We Eat Africa by Afro Cooking et LeChefAnto (édition de Dakar 2019)

Reprendre possession de soi par les papilles gustatives.

Après une première édition à Paris en juillet 2018, la deuxième édition du festival We Eat Africa (WEA) a eu lieu du 24 au 28 avril dernier au Novotel de Dakar, une première en Afrique. Organisé par la plateforme digitale AfroCooking[1] et LeChefAnto[2], WEA est un concept pionnier qui vise à promouvoir le patrimoine culinaire du continent à travers sa professionnalisation par les chefs/cheffes de la gastronomie africaine.

L’édition de Dakar comprenait des conférences-débats (avec panels axés sur l’entreprenariat au féminin, la transmission des savoirs culinaires, etc.), des diners assis avec menus spécialisés, un marché éphémère consacré à la promotion des produits locaux et, bien évidemment, des ateliers de cuisine des mains des Cheffes dont la Cheffe Prisca Gilbert de Côte d’Ivoire, la cheffe Suzanne Badiane du Sénégal et LeChefAnto du Gabon, entre autres.

La deuxième édition du festival des cuisines d’Afrique est innovatrice en ce qu’elle a mis un accent spécial sur les femmes cheffes pour respecter une tradition immémoriale qui considère la cuisine comme un secteur privilégié attribué à la gent féminine (symbole du ventre qui donne vie), et plus qu’un secteur, un espace de socialisation, de sororité et d'empowerment réservé aux femmes au sein de la psyché collective, en Afrique subsaharienne.

Loin de faire des cuisines africaines la chasse gardée des femmes, à travers la deuxième édition de WEA, LeChefAnto et le magazine AfroCooking (en co-organisation avec Le Novotel Dakar) ont voulu rendre un vibrant hommage aux mères du continent matriciel pour l’impact de leur rôle joué au sein du tissu social.  

Une édition We Eat Africa « spéciale femmes » vise à redorer le blason de leur contribution dans la sauvegarde d’un patrimoine culturel au potentiel inépuisable en tant que dépositaires de ces savoirs.

Une édition WEA « spéciale femmes » est un symbole militant en faveur de la réhabilitation d’un collectif frappé, à tort, au quotidien par une invisibilité socio-politique où leur participation à l’édifice est trop souvent reléguée à l’arrière-cour des foyers sous le motif rétrograde que « cuisiner n’est pas un métier parce que tout le monde peut le faire », oubliant de par leur abnégation, la contribution de ces femmes dans l’épanouissement et la performance des acteurs sociaux. Que peut un ventre affamé sans l’amour d’une mère qui fait des miracles parfois pour nourrir sa progéniture ?

Une édition WEA « spéciale femmes » souligne aussi la complexité du quotidien des femmes entrepreneuses dans leurs multiples défis de concilier leurs activités professionnelles et leur rôle d’épouse, de mère, etc.

  • Les ambitions nées de grands rêves partent de petites anecdotes singulières.

Pour Kossi Modeste, le créateur d’AfroCooking, l’idée de ce magazine digital part d’une absence de représentation/représentativité de la gastronomie africaine dans les concours comme MasterChef et TopChef de façon générale et plus spécialement d’un sentiment que sa mère qui, pour lui, était un cordon bleu et sa "star" ne se retrouvait pas dans les starting-blocks du ranking des chef.fe.s la gastronomie mondiale, alors qu’elle ne déméritait pas. Elle était simplement frappée d’invisibilité (sociopolitique), comme la plupart des collectifs en situation de minorisation. Ne la voyant ni à la télé ni dans les magazines, il décide alors de créer une plateforme digitale consacrée à la diffusion des recettes et mets des terroirs du continent africain.

C’est ainsi qu’animé par la passion, la volonté et la détermination, cet informaticien de profession créé AfroCooking pour rendre hommage à sa maman. Six ans plus tard, le magazine qui initialement était un hommage à sa mère l’est devenu pour toutes les mamans africaines et partant une reconnaissance pour tout un continent et plus largement de tout un peuple distribué dans le monde par les itinéraires de l’Histoire transcontinentale.

