se confondait à celle du 17 Août (fête de l’Indépendance du pays). Les deux dates étaient fériées, chômées et payées non récupérables sur toute l’étendue du territoire national, tout comme le 30 décembre, date marquant la naissance du fondateur du P.D.G, Omar Bongo. Nostalgique d’une époque où le communisme faisait fureur en Afrique subsaharienne, des citoyens s’appelaient alors « camarades militants » entre eux. Car, on était d’abord partisan-puis-citoyen ou citoyen-et-partisan ou encore partisan-citoyen. Dans les écoles primaires, nous faisions le travail manuel les mercredis après-midi, en guise d’éducation civique que l’on renomma « instruction civique ». Pour nous partager sa vision politique, on nous faisait mémoriser des extraits de textes tirés du « petit livre vert » d’Omar Bongo, sans jamais faire allusion à l’endoctrinement idéologique corrosif, ni au culte de la personnalité, narcissique et aveugle, comme pour imiter Mao Tsé Toung et son petit livre rouge, en plus d’être admiratif de Mouammar El-Khadafi qui eut aussi un petit livre vert (1975) et du chef des superlatifs qu’était alors Mobutu Sésé Séko, Président - roi du Zaïre.

Informé(e)s que l’on désignait parmi les meilleurs élèves, les plus éloquents pour lire à haute et intelligible voix les préceptes de l’Illustre-Disparu-Chef-Maréchalat-du-Roi-Dieu, à l’approche du 12 mars, fête plus nationale que le 17 août, nous rivalisions de performance en classe pour figurer parmi les meilleurs. Ainsi nous avions le privilège et l’honneur de réciter publiquement devant le préfet et toutes les autorités de Mitzic, la localité où j’avais grandi, les maximes et préceptes du Grand-Camarade-Militant-Président-Fondateur-du-Parti-Démocratique-Gabonais-Apôtre-de-la-Paix… Dans le même temps, la devise « Dialogue – Tolérance – Paix » du parti-État était interchangeable pour nous avec celle du pays « Union – Travail – Justice », parce que l’agenda personnel du parti unique supplantait tout en l’usurpant la mémoire collective d’une Nation.

A l’époque, Internet était un rêve impossible et ne possédaient de téléphone fixe que quelques rares privilégiés, considérés comme des héritiers directs du système, c’est-à-dire le monarque lui-même et ses caudataires. Voyager était alors aussi un rêve incertain parce qu’avoir un passeport était déjà un projet inatteignable pour la plupart, étant donné la panoplie de documents qu’exigeaient les services compétents, ayant pour but de décourager les usagers anonymes.

Je me souviens encore des dimanches, le seul jour où l’avion desservait ma ville natale, nous nous endimanchions pour aller voir le bal des passagers qui montaient et descendaient, on aurait dit un spectacle comme au théâtre. Et lorsque nous nous rendions à l’aérodrome que nous appelions indifféremment aéroport ou aviation ignorant tous des standards aéroportuaires, pour accueillir enfin un proche parent, nous nous retrouvions dans la classe des privilégiés comme si celui qui arrivait nous inondait de son aura et de sa distinction sociale.

Dépourvu de téléphone portable, l’information ne circulait au compte-gouttes que par des voies officielles. Inutile de vous dire la manipulation qui y régnait et la mystification-mythification dont abusait tout ce qui avait un rapport (in)direct avec le terme « autorité ». On était crédible selon qu’on s’était greffé à un grand nom qui faisait de vous un fils de, femme de, frère de, sœur de, maîtresse de et même cousin éloigné de, au grand dam des valeurs humaines et de la compétence professionnelle, au pays de l’or noir et de la providence éternelle où, soit dit au passage, on n’avait pas besoin de fournir d’effort si l’on connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un pour intégrer la fonction publique. Naître dans le karma de patronymes anonymes condamnait à l’oubli et réduisait au silence tandis que les autres, arrogants, se prenaient pour des démiurges voire des dieux vivants… On dirait que tout ceci c’était hier et pourtant c’était il y a plus de 30 ans …

 

 


 

[1] https://www.peinedemort.org/zonegeo/GAB/Gabon

[2] Dans certaines traditions de l’Afrique équatoriale, la manifestation d'une indignation suprême chez une femme du troisième âge s'illustre par l’exhibition de sa nudité.

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