Le revenge porn: arme politique putative d'une société décadente

Traduit en français par « vengeance pornographique » ou « revanche pornographique », le revenge porn est un acte passionnel dont les victimes sont principalement des femmes. Il s’agit d’une forme de cybercriminalité qui se traduit par le partage public en ligne (= via les réseaux sociaux) d’un contenu intime sexuellement explicite sans le consentement de la victime. Le terme « revenge » renvoie ici à une forme de « vengeance » ou de « revanche » orchestrée à l’origine par un ex-partenaire, après une rupture mal digérée, pour nuire à l’autre. C’est pourquoi les images et vidéos téléchargées sont généralement accompagnées de renseignements personnels comme l’identité complète de la personne, son adresse, son lieu de travail et plus facilement des liens vers ses profils (ou faux profils créés) sur des réseaux sociaux afin de mieux identifier et exposer ainsi la victime…

Au Gabon, le revenge porn est devenu une arme redoutable pour discréditer un adversaire politique ou pour le neutraliser dans tous les sens du terme. La liste ne désemplit pas. Nombreuses sont les personnalités connues ayant été victimes de cette pratique qui est l’œuvre de certains cyberactivistes tapis dans l’ombre. Le phénomène n’est donc plus une question périphérique à la lecture (non exhaustive) des cas connus dont nous choisissons de taire les noms par discrétion. En effet, dans un contexte sociopolitique pollué, où l’état de droit n’est encore qu’une allusion anecdotique, et que les droits fondamentaux et inaliénables les plus élémentaires sont violés et violentés par les institutions ‘garantes de la sécurité’ des personnes et des biens, être victime d’un « revenge porn » relève presque d’un « fait divers » apprécié dans l’espace public pour amuser la galerie ou nourrir un voyeurisme affabulateur, au lieu de protéger ces personnes rendues vulnérables. Loin de s’interroger sur la dégénérescence d’un tel acte, indice d’une société en déclin, en analysant presque de façon clinique les modi operandi et leurs finalités, il semble que les donneurs de leçon se limitent à établir un diagnostic bâclé au moment où là encore la victime est raillée et incriminée. Certains vont jusqu’à sentencier que la victime ‘a bien eu’ et n’avait qu’à ne pas s’exhiber ainsi dans l’intimité sans tenir compte du concert subjuguant des « nouvelles transparences collectives ». En effet, ce n’est pas l’acte sexuel consentant qui fait d’un individu (homme ou femme) une victime de « revenge porn », mais le fait que cet acte sexuel filmé à son insu soit RENDU PUBLIC SANS SON CONSENTEMENT.

En désespoir de cause et en l’absence d’une loi pénale sur la question [parce que les lois sont souvent en retard sur la société et davantage sur une société ‘hypervirtualisée’], l’épilogue de cet embarras social conduit souvent soit à un « coup pour coup », soit à des règlements de compte finissant par d’énièmes crimes d’honneur crapuleux, maquillés et presque jamais élucidés. Au pire des cas, les victimes qui n’ont pas le courage d’assumer la pression sociale dans un pays à faible démographie de moins 2 millions d’habitants comme le Gabon choisissent le suicide pour éviter leur ostracisation potentielle à cause d’un buzz viral qui peut informer tout un pays en un clic.

Au Gabon où nombre de nos institutions et lois proviennent d’un calque sur le modèle français, étant donné que la législation française permet de porter plainte contre des délits commis sur Internet, à quand un amendement dans notre pays dans ce sens pour réguler notre République Numérique afin de protéger la victime puis de rappeler aux cybercriminels que le cyberespace n’est pas une zone de non-droit ? Peut-être alors, pourra-t-on dissuader ces cybercriminels légion sur les réseaux en ligne (cyber-sicaires, cyber-commanditaires, cyber-receleurs, cyber-diffuseurs, cyber-relayeurs et cyber-voyeurs) qui vaquent à leurs forfaits sans crainte, ni pudeur ?

Cerner la complexité de ce nouveau phénomène social n’est pas chose aisée parce que, d’une part le contexte culturel a quelque peu banalisé la misogynie [les femmes étant des victimes majoritaires de ce phénomène], d’autre part l’hypocrisie sociale vantant les mérites d’une fausse pudeur comme gage de ‘bonne moralité’ n’admet pas publiquement l’ostentation ou l’assumation de prouesses sexuelles reléguées dans la sphère privée. En outre, les victimes (homme ou femme) se claquemurent souvent dans le déni, ne se reconnaissant pas catégoriquement dans les vidéos ou clichés rendus publics, considérant cet acte cybercriminel comme un fâcheux montage tiré de l’imagination. Ce qui, tout en conduisant à une sorte de double déni protège de facto les bourreaux. Le double déni se situe à ces deux niveaux essentiels : ne pas s’identifier dans le contenu diffusé d’une part, et de façon plus insidieuse de ne pas être considéré publiquement comme une victime en se terrant dans un silence dévastateur, d’autre part. Cependant, ce double déni destructeur pour la victime « protège » de facto les cyber-commanditaires (ceux qui commandent l’acte) et les cyber-sicaires (ceux qui commettent l’acte) faisant de ce phénomène un acte cybercriminel encore anecdotique et impuni.

