Les langues officielles en Afrique ou le discours de la glottophagie insidieuse

Les langues africaines sont littéralement dévorées chaque jour à travers une glottophagie institutionnalisée par le simple fait qu’elles sont frappées de diglossie par leurs propres systèmes de production à l’intérieur de leurs territoires politiques d’expression.

Par les combines de l’Histoire, je suis originaire d’un continent qui renferme le plus grand nombre de pays nés de frontières politiques construites par un acte exogène élaboré et signé à la Conférence de Berlin entre 1884 et 1885. Je m’en voudrais donc de ne pas rappeler ici qu’au même titre que les ressortissants d’Amérique Latine, tout sujet africain vit au quotidien les identités-frontières. Cela veut dire que même lorsqu’il ne les théorise pas, il les pratique simplement comme une donnée déjà-là. De même lorsqu’il ne les parle pas toutes, il a au moins conscience de la présence des langues de l’autre dans la pratique de la sienne, parce que ces langues se cotoient, coexistent, s’imbriquent, s’interconnectent, se nourrissent, s’opposent aussi quelquefois à travers des rapports entre concitoyens issus de communautés ethniques diverses réunies circonstanciellement sous le sceau d’un même pays.

Toutefois, bien qu’il se manifeste à travers les expressions artistiques et culturelles, le multilinguisme existant en Afrique subsaharienne, n’est peut-être pas sufisamment exhibée, célébrée dans l’espace public par le fait de la domination politique qui imposa comme pacte linguistique, l’exclusivité des idiomes hérités des systèmes coloniaux et l’érection de ces dernières en langues officielles d’usage dans les administrations. De facto cela fit d’elles des langues de pouvoir et des langues au coeur du pouvoir colonial et postcolonial. Seulement voilà, l’érection de ces langues coloniales en langues officielles a implicitement catégorisé les relations entre les diverses langues existentes au sein d’un même pays. C’est ainsi que pour le cas du Gabon qui est mon pays d’origine, le français langue coloniale devenue officielle s’est installée en langue plénipotenciaire car elle fait aussi office de langue nationale au détriment d’autres langues  nommées dans un long etcétera par des qualificatifs peu élogieux tantôt vernaculaires, tantôt maternelles, tantôt autochtones, tantôt  des patois, tantôt des dialectes dans une confusion stratégique généralisée et entretenue, pour tenter ainsi de canaliser subtilement ces langues, d’invalider subrepticement leurs qualités esthétiques et de continuer de les confiner dans les angles morts de la domination politique alors qu’elles hébergent en leur sein, des niveaux de langue, une grammaire structurée, une syntaxe cohérente, une richesse stylistique inouïe comme toutes les autres langues dites “officielles”.

Les langues africaines sont littéralement dévorées chaque jour à travers une glottophagie[1] institutionnalisée par le simple fait qu’elles sont frappées de diglossie par leurs propres systèmes de production à l’intérieur de leurs territoires politiques d’expression. Ce qui est paradoxal voire ridicule mais qu’est-ce donc l’Histoire coloniale du continent africain si ce n’est une juxtaposition de paradoxes ridiculisées…

C’est ainsi que pour faire vite, l’on classe souvent les pays subsahariens en fonction des langues coloniales communes, francophones (pour le cas des pays qui parlent français), anglophones (pour les anciennes colonies anglaises), lusophones (pour ceux qui subirent le joug du Portugal), hispanophone dans le cas de la Guinée Equatoriale. Or cette classification fainéante et maladroite car incomplète gomme implicitement l’existence encore en vigueur des autres langues qui étaient déjà là avant la colonisation et dont la résistance et la persistance, faute de mieux, résonnent en sourdine à travers les différents accents palpables dans les aires géographiques ayant en partage le français pour le cas des pays dits “francophones”.

Ces accents constituent de ce fait des marqueurs de différences et de frontières invisibles puisqu’identifiées à des territoires issus des excolonies, c’est-à-dire situés aux antipodes de la neutralité fixée par la Seine/scène parisienne (entendez par “neutralité”, “la norme”, en d’autres termes “la redoutable dictature de la persuasión née de la domination invisible et silencieuse”). Le français devient ainsi cette langue commune qui nous sépare parce que subtilement hiérarchisé sur la base de la disqualification. C’est pourquoi, vous entendrez parler par exemple du fameux accent africain somme toute caricatural puisqu’il n’existe qu’à partir d’un imaginaire construit sur la fixité des identités et la fixation des différences au détriment des spécificités communes. L’accent africain en français n’existe pas plus que l’accent européen, il existe tout simplement autant d’accent que de locuteurs dans toute l’étendue des espaces géographiques ayant en commun le français en partage.

 

[1]Je vous invite à lire Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie de Louis-Jean Calvet publié en 1974, réédité plusieurs fois, il est devenu un classique des sciences sociales.

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