Le lanlairegate et la cyberhomophobie

Le “Lanlairegate” est un scandale politique où le voyeurisme suscite un intérêt sans limite parce que Lanlaire, la pièce-maîtresse, y épingle de hautes personnalités en dénonçant le cynisme ambiant sur l’homosexualité au Gabon.

C’est à l’aune de la surmédiatisation des « cas d’homosexualité » dans le pays durant le premier mandat de Bongo II (2009-2016) et des campagnes frontales de dénigrement homophobe subséquentes que nous allons analyser l’intolérance observée vis-à-vis de l’homosexualité au Gabon à travers le personnage de Lanlaire. Sur les réseaux sociaux et même dans les journaux écrits, l’instabilité à le ‘situer’ est révélateur. Lanlaire est défini indifféremment comme “il ou elle”, “ni femme ni homme”, “mi-femme mi-homme”, “hermaphrodite”, “l’homme-femme”, “votre sœur” pour souligner de par son orientation sexuelle, l’annulation ou la contestation implicite de son anatomie biologique.

En novembre 2014, une vidéo apparemment banale, comme il en pleut des milliers sur la toile au quotidien, a été postée sur Youtube. Sur une population de moins de deux millions d’habitants, la rumeur se propage aussi vite que le vent. Les internautes qui la regardent n’y accordent qu’une importance anecdotique parce que l’auteur est un “personnage hirsute”. Bon nombre vont jusqu’à penser qu’il s’agit là de ces innombrables vidéos qui inondent les réseaux sociaux, la plupart réalisées par des auteurs anonymes, déprimés, esseulés, voulant se faire voir en faisant un peu de buzz afin d’attirer l’attention pour donner un peu de consistance à leur vie ordinaire et plate. Un “spectacle gratuit” ne se refuse pas donc. On le regarde “quand même” même si on se reconnaît homophobe parce que le voyeurisme se rit des convictions personnelles et des conventions sociales. Cependant, à travers leurs commentaires, la perfidie des internautes (dont la plupart cachés derrière de faux profils et des pseudonymes) accompagne la vidéo du quidam d’une pluie de jurons obscènes, vexatoires, dégradants, dénigrants[1], remettant en cause sa virilité, soupçonnant son sexe “véritable” et s’offusquant qu’un homme “normalement constitué” soit “devenu une femme” sans s’en cacher. Si peu connaissent son véritable nom, en revanche il est plus connu sous son sobriquet ‘Lanlaire’. Son autobiographie (fictionnelle ou réelle) déclinée dans sa (toute première) vidéo sur Youtube présente le destin atypique d’un orphelin “sans références formatives”, devenu par la force des choses, un self-made-man spécialisé dans l’import-export, grâce à un impressionnant carnet d’adresses...

Excentrique, Lanlaire arbore un look à la Conchita Wurst[2]. Son pseudonyme est celui d’un citoyen gabonais dont nous nous gardons de décliner l’identité dans le corps du texte pour respecter l’intrigue qui entourait à ses débuts le discours de l’anonymat entretenu par l’intéressé lui-même. Sa volonté initiale de brouiller, masquer ou camoufler (peut-être) délibérément son identité civile pour se choisir un sobriquet peut se lire comme signe ou résidu symptomatique soit d’une (auto-)censure, soit d’un mimétisme intériorisé[3], pour s’accommoder, par couardise, d’un contexte de tension sociale nourrie par une violence idéologique ayant foncièrement ignoré ou repoussé la réalité homosexuelle dans le pays.

Depuis le dernier trimestre de 2014, Lanlaire est la pièce-maîtresse d’un théâtre carnavalesque, avec la nuance que la fonction actancielle des personnages -qui entrent et sortent de la trame élaborée par lui-même- sont des individus faits de chair et d’os « connus de tous » dans le pays. Cela lui octroie d’être devenu cumulativement la pièce à convictions d’un “Lanlairegate”. Il s’agit donc d’un véritable scandale politique où le voyeurisme suscite un intérêt sans limite parce que l’intéressé y épingle de hautes personnalités (jusqu’au chef d’Etat et son cabinet) en dénonçant, entre autres, le cynisme ambiant fait sur l’homosexualité au Gabon. Menacé de mort depuis lors, selon ses dires, après ces révélations fracassantes et accablantes, à l’ère de l’instantané où les réseaux sociaux sont totalement affranchis de codes de filtrage, Lanlaire est devenu l’un des rares citoyens “lambda” et premier vidéo-bloggeur-activiste à avoir frôlé le million de vues sur Youtube en moins d’un trimestre, allant jusqu’à déclasser très largement les personnalités politiques ainsi que les artistes de renommée incontestable. Au Gabon[4] Que l’on soit acquis à sa cause ou pas, sans nous embourber dans une spéculation statistique, l’objectivité élémentaire reconnaît qu’il s’agit d’une audience record sans précédent dans un pays de moins de deux millions d’habitants. Cela traduit manifestement l’implosion d’un tabou truculent qui intéresse, tout le monde voulant savoir qui est qui, davantage parce que le débat expose la sexualité débridée de certaines personnalités d’Etat.[5]

