‘Dayenic Purcell’ (compte facebook inactif) : les prémisses d'une implosion à venir

Le Lanlairegate et la cyberhomophobie (suite)

Fin décembre 2013, “Echos du Nord”, un hebdomadaire spécialisé dans les faits divers rocambolesques et les scoops politiques ubuesques, informe de façon truculente que “le premier mariage gay” du pays aurait eu lieu en toute intimité dans un quartier périphérique de la capitale. L’image qui accompagne l’article et qui aurait dû être une pièce à convictions, est cependant nettement floue, n’illustrant rien de précis. En revanche, le contenu du texte est subliminal : une vindicte populaire adoubée par un lynchage médiatique et une intifada sans merci doivent être réservés contre tous ceux-là qui viennent/viendront “ternir l’image” de nos “valeurs ancestrales” notamment à travers la propagation de ce type de “fléau”. Il faut bien le préciser, le discours d’usage au Gabon considère (encore) l’homosexualité presque comme une aberration chromosomique. D’ailleurs l’auteur de l’article ne s’en cache pas, il est homophobe. Une opinion souveraine et “légitime” dans une certaine mesure, sauf que pour un travail journalistique ‘rigoureux’, le crédit, l’indispensable détachement du “moi” (ou ce qu’on appelle la “neutralité”), le discernement et la confrontation des sources semblent tronqués par un lyrisme haineux et s’en trouvent donc biaisés.

Quelques jours plus tard, début janvier 2014, à travers un compte Facebook aujourd’hui inactif, un anonyme sous le pseudonyme de “Dayenic Purcell” exprime son ras-le-bol sur la “persécution” dont sont victimes les homosexuels au Gabon. Il dit être recherché activement par la police et confirme être l’une des personnes conviées fin décembre à “une fête de fin d’année” célébrée “sans débordement” (dans la nuit du 29) où les invités “avaient la particularité d’être” essentiellement “gays, bi ou lesbiennes”. Dans sa “lettre ouverte” envoyée, nous informe-t-il, aux “médias nationaux et internationaux”, le quidam a le mérite (peut-être à son insu) d’avoir offert les prémisses d’une visibilisation sociale du collectif homosexuel en se servant des réseaux sociaux d’autant plus que sa lettre peut se lire indifféremment comme un réquisitoire contre l’intolérance aux choix sexuels ou un plaidoyer en faveur de l’homosexualité.

Autoflagellation symbolique ? Victimisation débordante ? Intériorisation, inhibition ou camouflage pour correspondre au discours dominant, hétérocentrique ? Dés-aveu, couardise ou retranchement ? Autocensure ou reconstitution des faits ? Personne ne saura (du moins pour le moment) s’il y a effectivement eu célébration (secrète) d’une union homosexuelle puisque “Dayenic Purcell”, le seul témoin qui ose parler sous anonymat, hélas, le dément vertement d’une part et que d’autre part le journaliste à l’origine de l’article n’aura fourni pour toute preuve que la persuasion voire ‘l’intimidation’ en se targuant de ses “sources dignes de bonne foi”.

Soliloque ou dialogue stérile, ce “fait divers” a également eu le mérite de créer une jurisprudence et d’alimenter le débat dans l’espace public afin de valider l’existence (contestée) de la catégorie homosexuelle dans le pays. On admet enfin qu’il y a une possible question “homosexuelle” dans le pays. Mais à qui donner la parole pour en débattre sans tabous ? La réalité homosexuelle « contemporaine » n’est pourtant pas nouvelle au Gabon. Début janvier 2016, à l’annonce du décès de Marie-Christine Ininghouet, une journaliste (trans-/homo) qu’on ne présente plus dans le pays, un de ses confrères rendait hommage à une “Ancienne Directrice de la Communication au ministère de la communication, de l’économie numérique et de la Poste, présentatrice des journaux télévisés (…) célèbre pour son style vestimentaire masculin”.[1]

Une rétrospective de quelques mois avant l’affaire “Dayenic Purcell” nous permet d’apprécier la qualité du traitement réservé au collectif LGBT sur le plan cyber-médiatique. Motivée, sans doute, par la loi sur « le mariage pour tous » en France cette année-là -(un écho lointain ayant servi de caisse de résonnance dans les pays francophones) -, le 19 décembre 2013, sur la chaîne publique Gabon Télévision, l’émission Heure de Vérité (HDV) consacre une “édition spéciale” sur “L’homosexualité au Gabon”, une première dans le pays. Le débat est timide presque “gênant”, monocorde, litanique. Pendant plus d’une heure, les invités tournent autour du sujet sans pour autant le traiter, en martelant un leitmotiv qui ressemble à une consigne : condamner unanimement ces pratiques “contre-nature” et “attentatoires aux valeurs africaines”. Sont invités sur le plateau, entre autres, un pasteur et des « traditionnalistes » dont on peut imaginer l’idéologie. Puis, les rares fois que l’on balade le micro pour recueillir l’opinion “variée” de quelques citoyens pris “au pif” dans la rue, le message est clair : on invite les “brebis égarées” à “revenir à la raison” et au “bon sens”. Car, même si on peut “comprendre” et “pardonner” leurs moments de “faiblesse humaine”, “nul n’étant parfait” dans une Afrique fragilisée par “l’Occident” et exposée de ce fait à toutes les “dérives” de la “mondialisation”, “la logiquetraditionnelle recommande “indéfectiblement” que la “norme sociétale” d’une union soit “incontestablement” hétérosexuelle. Le coupable est trouvé et condamné par l’entremise d’une chaîne de télévision ayant un monopole absolu. En effet, Gabon Télévision (devenue Gabon24) est l’une des rares chaînes satellitaires du pays, diffusée sans véritable concurrence, sur l’ensemble du territoire national. Le coupable vient “naturellement” d’ailleurs parce qu’“avant l’esclavage, la colonisation, la mondialisation et désormais Internet et les réseaux sociaux”, la pureté immaculée des “ valeurs africaines” ne connaissait pas de telles pratiques. Durant toute l’émission, au bas de l’écran apparaît une bande signalétique interdisant le débat aux “moins de 12 ans”. Une démarche presqu’inédite voire insolite, dans un pays où, soit dit-au passage, des programmes balancent sans sélection ni précaution, des images d’une rare violence et d’une moralité douteuse aux heures de grande écoute sans précisément se soucier de ces enfants-là.

