Les écosystèmes de la domination: sur l'obtention du visa de l’espace Schenghen

Cette contribution est inspirée d'une expérience vécue par un proche au consulat espagnol de Dakar...

Le visa est une vignette ou un cachet que les services diplomatiques d’un pays (consulat en l’occurence) apposent sur l’une des pages du passeport du demandeur pour l’autoriser à entrer de façon légale dans l’espace géographique du pays concerné. Dit ainsi, tout semble résolu tant l’évidence et la simplicité évacuent et évincent de ce champ les formalités à remplir et les démarches à suivre pour l’obtention de ce “sésame” lorsqu’on est un sujet issu d’un pays dominé. Alors pour un sujet sénégalais ou un africain résident au Sénégal, c’est quoi donc que demander et obtenir le cas échéant un visa de l’espace Schenghen:

  • Ce sont des nuits blanches la veille pour faire la queue dehors le lendemain très tôt devant le consulat d’Espagne afin d’espérer figurer parmi le quota quotidien du nombre limité des personnes “aptes” à retirer le formulaire de demande de visa,
  • La loooooooongue liste de documents à fournir (qu’il lui faudra donc réunir),
  • un rendez-vous à prendre pour le dépôt du dossier,
  • un entretien à passer pour justifier les raisons de son déplacement afin d’étudier éventuellement le dossier de candidature du demandeur c’est-à-dire voir s’il est recevable autrement dit si son dossier contient plus ou moins l’ensemble des documents ou pièces exigibles,
  • Passées ces étapes, le visa devient une attente angoissante dans un temps établi par une date butoir que fixent les services consulaires,
  • et le cas échéant, un apport de documents supplémentaires,

Et ce n’est pas fini, un visa c’est aussi:

  • le refus catégorique de son octroi de la part des examinateurs composés par les fonctionnaires du service consulaire sans un devoir d’explication vis-à-vis du demandeur
  • l’arrogance gratuite des services diplomatiques nourrie manifestement par un complexe de supériorité qui tire genéralement son explication et sa logique d’un passé lié la domination coloniale
  • et pour comble, un visa c’est aussi le non remboursement des frais de dossier suffisamment onéreux et exorbitant (pour décourager sans doute et), payable autant de fois que l’on réinitie une nouvelle demande issue d’une même personne/demandeur pour un même but: voyager. Autant le dire le visa n’est pas une formalité administrative pour un sujet issu d’un pays dominé, le visa c’est plutôt un examen, je dirais même l’une des longues épreuves de l’aventure migratoire tirée du sélectif concours d’entrée à la prestigieuse école appelée “Espace Schenghen” où le demandeur subsaharien est un candidat par défaut au sens propre comme au sens figuré tandis que les fonctionnaires du consulat sont des examinateurs par excès.

C’est pourquoi tout comme lorsqu’on passe le baccalauréat qui nous ouvre les portes des études supérieures, la mystification et la mythification qui accompagnent l’octroi du visa obéïssent à un rituel propre à un examen suivi de l’attente angoissante des résultats pour espérer obtenir ce sésame, sésame qui permettra à l’impétrant d’entrer légalement dans l’étendu de l’espace Schenghen. C’est cela un visa pour l’habitant d’un pays subsaharien. Je ne vous parle pas ici des frais supplémentaires qu’il devra débourser pour payer d’éventuelles pénalités connexes liées au changement de dates auprès de la compagnie aérienne pour réajuster les dates de son voyage, et cela à chaque fois qu’on lui demandera de fournir des pièces supplémentaires au consulat jusqu’à épuisement de la démarche administrative, en plus, sans être sûr qu’il aura enfin ce visa-là. Je ne vous parle pas non plus de la police des frontières qui tournent son passeport dans tous les sens pour vérifier si le visa qu’il a obtenu au prix de la dégradation est vraiment authentique. Je vous économise les différents contrôles abusifs au faciès dont il fera l’objet une fois dans l’espace Schenghen. Et que dire du renouvellement de ses titres de séjour sur place dans le seul but d’exister comme n’importe qui… C’est à ce que nous sommes confrontés, c’est à ce que des collègues et enseignants chercheurs subsahariens nés par la loterie de la vie de l’autre coté de la frontière sont confrontés au lieu de nous concentrer sur nos performances comme nos collègues d’autres parties du globe. Je me souviens justement d’un collègue camerounais dont je tairais le nom, il a pourtant plusieurs vignettes de l’espace Schenghen dans son passeport et il n’a pas pu participer à un colloque à Mulhouse, parce qu’il avait eu son visa bien après le debut des travaux, il lui fallait justifier d’un tas de papiers aléatoires dans le seul but de lui faire perdre du temps ou de le décourager pour mieux confiner les “corps” dans les espaces géographiques mis en quarantaine.

