« T'étais habillée comment? » #MetooAfrique

Comment l'imaginaire androcentré banalise et justifie le viol pour incriminer la victime afin de dédouaner le bourreau

« T’étais habillée comment »[1] est le titre d’une exposition dont le vernissage a eu lieu le 18 octobre dernier au Musée de la Femme « Henriette Bathily » sis à la Place du Souvenir de Dakar.

« T’étais habillée comment ? », c’est la question à laquelle répondent les courts textes qui font cette exposition, basés sur les témoignages et histoires de personnes victimes de viol au Sénégal et dans d’autres pays. À l’origine de cette démarche, un constat indéniable : les victimes de viol sont trop souvent renvoyées à leur habillement, comme moyen pour les culpabiliser, pour leur faire porter la charge de la violence qu’elles ont subie. « Oui mais, t’étais habillée comment ? » Même lorsque la question est posée dans un contexte où la responsabilité de l’agresseur n’est pas niée, elle reste extrêmement violente parce qu’elle semble relativiser la portée de l’acte, en cherchant à donner à chacun.e sa part de fautes dans l’histoire. La poser, c’est nier le fait que par le viol même on entend absence de consentement, qu’on installe une relation de domination où seule la personne commettant l’acte a la pouvoir de décision sur le corps qu’il contrôle. Dans ce cadre-là, il ne peut y avoir de partage de responsabilité ».[2]

Dans la salle, sur les murs, les vêtements des victimes sont accompagnés de phrases décrivant comment elles étaient habillées ce jour-là. Au sol, un mannequin démembré symbolisant le déchirement du corps et son angoisse, signe d’un mal-être profond. Un autre mannequin aux courbes "féminines" aussi, un peu plus loin est, lui, debout, entier, sa main droite pointe du doigt je ne sais trop quoi. Tous les deux mannequins sont nus. Des coupures de journaux datant de plusieurs années rappellent des histoires de viol au Sénégal, preuve d'un fléau généralisé.

« Le viol et les conséquences dans le ménage : la cause d’un malaise profond au sein du couple. Viol et infibulation ».

« Pédophilie à Saly, un français écope de six mois ferme ».

« Le laitier a-t-il violé sa cliente ? Des zones d’ombre dans le dossier… »

« Viol collectif. La victime était-elle consentante… »

« Guinaw rails : Une fille enlevée puis violée par un groupe d’individus »

« Yeumbeul : L’Oustaz abusait de son élève âgée de 10 ans »

« Viol et pédophilie : Les tests Adn enfoncent le prévenu Youssou Kébé »

Toujours dans la salle, des peintures de Claire Lamarque offrent une lecture alternative sur le thème. Il n’en demeure pas moins que ce sont des peintures, c’est-à-dire un filtre/philtre émotionnel que chacun peut interpréter à sa manière…

La plupart de ces filles viol(ent)ées ne se trouvai(en)t pas tard le soir, seule, dans une rue non illuminée et peu fréquentée, marcha(nda)nt leurs formes, juchées sur des talons aiguilles, portant une jupette et un top crop, une cigarette à la bouche, des cheveux au vent, l’air de « vouloir quelque chose », ainsi que lance le générique trivial qui tente, habituellement, de banaliser en justifiant le viol à chaque fois, comme si les personnes de sexe masculin étaient des « malades aux basics instinctifs pathologiques et congénitaux à surveiller de très près ».

Les victimes qui apparaissent dans cette série de monographies ne sont pas non plus des citoyennes ressortissantes de zones en conflit où le corps de la femme devient très vite un butin de guerre à l’envi.

Les victimes dont la majorité, âgée de moins de dix ans, ont été (at)touchées, visitées sans leur consentement, quelquefois à maintes reprises, dans un contexte de confiance familiale. Des frères, des cousins, des géniteurs, des compagnons de leur mère, des oncles, des voisins, des amis de la famille, des amis « de longue date », des profs de répétition scolaire (et que sais-je encore) à qui on a eu naïvement confiance, ont saisi cette porte d’entrée privilégiée dans le cocon familial pour commettre leur forfait.