Même si pour discréditer la pertinence de ses propos, il est pris pour un fou ou pour un sujet délirant, tout porte à croire que pareil argument repose essentiellement sur une fuite en avant pour éviter d’aborder la question de l’homosexualité ouvertement. La notion de folie peut alors être analysée en contexte comme toute manifestation, toute démarche, toute attitude, toute réaction subversive, insubordonnée ou déviante en référence à une norme standardisée, idéale ou réelle, de plus grande usance au sein d’une société. La déviance serait dès lors le processus par lequel des individus en défiance (dont lui) se trouvent hors de contrôle de la communauté à cause de leur non-conformité (son orientation sexuelle) aux normes dominantes (hétéro). Edouard Glissant parlerait de “délire de théâtralisation”[6], c’est-à-dire une forme de “mise en scène” qui a la caractéristique de se projeter sur un individu alors même qu’elle est significative d’une pulsion commune. Cet individu est alors un acteur en scène pour toute la communauté qui se trouve à la fois actrice (elle essaie de déchiffrer le jeu de cet acteur) et spectatrice (en se considérant extérieur à lui). Ici l’évidence est secrète, les procédés se retrouvant par accumulation et consécution. L’on peut dire que, face à un formatage sociétal tronqué par une hétérosexualité dominante qui masque (ou refuse de regarder) la réalité des différentes orientations sexuelles, Lanlaire est tourmenté par le déni, exprimé lui par la “virtualité non-réalisable”. Il vit le cynisme du déni ambiant comme tourmente et résidu symptomatique du refoulé collectif. La virtualité ne se retrouve pas réalisée en lui par la rupture de la dépendance totale du circuit de production (hétérocentrique) qui s’illustre par son “délire”. Délire souligné ainsi en fonction d’une norme erronée mais standardisée, car en sortant de ce moule de prescription commun. Ainsi Lanlaire et tous ceux qui renonceront au diktat du discours hétérocentrique seront perçus comme déviants, délirants, fous. Sa déviance (ou plutôt “défiance”) témoigne d’une contestation et donc d’une rupture dans les schèmes politiques de représentation des diverses orientations sexuelles inégalitaires à l’œuvre au sein de l’ordre social.

Dans Le Discours antillais, Edouard Glissant oppose « le délire de théatralisation » aux délires de représentation ou de persuasion. Ce dernier type de délire décrit les mécanismes d’érection du “collectif élitiste” en “modèle ” (vision de l’autre, vision de soi, illusion de la vision de soi par l’autre). Le délire de persuasion se présente comme idéologie de la représentation. Il fleurit dans la constance des discours sociopolitiques, dans les journaux, les déclarations “officielles”, les “généralités” et a pour objet de persuader l’autre (celui qui est différent) qu’il est ce qu’on lui dit qu’il est, c’est-à-dire la fiction ou la périphérie de la norme qui dès lors s’érige en modèle. Nous sommes dans une pure esthétique/érotique du pouvoir, laquelle pour justifier sa légitimité a besoin d’ériger l’autre (la différence) en périphérie, marge ou subalterne. Il s’agit toujours, en deçà des affirmations véhémentes, de rationaliser une inquiétude. Le “normal” transfigure ici une pulsion, qui n’a pas à se fixer en obsession mais se joue en évidence. Dans notre contexte, l’usage de certains termes -(comme: “nos authentiques traditions africaines disent que…”, “La norme veut que…”, “Le bon sens prescrit que…”, “La logique au sein d’une société cohérente voudrait que…”, “L’homosexualité, attentatoire aux bonnes mœurs africaines, est une abomination/aberration…”)- est un jeu de persuasion (ou un simulacre efficace) qui tente d’invalider, de dissuader ou repousser un contre-discours, dans la mesure où celui-ci viendrait bousculer le métadiscours hétérocentrique d’une prétendue “règle/norme traditionnelle” inébranlable car instaurée « depuis la nuit des temps ». Le bon sens évident camoufle ici une forme de délire, d’utilisation des mots pour oblitérer précisément ce qu’on feint d’aborder avec bonhomie et sérénité : le refus délibéré de se faire une autocritique, la panique d’avoir à se re/trouver - (à cause d’une apologie aveuglante de soi) - autrement que tel qu’on se dit être (non plus “le” modèle mais “un” modèle parmi tant d’autres). Une sorte de consensus unilatéral où seul ce qui est identique et « majoritaire » est socialement autorisé.

 #CQFR

Aussi bien au Gabon que dans la majorité des pays, on naît homme ou femme, selon l’état civil qui distingue les humains sur la base de leur anatomie sexuelle (mâle ou femelle). Cette considération sociale binaire, différenciée de façon subliminale, glisse ensuite vers une politique (ou politisation car il est question d’une spéculation) de l’anatomie pour en faire un instrument/outil de différenciation donc de stigmatisation sociétale.

