La société du spectacle : Tata Huguette, victime de 'revenge porn'

Dana Leizza promet de contrattaquer en portant plainte selon ce que prévoit la législation française ou américaine pour le cas des actes cybercriminels de cette nature, l’une des personnes qui a diffusé la vidéo se trouvant géographiquement en France au moment des faits et elle, la victime, aux USA. Un véritable casse-tête juridique.

" Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. […] Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images".[1]

Nous sommes en Août 2017, à quelques semaines du premier anniversaire marquant le deuxième mandat surréaliste de Bongo II, les gabonais ne décolèrent toujours pas. Au contraire, la crise postélectorale continue de saper l’ambiance en entravant profondément le vivre-ensemble. Les Gabonais de la diaspora, déterminés à en découdre avec les « collabos » du système[2], ont décidé de traquer au cours de leurs missions à l’étranger, tout membre influent du système ayant permis (in)directement la réélection considérée comme frauduleuse de Bongo II ou tout individu permettant le maintien au pouvoir de son système. Pour plus de visibilité et d’impact, les cyberactivistes transmettent régulièrement leurs actions en live sur Facebook pour que le monde entier voie comment ce régime est honni.[3] Le leitmotiv est sans équivoque « puisqu’ils nous empêchent de rêver, nous allons, nous peuple, les empêcher de vivre et de dormir » parce qu’en sabordant la dignité de concitoyens, en tirant sur des compatriotes vulnérables et sans défense, ce régime a perdu le droit cette fois de diriger ce Gabon-là, une Nation 2.0. La dernière élection présidentielle a profondément indigné les Gabonais, tous camps confondus. C’est pourquoi des personnes infiltrées dans le camp au pouvoir divulguent systématiquement les plans de vol et relaient les calendriers de missions des personnalités politiques du gouvernement gabonais aux tchameurs[4] de la diaspora pour les désavouer…

C’est ainsi que, fin novembre 2016, Marie-Madeleine Mborantsouo, présidente de la Cour Constitutionnelle depuis sa création et, faut-il le rappeler, ex-maitresse de Bongo I et par ricochet belle-mère de Bongo II, est descendue au luxueux hôtel Four Seasons de Washington avec son mari Lin Mombo, dans le cadre d’une visite privée. Ils y séjournent pour quelques jours d’accalmie après les bourrasques de l’élection de la présidentielle qui vient de s’achever au Gabon. Les compatriotes qui résident aux Etats-Unis, informés de cela, ont donc décidé d’aller leur dire « bonjour à leur manière ». Parmi ces résistants gabonais se trouve Dana Leizza Ma, une cyberactiviste plus connue dans les réseaux sociaux sous le pseudo de « Tata Huguette, la voix de la masse silencieuse ». Les manifestants, armés de banderoles et de pancartes scandent des messages hostiles aux deux touristes gabonais. Ils seront éconduits par la sécurité de l’hôtel quelque temps plus tard, non sans avoir interpellé Lin Mombo qu’ils réussissent à croiser dans le hall de l’hôtel, à défaut de tomber nez à nez avec l’indéboulonnable présidente de la Cour Constitutionnelle (rendue coupable de la forfaiture pour avoir adoubé à huis clos le deuxième mandat inénarrable de Bongo II).

Réalisée par une poignée de personnes qui n’atteignait même pas dix, parmi lesquels les têtes de file de la cyber-résistance aux USA, Alain Serge Obame, Franck Jocktane, Early Cantknockmyhustle Ndossi et Tata Huguette entre autres, la rencontre et sa vidéo sont diffusées en direct sur les réseaux sociaux. Et, grâce à l’effet multiplicateur du cyberespace, la webosphère gabonaise s’enflamme, la vidéo fait des dizaines de milliers de vue en un temps record.

Tata Huguette, une activiste gabonaise de la diaspora, on peut le préciser, est originaire du Haut-Ogooué, la province natale de Bongo II et de la présidente de la Cour Constitutionnelle. Elle a donc, comme tout gabonais dans un pays de moins de deux millions d’habitants, des parents et ramifications dans l’échiquier qui gouverne. Marie-Madeleine Mbouranstouo (alias 3M par les Gabonais) serait ainsi sa « grand-mère »[5]. En effet, la familiarité avec laquelle Lin Mombo la traite, malgré la tension à fleur de peau, autorise des individus à ventiler une version à peu près crédible qui laisse croire que Tata Huguette serait un indic du système gabonais et qu’elle aurait reçu de l’argent durant le séjour du couple Mombo-Mbourantsouo aux USA. La rumeur enfle et prend une telle ampleur que les rapports entre ses vieux acolytes, résistants des Etats-Unis, prennent un coup fatal. « La voix de la masse silencieuse » fait désormais cavalier seul, parce que des factions du cyberactivisme s’entredéchirent pour une histoire de sous qu’elle aurait perçu pour plomber la résistance sans pouvoir donner de preuves ni de trace...