L’identité des victimes a été masquée pour des raisons que nous pouvons imaginer, à l'exception de l'une d'entre elles, N. D. dont je salue, au passage, le courage. Elle accorde une interview d’une douzaine de minutes dans une bande audiovisuelle qui passe en boucle malgré les échos liées à une absence d'isolation acoustique de la salle.

Cette exposition ne va pas plaire aux voyeuristes qui s'attendraient à contempler des vagins déchiquetés ou des hymens perforés. 

Le viol n’est pas un acte de volonté réciproque.

Le viol n’est pas un partage de passion sadomasochiste et orgasmique où la victime « choisit » de souffrir pour mieux alimenter son plaisir.

Le viol n’est pas un abandon de soi à autrui dans l’épanchement et l’exaltation des corps qui s’entrelacent et s’amourachent.

Le viol c’est un acte d’introjection qui annule l’autre, l’autre représenté, généralement, par le corps de la femme en réduisant cette dernière en un objet sexuel de satisfaction éphémère vidée de toute son épaisseur humaine.

De l'installation, j’ai particulièrement aimé le mur de lamentations mis à la disposition des visiteurs/visiteuses pour permettre à chacun.e d’y laisser un mot, une trace afin de compléter le tissage de ces témoignages autour du viol. Cela rend plus dynamique l’ensemble des éléments exposés, considérés comme une préoccupation sociale où même le spectateur-visiteur/la spectatrice-visiteuse participe de la co-narration du récit.

« Le plus horrible, c’est que ça ne s’oublie pas ! »,

« Les hommes se font violer aussi ! Parlons-en ! Egalité des sexes ! »,

« Le plaisir est éphémère mais le viol est éternel ! A méditer »,

« Peu importe l’âge la douleur reste la même, ne vous taisez pas… Dénoncez pour y mettre un terme. »,

« Apprenez à éduquer vos fils dès le bas âge. Savoir respecter la femme. Notre devoir en tant que femme n’est pas de faire attention », etc.

L’initiative de cette exposition mérite d'être saluée dans un contexte culturel où évoquer des corps-à-corps nus dans l’espace public peut choquer. Je déplore toutefois qu’on ait pas donné la voix à certaines victimes qui ne se sont pas toujours "laissées faire", parce que tout viol est aussi une tentative inassouvie.

Oui, je déplore que la femme, la fille, la fillette ait été vue comme un sujet passif qui subit l’action, croulant sous le poids de la société qui se lamente sur son triste sort telle une situation de fatalité irréversible. Oui, j’aurais voulu voir des témoignages de femmes qui racontent comment elles ont évité le pire. Oui, j’aurais voulu lire les paroles de filles-courages qui déjouent, au quotidien, le vieux fantasme animal de la suprématie masculine dont l’entrejambe cliquette au passage de chaque « minijupe ».

Pendant que j'achève ma visite,  je repense à une bébé croisée à l’hôpital Fann de Dakar il ya quelques mois. Blottie dans les bras de sa mère, elle portait pour tout vêtement une couche rougeâtre dont je ne voulais imaginer la raison. Sa mère courait sans courir, vidée d’elle-même, l’air désemparé. Je ne voulais imaginer ce que tou.te.s celles/ceux qui, comme moi, assi.e.s dans la salle d’attente de ce service pédiatrique imaginions peut-être à tort… Tenez, il y a aussi une bande audiovisuelle filmée au Gabon qui circulait sur les réseaux sociaux durant le premier semestre de l'année en cours: le beau-père d'une gamine de moins de huit ans la filme pendant que la victime lui fait une fellation...

 On n'est pas sorti.e.s de l'auberge!

 

[1] L’exposition se poursuit jusqu’au 10 décembre 2018. Tout au long de sa durée, elle sera complétée par une série de conférences et de projections de films pour susciter le débat.

[2] Extrait des propos de Fatou Kiné Diouf, commissaire de l’exposition.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.