Le "syndrome du résident" et ma visite au musée Léopold Sédar Senghor de Dakar

Le musée qui oscille entre vie privée et vie publique, nous ouvre les portes (dans tous les sens du terme) de l’intimité de Senghor. C’est un véritable pèlerinage dans les entrailles de la vie du président-poète. La mise en situation est impressionnante.

L’ancienne résidence de Senghor, située sur la corniche de Dakar, est officiellement devenue le musée Léopold Sédar Senghor depuis le 30 novembre 2014. L’inauguration s’est faite par Macky Sall (Président du Sénégal en exercice), François Hollande (Président français en exercice de l’époque) et Abdou Diouf (Secrétaire Général de la Francophonie de l’époque) à l’occasion du quinzième sommet de la Francophonie qui se tint à Dakar.

Le musée est une structure en deux blocs traversée par le Boulevard Houphouët Boigny. Le premier bloc est une sculpture (datant de 2015) baptisée « Senghor qui regarde sa maison ». C'est une œuvre grandeur nature réalisée par l’artiste-sculpteur El Hadj Mboup à l’initiative du poète Amadou Lamine Sall.

Senghor est vêtu d’un costume, assis sur un fauteuil, les mains sur les cuisses. Derrière une paire de binocle, l’air imperturbable, le regard fixe, il a les yeux rivés sur sa maison.

Le deuxième bloc est le bâtiment qui a servi de résidence à l’ancien président de la République du Sénégal, membre de l’Académie Française.

Au musée, il n’y a pas grande affluence. Le bâtiment est ouvert au public du lundi au samedi, le matin de 10h à 12h et l’après-midi de 15h à 17h. Les tarifs d’entrée varient selon le profil : 2000 fcfa pour les adultes, 1000 fcfa pour les étudiants et les corps habillés, 500 fcfa pour les élèves et les enfants de moins de 12 ans. Le visiteur laisse une pièce d’identité à la guérite (qu’il récupère à la fin). Seul la cour extérieure peut être filmée. Le décor y est très sobre. Des sculptures de bois en filigrane tiennent compagnie à un baobab qui sert d’abris aux militaires qui, à leur tour, assurent la sécurité (c’est eux la guérite). De temps en temps, lorsqu’il ne tond pas la pelouse, un jardinier arrose les fleurs ou cisaille les branches de quelqu'arbre.

Les visites sont assez protocolaires. Pour éviter la surenchère des images ou la spéculation voire le plagiat de l’architecture, les photos sont formellement interdites à l’intérieur du musée. (C’est tout de même l’ancienne résidence d’une des plus grandes figures de l’Histoire de l’Afrique francophone).

L’architecte qui a assuré les travaux de la maison s’appelle Bernard Bonami, le style soudano-sahélien des lieux est une commande spéciale du client Senghor. Jean-Pierre Brossard est le ???

Cette maison est devenue le lieu d’habitation officielle pour le couple Senghor en décembre 1980. Une bonne partie de leur vie, le couple fera la navette entre Dakar, Paris et la Normandie lorsque Senghor fut nommé à l’Académie Française.

La maison, au goût minimaliste, est distribuée entre salles de réception, salons et chambres. Le rez-de-chaussée est un agencement de salons, de salles d’attente, au centre une « chute d’eau murale » offre une luminosité naturelle à l’ensemble des pièces.

Le bureau des audiences se trouve au rez-de-chaussée. Mariama Ndoye, première muséologue du Sénégal, est la Directrice du musée. L’ancien bureau de l’Académicien lui sert provisoirement de bureau de fonction. (On ne peut demander mieux). La Directrice a eu la courtoisie de nous laisser entrer dans le bureau interrompant ainsi sa séance de travail, le temps de notre visite. Le guide nous la présente. À la surprise de savoir que je suis gabonaise, elle m’informe qu’elle doit son premier prix international au Gabon, un prix littéraire décerné par Justine Mintsa, une éminente écrivaine et professeure gabonaise.

Les salons du musée portent des noms de couleur au gré des tons qui dominent la pièce. L’influence de la Normandie est notable. La passion pour les fleurs est omniprésente.

Le salon rose (une salle d’attente ou de réception ?). Le salon privé du couple se trouve à gauche du bâtiment, il est dominé par un éclatant vert émeraude, ce qui donne une fraicheur intemporelle aux rideaux et à la tapisserie des meubles. Senghor et sa femme y prenaient les trois repas journaliers dans une intime sobriété, nous confesse le guide. La porte du fond conduit à la chambre de Philipe, l’unique fils du couple né en 1958 et décédé dans un fâcheux accident de voiture à Dakar en 1981. Il avait 23 ans. Dans la chambre de Philipe, sa boîte à musique est restée intacte, à l’endroit où il l’avait demandée. Le décor et l’ambiance de la pièce sont habités par une absence présente que seul le visiteur peut ressentir. On aurait dit que depuis 1981, pour cette famille, Philipe n’est jamais parti…

Un ascenseur conduit au premier étage mais je ne crois plus qu’il fonctionne, je n’ai pas demandé non plus. L’escalier est le moyen le plus sûr… Au premier étage se trouvent: la chambre de Colette l’épouse (en seconde noce) de Senghor, celle de son mari, puis deux chambres d’hôtes avec salle de bains (la première a été appelée la chambre des glycines pour sa tapisserie murale ; la deuxième est la chambre à rayures pour les mêmes motifs). Une autre chambre appelée autrefois la chambre de l’étage avant 1981 fut unanimement rebaptisée « la chambre de Mami » en souvenir à l’année 1981, lorsque la belle-mère de Senghor y séjourna durant les funérailles de son petit-fils Philippe et, « traditionnellement », à toutes les autres occasions qui accueillirent ses séjours dakarois.