A cette époque, je me trouvais au Gabon, quelque peu déconnectée littéralement des réseaux sociaux pour aller rendre visite à mes parents et toucher du doigt l’ambiance postélectorale. Depuis ma ville natale, Mitzic, des proches m’informent qu’une sextape de Tata Huguette a été jetée en pâtures au monde entier par l’entremise des réseaux sociaux. Telle une métastase dans un corps atteint d’un cancer en phase terminale ou un virus informatique, la vidéo de moins de deux minutes, manifestement filmée par elle-même, se propage de portable en portable et de réseaux en réseaux. Son visage est à découvert, dans une posture de masturbation crue et qui ne laisse point de place à l’imagination. Les alertes fusent de partout, même de la part d’individus que je ne connais point. Spontanément, d’autres inconnus me relaient la bande visuelle, sans ne leur avoir rien demandé. Mon corps se met à trembler et mon cœur à battre la chamade. Étant une mère comme elle, je pense à son enfant qui verra peut-être un jour, par accident, ces images. Je manque de m’écrouler tant mon corps continue de trembler. Pris de spasmes, mon corps ne tremble pas pour moi. Il tremble par solidarité et surtout par analogie pour la nudité de toutes les femmes. Il tremble pour la déshumanisation de compatriotes dont la haine corrosive exhibe un degré alarmant de frustration citoyenne, au point où tous les coups sont désormais permis pour atteindre l’autre. Il ne faut pas s’en cacher, le corps humain en général mais celui de la femme en particulier est un vieil instrument politique, une arme de guerre et un espace de violation de l’intégrité territoriale, dans tous les sens du terme. En effet, les discours de domination et les (pires) crimes de l’Humanité commis depuis la nuit des temps, de l’esclavage, à la Shoah, en passant par la colonisation, les guerres civiles et toutes les exactions possibles, ont d’abord été mis en œuvre ou expérimentés sur le corps humain. C’est en banalisant le corps d’autrui, en le brutalisant dans sa chair, en dénigrant sa différence, en criminalisant ses valeurs, en catégorisant autrui vis-à-vis de soi, en l’agressant dans un contexte de droit précaire, en le dépossédant de son intégrité physique, en dérobant son droit élémentaire à l’humanité, en ôtant son épaisseur humaine, bref en le vidant de tout contenu légitime qu’il a été possible d’en prendre possession et de l’atteindre. Au-delà de toute théorisation, le corps humain est un territoire politique que l’on pénètre, viole pour abattre l’ennemi, un espace d’exploration et d’exploitation, un terrain de spoliation voire d’expropriation foncière. Un paradoxe pourtant dans un contexte national comme le Gabon où des citoyens sont désormais en guerre contre eux-mêmes pour le bien-être d’un même pays…

On le sait, le corps est le premier symbole d’appartenance et d’identification à une communauté de personnes qui commence par soi-même. Le corps est un discours qui tisse le premier rapport à l’autre. Le corps de chacun est son premier territoire et sa chasse gardée. Et lorsqu’il est attaqué, fragilisé ou atteint, c’est l’édifice complexe de l’entre-soi qui dégringole. C’est pourquoi le storytelling autour de la vidéo jugée pornographique de Tata Huguette, diffusée hors de son contexte initial, offrait plusieurs lectures possibles. Pour moi, jeter en pâtures la nudité de Tata Huguette en diffusant sa vie sexuelle au monde entier n’avait pour but essentiel que d’atteindre son intégrité physique et psychique afin de tuer symboliquement la citoyenne Dana Leizza, lui ôtant ainsi toute validité, toute autorité et toute légitimité à poursuivre son cyberactivisme. Ce qui, de facto, réduisait son engagement politique en une série de buzz frivoles, sans crédibilité à l’avenir, et même par le passé, par effet rétrospectif, c’est-à-dire depuis le début de ses incursions cybernétiques. Et c’est ce qui s’est passé, du moins, après la diffusion de cette vidéo-là. Habituée à faire des vidéos live Facebook sur son compte, Tata Huguette s’est limitée dans les premiers jours et même jusqu’à aujourd’hui à ne faire désormais que des audio live, sauf il y a quelques jours où je l’ai revu dans une vidéo live, l’allure triomphale, telle qui fait un retour d’une longue convalescence malgré quelques séquelles…