En attendant de trouver un nouvel éthos pour la renaissance de notre société décadente, l’on peut retenir que le recours au « revenge porn » pour anéantir socialement son pire ennemi est la manifestation patente d’un pathos collectif résiduel très alarmant. Car cet acte exhume le symptôme viral d’une catharsis commune en délire. En effet, les repères disloqués de notre société malade et inerte, s’exprimant à travers ses/ces actes manqués réitératifs, mettent à nu le refoulé d’un malaise profond. Ici, l’usage en politique de cette arme à effet multiplicateur explosif, en divulguant l’intimité d’un concitoyen pour le tuer socialement, exprime par là-même l’accumulation pandémique de frustrations citoyennes. Cela met en évidence la déshumanisation de leurs concitoyens marginalisés, lesquels croient trouver dans ces actes sadiques des soulagements analgésiques à leurs maux. Or nul acte ignoble fait à l’encontre d’autrui ne suffit pas à se débarrasser de ses propres démons. Le pire de tout ceci est que ce dérèglement sociétal n’est presque plus ressenti comme « anormal » dans la mesure où l’anormal et le normal s’entrechoquent et se confondent au sein d’une société sans repères, c’est-à-dire aliénée pour avoir été conduite par des modèles sociopolitiques sclérosées, aussi bien individuellement que collectivement. C’est pourquoi il devient « naturel » donc « normal », « coutumier », « habituel » et aujourd’hui « banal » d’exhiber politiquement, autrement dit publiquement l’intimité d’autrui sans son consentement et sans que cela ne choque personne outre mesure.

#CQFR.

Ainsi, au Gabon, le « revenge porn » est devenue une redoutable arme de destruction massive et surtout la manifestation d’un chantage en politique avec laquelle il va falloir conjuguer aussi longtemps qu’Internet et ses réseaux sociaux seront utilisés comme des déversoirs de la haine ou des défouloirs sans bornes pour des individus frustrés. Le bipolarisme histrionique de nombre d’entre nous, poussé à l'extrême, démasque chaque jour le visage hideux de l’humain en pleine dégénérescence. Dans un pays où les pires exactions sont protégées voire même encouragées, la jurisprudence de cas antérieurs invite à un amour qui désormais repose sur ‘l’authenticité’ de l’ici et maintenant. Que vaut donc une pâle copie nue de nous dématérialisée sur un smarphone puis partagée hors de notre contrôle et surexploitable en l’envi? À l’ère de l’hyperconnectivité et de l’interconnectivité dues à l’hyperprésence des réseaux sociaux dans notre quotidien, une erreur irréparable est vite arrivée. En effet, désormais, entre amants désespérés, entre un dragueur frustré et son concubin(e) offensé(e), entre un partenaire cocufié(e) et un compatriote désemparé(e), le chantage par le « revenge porn » risque de devenir l’arme de ces hommes et des femmes qui n’ont plus rien à perdre. Dans un monde où il est facile de céder ses images à qui que ce soit ou même de les pirater, nul n’est à l’abri. À l’heure du cyberespace où des histoires d’amour sont happés au pas de course et deviennent aussi fragiles et éphémères que les sociétés qui les (trans)portent, on constate tristement que de telles histoires s’adaptent vite aux nouvelles technologies et peuvent transformer des vies anodines en des individus mortes socialement.

Tout se passe comme le décrit avec justesse Pedro Juan Gutiérrez, un écrivain cubain dont la plume fait tressaillir d’imagination les lecteurs, dans Trilogia sucia de La Habana. Avec un humour épicé et presqu’orgiaque, il met en scène la sexualité cochonne et affolante de ses concitoyens en en décrivant les angles performatifs dans une sémantique ordurière alimentée par une suggestivité sans équivoque. Pedro Juan Gutiérrez défend que l’idée que l’acte sexuel, le vrai c’est-à-dire ‘prendre son pied’, répond à une scénarisation où l’incommodité des lieux, la transgression des corps, leur transpiration, la violence des ébats, la puanteur des salives, la contamination des germes de salive qui s’entremêlent sont au rendez-vous... Il veut souligner, sans tomber dans une caricature pornographique, que le sexe partagé est avant tout un exercice animal où la bête qui sommeille en chacun s’exprime. Autrement dit, qu’il est tout sauf un long fleuve tranquille, seigneurial et aseptisé. Nous n’allons pas entrer ici dans des jugements de valeur, car chacun dans l’intimité a son dada, son délire...

Liens utiles sur le sujet sur Youtube: 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.