Alors pour cet individu issu de l’entre-deux, fruit d’une construction sociohistorique, il n’a pas besoin de théoriser ce que c’est pour lui la frontière. Il vit au quotidien les limites que la domination politique lui impose, dans un contexte où sa mobilité est fixée et régulée par des lois migratoires dont il est l’objet aléatoire et dérisoire et le produit condamnatoire d’un système excluant.

Le visa pour lui n’est pas un épisode anecdotique c’est le fait même de son vécu, vécu qui le ramène à sa condition de dominé, faisant du visa à ses yeux un parchemin voire un diplôme pour la vie. Autant le dire, le visa pour lui c’est le symbole du pouvoir et de sa négociation depuis les marges.

Le danger dans ce traitement dégradant et humiliant qui sans cesse se répète autour du visa, c’est que le dominé s’accomode de la dégradation comme pont de liaison et moyen de change et d’échange dans son rapport à l’autre, cet autre qui dès lors s’installe en dominant et s’y complait. Les choses se faisant souvent ainsi à quelques exceptions près, le dominé intériorise la difficulté comme moyen de communication avec l’autre, la mythification de l’objet désiré (le visa) et la mystification autour des formalités à remplir n’étant jamais bien loin, la résilience et l’autodérision deviennent alors des mécanismes d’autodéfense thérapeutiques pour éviter le pire: le stress, l’angoisse, le mal-être auquels s’ajoutent les traumas profonds provoqués par les précédents contacts avec l’autre.

Ce qui est grave dans cette démarche administrative apparemment anodine c’est son impact direct sur l’édifice complexuel de soi dans son rapport à l’autre où c’est le dominé qui est d’emblée suspect et suspecté. Car la recurrence et la recrudescence de ces humiliations aux frontières intériorisent la dégradation comme un fait normal chez le sujet subalternisé. Il s’habitue donc à être dégradé non seulement auprès des consulats du pays où il veut se rendre mais aussi une fois le visa obtenu au forceps auprès de la police des frontières (FRONTEX) représentée par l’agent compétent qui tourne et retourne son passeport dans tous les sens et occassionnellement décide en toute arrogance de le retenir gratuitement en lui posant d’énièmes questions subsidiaires pour davantage vérifier l’authenticité de ses documents et de son visa ou titre de séjour.

L’impact de cette dégradation intériorisée comme norme dans son rapport à l’autre a une incidence directe sur le complexe d’infériorité qu’il entretiendra progressivement vis-à-vis de celui qui fixe ses normes et à qui il cède “toujours la place” en considérant “normal”, “habituel”, “classique”, “traditionnel” le fait que certains soient des sujets et d’autres des objets d’un discours au sein des échanges formatés d’avance.

Face à la jurisprudence de cas précédents, la resilience indispensable pour la survie de soi fait développer des méthodes/mécanismes de contournement pour dérouter ces lois migratoires selon les cas:

  • On a par exemple certaines femmes qui le pouvant recourent parfois au phénomène des maternités transfrontalières ou transcontinentales pour déjouer le déterminisme géographique qui pèse sur leurs futurs nouveaux-nés telle une épée de Damoclès, en lui donnant ainsi la possibilité intra-utérine d’échapper à la condamnation d’être assigné plus tard aux tamis des frontières. (cf: la navette de Lagos)
  • Les mariages de connivence et de convenance entre des personnes qui ne sont liées que par un intérêt administratif.
  • On a aussi le cas des femmes enceintes depuis l’Afrique qui se font injecter des substances nocives pour dépigmenter la peau de leurs foetus afin de les “sauver” de ce corps, de cette couleur qui dérange.
  • Le cas des adoptions
  • Puis on a le lot de ce qu’on appelle communément l’immigration clandestine et parmi les candidats on se dit désormais que la providence donnera peut-être à l’un d’eux le droit, au risque de sa vie, d’entrer sans transition dans la grande communauté de l’U.E comme Gassama, ce “Spiderman” parisien aux prouesses exceptionnelles qui sauva un bambin accroché à un balcón en mai dernier.

Ce que je voudrais traduire ici c’est quoi au fait, c’est simplement l’impact profond de la domination silencieuse de nos jours qui tire ses sources de la Traite Négrière, de la colonisation et du néocolonialisme. Et c’est cet impact qui régule inconsciemment les rapports des frontières invisibles entre nous et les autres.

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