Parce qu’une confidence virtuelle sur un réseau virtuel à travers une relation virtuelle est un secret de polichinelle, un individu à qui Tata Huguette a eu la naïveté, l’imprudence et la maladresse de faire confiance en lui partageant une vidéo de son intimité, l’a dépoussiérée de sa cache à son tour pour l’envoyer à d’autres individus qui l’ont diffusée sur Internet. Dévoiler la nudité des femmes sur Internet, depuis la dématérialisation de l’humain, via sa réincarnation sur les réseaux sociaux, est devenu l’acte 2.0 de la domination masculine numérisée. À l’aide principalement de faux comptes et divers faux profils[6], pour la souiller, les usurpateurs et les assassins du net se sont servis de la nudité de Tata Huguette pour créer un buzz hors du commun. Les tabloïds de la spéculation collapsent, occasionnant un bug sans précédent parce qu’à la fin de la vidéo, elle fait une dédicace aguicheuse à un énigmatique J.P que les antennes satellitaires traduisent par Jean P... Les donneurs de leçon ne tardent pas à se disputer la tête du peloton, parodiant, insultant, ridiculisant, incriminant Tata Huguette pour sa légèreté ostentatoire oubliant de s’indigner contre l’agression dont elle est victime, le revenge porn.

Le revenger porn est un acte cybercriminel qui consiste à diffuser SANS LE CONSENTEMENT de la victime des images de sa nudité filmées dans un cadre privé.

Des soutiens publics de la part de cyberactivistes comme elle, elle en reçoit très peu. C’est timidement qu’une poignée de membres influents de la cyber-résistance gabonaise, ne voulant pas trop s’afficher dans cette affaire, condamne l’acte à demi-mot. Ses soutiens proviennent plutôt de « la masse silencieuse », des anonymes aléatoires et de quelques personnalités politiques qui ne s’affichent guère non plus, hélas. Une hécatombe émotionnelle au moment où elle en avait le plus besoin, je crois, du moins je l’imagine. Elle est aujourd’hui presqu’abandonnée à son triste sort…

Les cyberactivistes nés de la crise postélectorale sont comme ces nouveaux blessés que décrit Cathérine Malabou sur les traumatismes contemporains. Ils souffrent profondément du complexe du survivant, c’est-à-dire celui qui, ayant perdu un être trop cher et de façon brutale et inadmissible, peut en devenir fou et même fou de douleur notamment par le vide injustement occasionné, au point même de se comporter de façon suicidaire, non sans provocation, comme un tué-tué ou un cadavre qui n’a plus peur de mourir. Certains ont côtoyé la mort de si près que, même dans la gueule de Thanatos, ils danseraient le tango avec lui et inviteraient Bacchus volontiers à boire du vin de palme ou de canne à sucre jusqu’à la lie, tellement ils sont enivrés par la colère. Pour parler comme dans un bestiaire, ils sont pareils à une panthère attrapée à un piège, blessée au sang après s’être débattue des heures durant en vain, furax et revancharde, elle attend le chasseur aux aguets pour bondir sur lui, impitoyablement. Ils sont comme s’ils avaient bu le philtre de la désobéissance et l’élixir de l’insoumission, faisant du Gabon, un pays en gestation dans leur ventre fou.

La résistance née de la dernière présidentielle va dangereusement trop loin. Elle s’est écartée de l’objectif initial et fonctionne en rang dispersé. Ce qui aurait dû être un débat d’idées s’est transformé ici radicalement et de façon meurtrière en un débat de jupons pour n’ensemencer qu’une pépinière de jurons. Facebook est devenu un ring où les uppercuts se partagent et tant pis pour les K.O. Ainsi le revenge porn et plus particulièrement l’acte posé contre Tata Huguette, ne fut pas qu’une simple colère, revancharde et ponctuelle, mais un funeste, sadique et cynique assassinat social. Et il n’est sûr que les victimes puissent guérir de telles blessures psychiques et symboliques. Elles risquent plutôt d’être marqués à vie. L’inhumaine cruauté de cet acte permet de (re)découvrir les valeurs partagées par la communauté des nouvelles (dés)humanités « augmentées », où la société du spectacle, du spectacle éphémère autour du buzz, s’alimente avec avidité et délectation des comédies dramatiques, où la mise en scène des objets aléatoires, dérisoires et donc accessoires nourrit les fantasmes et la surenchère d’un imaginaire glouton. Un assassinat social aux revers pervers, à effet multiplicateur, destructifs, irréversibles car multiformes. En effet, il est démontré que les victimes de revenge porn souffrent de graves problèmes de santé posttraumatiques (dépression, stress, angoisse, folie), de (tentatives) de suicide, d’ostracisation sociale, de perte d’emploi, d’une inévitable difficulté à reprendre une vie sexuelle sereine, confiante, normale, etc. Le revenge porn n’est donc pas un jeu virtuel, mais une agression certes numérique avec une incidence directe « sur le terrain », c’est-à-dire dans la vie d’une personne en chair et en os…