Infraction ? Délit ? Crime ? Que dit la loi sur “le statut” d’homosexuel au Gabon ? Dans les chapitres relatifs aux dispositions générales consacrées au mariage et régimes afférents (articles 198-376), le code civil gabonais[2] -sauf omission involontaire- ne mentionne nulle part le caractère délictuel d’une union de personnes issues de même sexe, en revanche il prohibe formellement toute relation ou union consanguine (cousins-cousines, oncles-nièces, tantes-neveux, frère-sœur, etc.). Il importe cependant de souligner que la “vision phallocratique” du texte insinue implicitement (ou inconsciemment) qu’une union matrimoniale ne serait qu’hétéro (cf. articles 252-263). A ce niveau, peut-être conviendrait-il de combler enfin ce vide juridique pour éviter, à l’avenir, toute ambigüité systématique voire toute transposition mécanique entre “l’habitus” et “le droit”[3] ! 

Il faut dire au départ de façon sarcastique qu’au Gabon, personne n’est homosexuel, sauf les rares courageux qui l’assument dans la témérité, à leurs risques et périls. Car, au nom des “inébranlables traditions africaines”, coupées du monde et du temps, la mentalité diffuse - à contrecourant de la réalité sociale - signe et persiste qu’un bantou normalement constitué ne peut en aucun cas être homosexuel, encore moins un transsexuel. Nous avons là, sans alternative, une opinion radicale qui invalide systématiquement toute autre orientation sexuelle la considérant comme une “déviance”, voire une ‘défiance’. De toute évidence, il y a ici présence in absentia. Autrement dit, proscription et déni d’une réalité dans un espace de construction collective où la présence des minorités sexuelles (LGBT) est marginalisée et/ou rendue invisible par un discours de l’indifférence et de l’exclusion. Ainsi, à défaut d’une communication démocratique sur la question, la censure qui y est faite n’autorise que la rumeur comme référence pour jeter en pâture ce que nul ne veut publiquement admettre au sein d’une société majoritairement hétérocentrique.

S’il n’existe pas, à proprement parler, une “nature ontologique homosexuelle”, puisqu’on ne naît ni homo, ni hétéro, ni bi et qu’on le devient, il est possible d’observer cependant ici, comme toute minorité, une “condition homosexuelle”. L’on se réfère ici à un groupe de personnes stigmatisées à cause d’une orientation sexuelle, la leur, que la socialisation différenciée des identités sexuées s’est chargée de construire, puis de hiérarchiser à travers des stratégies de contestation et d’invalidation de la différence. Fruit d’une idéologie des représentations mécaniquement binaires entre l’hétérosexualité, entendue comme la norme/le centre, et toutes les autres pratiques entendues comme périphériques, à savoir : bi, homo, lesbienne, trans, etc., l’homosexualité dont il est question ici n’existerait donc et ne prendrait sens qu’en référence à la norme dominante qui stigmatise ceux qui s’inscrivent en faux dans l’orientation sexuelle de la majorité.

 

[1] http://www.gabonactu.com/2016/01/marie-christine-ininghouet-est-morte-a-libreville-et-non-a-paris-rectificatif/ (consulté le 17 janvier 2016). Pour lire l’intégralité de la lettre : http://www.gaboneco.com/nouvelles_africaines_31473.html (consulté le 17 janvier 2016).

[2] https://www.ilo.org/dyn/natlex/docs/ELECTRONIC/58663/107508/F2044935657/GAB-58663.pdf (consulté le 17 janvier 2016).

[3] Ici, l’habitus fonctionnerait comme un marqueur sociopolitique ou culturel qui régule le mode opératoire des codes sociaux (codes de convenance voire de connivence) homologués par le discours hétérocentrique. Cela impliquerait ainsi qu’une union “normale”, “naturelle”, “conventionnelle”, “traditionnelle”, “habituelle” ne peut avoir de “sens” et ne trouve sa “logique” et sa “cohérence” qu’entre un homme et une femme. Car toute autre possibilité ne serait qu’une transgression relevant de la pure provocation. Le droit en revanche s’entendrait “en principe” comme toutes les dispositions juridiques adoptées par une communauté politique (un pays, un Etat, une institution, etc.) dans le but de protéger les sujets/individus/citoyens/usagers qui y vivent, sans discrimination ni confinement et dans le strict respect de leurs différences (physique, sexe, ethnie, sociale, orientation sexuelle, etc.).

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