Tous les tableaux qui ornent les murs sont d’origine, ils datent la plupart des années 80, signés de grands peintres sénégalais. Les objets d’art étrangers sont des présents de divers dirigeants du monde, reçus à l’occasion de voyages à l’étranger ou de la part d’hôtes ayant séjourné au Sénégal. Tous les objets sont inventoriés, on aurait dit une maison de taxation. Inutile de vous dire que les caméras de surveillance sont discrètement planquées partout, ce qui n’empêche pas de donner une touche de familiarité à la chaleureuse visite guidée des mains de Barthélémy Sarr.

Les photos de Philipe enivrent constamment la maison, en souvenir au fils parti trop tôt. Le bureau privé de Senghor est situé au premier, celui dans lequel il passait ses matinées. C’est le seul endroit où l’on retrouve la présence des fils nés de son premier mariage (d’avec Ginette Eboué, la fille de Félix Éboué, gouverneur de l’Afrique Occidentale Française). Une bibliothèque murale conservant des livres pleins à craquer occupe les trois quarts de la pièce.

Non loin de là, dans la chambre de Senghor trônent deux photos : une, du propriétaire des lieux en Normandie avec, en fond, Philipe tout petit. Il ne devait pas avoir plus de dix ans. Puis une autre, une photo de Philippe le jour de sa confirmation. L’alcôve de Colette est fleurie de vert, en souvenir à la Normandie. La pièce offre un accès direct à la chambre de son mari. Sur la commode du chevet, il y a trois photos portrait : une photo de l’amie allemande de Philippe (décédée elle aussi en 1981, dans le terrible accident mortel) et l’autre de Senghor, la troisième est de Philipe.

De tous les  livres aperçus dans le musée, mon regard s'est jeté sur La capitalisme utopique de Pierre Rosanvallon, L’image du Noir dans l’art occidental (j’ai noté le titre oubliant de mentionner l’auteur), Tout sur les sociétés anonymes d’Yves Lacoëntre…

Le musée qui oscille entre vie privée et vie publique, nous ouvre les portes (dans tous les sens du terme) de l’intimité de Senghor. C’est un véritable pèlerinage dans les entrailles de la vie du président-poète. La mise en situation est émouvante. 

Le guide est à lui seul une mémoire exclusive et une relique vivante de ce musée, une des pièces maitresses qui donne de la vie à l’extrême sobriété de ces lieux. Retraité depuis 2005, Barthélémy Sarr fut l’un des gardes du corps de Senghor depuis les années 70 jusqu’au décès de l’Académicien. En parlant du musée avec une si rare maestria, en agrémentant son récit d’anecdotes inédites vécues par la famille Senghor, Barthélémy partage, en réalité, des épisodes de sa vie à lui aussi.

Avec Barthélémy Sarr, nous comprenons que les meilleurs guides et les plus grands historiens ne se forment pas à l’orée des grands centres de muséologie ni dans les laboratoires des départements d’histoire, ils se forgent plutôt aux côtés des grandes figures de l’Histoire. Car la valeur inestimable de cette mémoire vivante, pour nous, « vaut infiniment » toute formation théorique acquise loin des espérances de la vie.

Bonne visite !

 

N.B. - À propos du syndrome du résident.

Avez-vous été une fois surpris.e, ahuri.e voire choqué.e qu’un.e natif/native ou un.e habitant.e de longue date, résident.e d’un lieu touristique incontournable vous avoue, peinard.e, n’avoir jamais visité le musée emblématique du coin ni avoir songé à arpenter le sanctuaire historique de son périmètre alors que ce patrimoine d’intérêt mondial se trouve à deux pas de chez lui/elle et que tous les jours des touristes venus des quatre coins de la planète y font la queue pour visiter ce lieu mythique? Il arrive même parfois que, touriste, vous cherchiez désespérément, à tue-tête, un espace culturel que vous considériez évident et qu’en vous renseignant dans les parages, un.e natif/native avoue n’en avoir jamais entendu parler.

L’indifférence ou l’inertie qui anime l’habitant est souvent disproportionnelle égale à l’euphorie qui investit qui vient de loin pour. Nous avons déjà été frappé, à des degrés différents, par l’inertie de la procrastination qui renvoie sine die quelque chose qui nous tient pourtant à cœur, mais que l’on ne trouve cependant pas toujours le moment de réaliser, sous le prétexte flemmard qu’on a tout le temps devant soi.

Si comme vous et moi, vous vous reconnaissez dans cette attitude fainéante qui, souvent, nous flageole les jambes, nous contaminant une irrésistible envie d’immobilisme à la dernière minute à cause d’un imprévu et que pour justifiez votre énième procrastination vous vous dites que de toutes les façons, vous le ferez une autre fois (sans date butoir), vous êtes sans doute victime de ce que je dénomme le syndrome du résident. C’est-à-dire « l’attitude-type » de celle/celui qui, habitant.e d’un lieu donné, renvoie la visite d’un endroit emblématique, à l’exemple d’un musée connu de tous, à une date ultérieure, sous le prétexte qu’il/elle a tout le temps devant lui/elle se promettant d’aller un jour le visiter.

Cela m’est arrivé avec le musée de Léopold Sédar Senghor, jusqu’au jour où quatre ans plus tard, j’ai décidé d’aller enfin le visiter coûte que coûte, fin octobre 2018. 

 

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