En optant pour une version digitale, la stratégie du magazine AfroCooking est très méthodique en terme de visibilité parce qu’elle permet de ratisser large dans le concert tentaculaire de la blogosphère mondiale. De 500 exemplaires par édition gratuitement offerts à ses débuts, la revue est passée à plus de 35000 exemplaires vendus, dans plus de 35 pays à travers le monde…

Quant à la fondatrice de WEA, LeChefAnto, passionnée de cuisine, elle grandit au Gabon, son pays d’origine jusqu’à 15 ans. Puis, elle se rend en France pour faire de sa passion un métier, au grand désespoir de ses parents pour qui cette profession manque d’ambition. « Quand on a été éduqué dans les traditions africaines, toutes les filles savent cuisiner et on ne dépense pas de l’argent pour envoyer un enfant étudier la cuisine surtout lorsqu’on est issue d’un milieu plus ou moins aisé, avec un papa ingénieur, une maman nutritionniste, un frère expert-comptable, une sœur ingénieure et une autre, docteure en pharmacie. Cuisinier ça faisait un peu comme un cheveu dans la soupe », se souvient-elle en souriant. Obstinée, de façon prémonitoire, elle lancera à son père sceptique que jamais il n’aura honte d’elle et qu’avec la cuisine, elle fera de grandes choses. Aujourd’hui, il est très fier et content de savoir que la petite Anto de l’époque avait vu juste et ne s’est pas trompée de chemin.

Le cursus du ChefAnto révèle qu’elle a étudié dans de grandes écoles de cuisine avec comme enseignants, les chefs meilleurs ouvriers de France. C’est aussi durant sa formation que s’opère le déclic. Elle sera souvent étonnée de voir que lorsqu’on brossait un tour sur l’Afrique durant les cours, le continent était réduit au couscous ou à la pâte d’arachide, perdant de vue toute l’étendue des richesses de sa gastronomie.

A ses débuts, au lieu d’ouvrir un restaurant, elle décide plutôt de se lancer comme cheffe à domicile pour pénétrer l’imaginaire des gens, à travers une méthode pédagogique très efficace : la proximité, pour faire découvrir les cuisines africaines, tout en créant un lien social autour des ingrédients dont l’exotisme est un frein et un mythe décourageant. Contrairement à un restaurant, cuisiner pour un consommateur, dans son cadre, permet à ce dernier de suivre les différentes étapes et même, de participer au processus donc se familiariser à ce qu’il reçoit dans son assiette. Avoir accès aux produits bruts et leur raconter l’histoire et les anecdotes autour de ces produits, raconter l’évolution des recettes du savoir ancestral hérité de sa grand-mère à son adaptation à elle, rester dans la tradition tout en ajoutant une touche de modernité avec un visuel qui séduise sont les astuces de la marque déposée du succès de LeChefAnto. En plus de cheffe à domicile, aujourd’hui, elle donne des cours de formation en entreprise et travaille actuellement pour Canal+ Afrique où tous les mois, elle fait la promotion d’un pays via sa cuisine.

Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, c’est curieusement au contact de l’autre que l’on se révèle à soi. Le festival We Eat Africa qui célèbre les cuisines afros est une initiative afrodiasporique partie de Paris pour combler le déficit de figures noires pouvant servir de référence aux générations africaines et afrodescendantes dans un monde où la domination par les écrans fait la part belle aux macro-récits, catalyseurs des imaginaires aussi bien individuels que collectifs.

Les cuisines africaines ou afrodescendantes qui se conjuguent au pluriel, aussi bien par leur diversité que par leur inépuisable richesse au gré des géographies de la cinquantaine de pays ayant en partage ce patrimoine collectif, trouvent à travers WEA une tribune avant-gardiste idoine pour leur promotion. Loin des clichés, préjugés et divers stéréotypes qui invalident -à tort- la valeur nutritionnelle et la qualité esthétique de ces dernières, le défi lancé par l’équipe de WEA permet d’affirmer et confirmer qu’en Afrique on peut manger équilibré, riche et bio, avec un visuel attrayant comme le défendent les initiateurs du festival. WEA est une croisade culturelle pour reprendre possession des identités africaines à travers les papilles gustatives et une fenêtre promotionnelle et exclusive de la gastronomie du continent.

Vivement la troisième édition, déjà en cours de négociation de la part d’autres pays voulant accueillir coûte-que-coûte ce hub itinérant de la gastronomie africaine qui, progressivement, s’est installé de par sa brillante créativité, dès sa première édition, en rendez-vous inévitable de l’agenda culturel africain.

 

 

 

[1] https://www.afro-cooking.com/ Kossi Modeste qui est initiateur de ce magazine numérique consacrée aux cuisines noires est aussi accessoirement un promoteur culturel.  

[2]D’origine gabonaise, Anto Cocagne connue sous le nom de LeChefAnto est la fondatrice de We Eat Africa et une des cheffes de référence de la gastronomie africaine.

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