Sans autre issue face à l’irréparable, malgré le choc des premiers jours, la riposte de Dana est immédiate et constante pour ne pas perdre le combat sur le plan cybermédiatique où elle subit un lynchage sans répit. Les misogynes parmi lesquelles des femmes comme elle, loin de la soutenir, sont doublées d’une haine viscérale proche d’un refoulé freudien. Préoccupant. Dana Leizza promet de contrattaquer en portant plainte selon ce que prévoit la législation française ou américaine pour le cas des actes cybercriminels de cette nature, l’une des principales personnes qui a diffusé la vidéo se trouvant géographiquement en France au moment des faits et elle, la victime, aux USA. Un véritable casse-tête juridique. Malheureusement, on n’est pas sur « CatFish fausse identité », cette émission de téléréalité qui démasque les faux profils sur Internet en un tour de baguette magique. Pour le moment, plus d’un an plus tard, la suite n’est pas claire. Sa vie a certes repris, peu à peu, son cours normal mais les séquelles demeurent parce que les ruines intérieures sont des caves trop profondes et l’état d’âme, une galerie avec des annexes fort complexes. Les rapports avec ses anciens compagnons de lutte sont au point mort…Le cas de Tata Huguette n’est malheureusement pas anodin ni anecdotique. Avant et après cette dernière, au Gabon plusieurs personnalités ont été victimes de cette pratique numérique condamnable. Ce qui nous pousse à considérer le revenge porn en politique comme le signe symptomatique d’une société plus que jamais décadente…

[1] Guy Debord (1967). La Société du spectacle. Paris : Buchet/Chastel.

[2] Une liste avait été établie par des membres de la société civile où figuraient des personnalités considérées persona non grata, contre lesquelles des actions ciblées avaient été demandées à la communauté internationale suite aux évènements du 31 août 2016.

[3] L’allégorie du pouvoir qui se dégage de Monologue d’or et noces d’argent de Sony Labou Tansi met en lumière l’arène des affrontements permanents dans les rapports Nord-Sud pour finalement démontrer à travers «la métaphore du grain de sel » comment la résistance se joue sur l’infinitésimal.

[4] La tcham est une danse urbaine connue au Gabon. Par ricochet, on appelle, tchameur depuis la crise postélectorale, tout gabonais qui pose une action contestataire pour manifester son indignation auprès des autorités politiques, lors de leurs missions officielles ou visites privées à l’étranger.

[5] Ne pas considérer ce lien biologique au sens strict du terme.

[6] Les faux profils et/ou l’usurpation identitaire virtuelle, légion sur les réseaux sociaux, sont des actes cybercriminels renvoyant au même but : s’approprier frauduleusement l’identité d’un tiers, un autre internaute, en créant un faux ‘double’ compte au nom de la victime ou simplement en se cachant derrière une identité anonyme par le moyen d’un avatar afin de brouiller la traçabilité du bourreau. A cet effet, le documentaire ‘les réseaux de la haine’ (2014), de Rokhaya Diallo et Mélanie Gaillard, part d’une expérience française pour analyser les propos haineux qui abondent sur Internet. Le film mesure ainsi la transformation profonde des conditions de la prise de parole chez le citoyen 2.0 et observe que la libéralisation ou ‘démocratisation’ de la parole ‘en public’ en ligne autorise un relâchement sans filtre de la dénonciation. A cause du sentiment d’impunité qui semble y régner, on assiste à un déferlement de haine sur Internet sous le couvert de l’anonymat (notamment par le recours aux faux profils, aux pseudonymes et divers avatars), devenu une sorte de voile et une des conditions qui rend possible la désinhibition de la parole. Vu ainsi, Internet ne serait alors que le miroir déformant des tensions sociales ou le visage caricatural des frustrations qui traversent nos sociétés et minent le vivre-ensemble.

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