Pour faire parler les subalternes et tous les collectifs minorisés[7], l’on peut envisager la confiscation de la parole par les hétéros comme l’une des stratégies de contestation et d’invalidation de la différence. Ainsi, ayant grandi dans ce modèle/moule/système, la plupart le reproduisent (in)consciemment sans laisser d’espace à la contradiction. Pour ré/investir le champ des possibles et équilibrer le débat, l’on pourrait s’interroger sur la symbolique des rapports de domination et les possibles stratégies de reconnaissance dont le plus plausible serait la ré/appropriation du discours par les subalternes (ou minorités marginalisées/périphérisées) et ce, non plus comme objets mais comme sujets du discours. La domination ne se limite pas à une idéologie théorique mais s’étend jusqu’à l’édifice qui supporte les productions/constructions socioculturelles. La démarche consisterait donc à poser le problème en d’autres termes. Pour l’essentiel, l’équation pour une meilleure redistribution consisterait à redéfinir ou à déconstruire le discours hétérocentrique qui, comme on l’a compris est synonyme de partialité en envisageant dès lors l’inclusion de discours alternatifs.

Il y a lieu de proposer des schèmes alternatifs de représentation(s) ou d’individuation afin de souligner l’obsolescence des mécanismes différenciateurs à travers une exégèse historiographique des systèmes patriarcaux. Car, au-delà de l’homophobie problématique au Gabon, en établissant les rapports de causalité entre l’homophobie et l’hétérocentrisme, l’on découvrirait que l’exclusion de l’autre -enraciné dans un sexisme profond- repose en toile de fond sur des archétypes phallocentriques lesquels en confisquant la parole, dans un état de droit précaire, ont fétichisé les représentations des diverses orientations sexuelles possibles. C’est précisément parce qu’on a doté de caractéristiques fixes et essentialistes des individus - (sur la base de leur anatomie biologique et que ces derniers l’ont intériorisé comme tel) - que le discours dominant n’admet pas l’homosexualité parmi les orientations sexuelles possibles, car elle viendrait ébranler l’édifice complexuel du pouvoir patriarcal. En réalité, nous sommes tentés de croire que l’homophobie est une forme “contemporaine” de sexisme intersectionnel dont le refoulé est construit sur l’hétérocentrisme, les deux (sexisme et homophobie) découlant, d'un seul et même phénomène, décliné socio-historiquement sous des formes différentes.

Le déni ici n’épuise donc pas la question de l’homosexualité au Gabon mais participe plutôt à repousser l’échéance d’un débat qu’il conviendra un jour d’assurer. Il s’agit d’assumer cet “intime-étranger-à-soi-même” car, que l’on en partage le choix ou pas, cette minorité assignée et stigmatisée pour son orientation sexuelle est bel et bien issue de la société gabonaise. 

 

[1] “Le Bêtisier De Lanlaire” sur Facebook est une illustration. Il s’agit d’une page Facebook de plus de 5000 membres, créée pour parodier la ‘lanlairologie’ c’est-à-dire les bourdes grammaticales et les tiques de Lanlaire. La page expose également les caricatures et divers montages dénigrants qu’inspire le personnage.

[2]Thomas Neuwirth alias Conchita Wurst est un drag queen australien célèbre pour son apparence féminine tout en portant une barbe. Il est devenu internationalement connu grâce au Concours Eurovision de la chanson pour l’Autriche en 2014 d’où il sortit vainqueur avec la chanson Rise Like A Phoenix.

[3] Le mimétisme et le déni souffrent du même déficit critique. Si le mimétisme masque son propre discours, le déni quant à lui censure la différence obligeant l’autre à l’imitation pour mieux l’inhiber.

[4] Nous avons répertorié 3 chaines associé à Lanlaire sur Youtube : ‘Landry Lanlaire’ créée le 07 février 2015 affiche 4677 abonnés pour 72 vidéos d’un total de 1.646.235 vues ; ‘Ange Landry Mbeng’ -mise en ligne le 18 juillet 2016- recueille 274 abonnés pour 4 vidéos d’un total de 61142 vues et ‘Ange Mbeng’ créée le 25 juin 2017 réunit quelques 200 abonnés pour un total de 5 vidéos pour 37201 vues. ´Kafesports tv’, -la chaine qui le fit connaitre au grand public dont le propriétaire est un autre activiste gabonais- a engrangé plus de 100.000 vues dont la toute première vidéo diffusée le 19 novembre 2014 (de 99.549 vues). Sur Youtube, de nos jours, la vidéo affiche dans la juridiction française que « ce continue n’est pas disponible dans le domaine de ce pays en raison d’une réclamation pour diffamation », cependant dans d’autres pays, la vidéo est visualisable. J’en ai fait l’expérience en Espagne et au Sénégal. Une deuxième vidéo postée le 27 janvier 2015 par Kafesports tv, intitulée ‘CONFERENCE DE PRESSE : ANGE LANGRY MBENG (LANLAIRE) a récolté 54595 vues et une dernière enfin publiée le 29 janvier 2015 ‘CONFERENCE DE PRESSE LANLAIRE : DEUXIEME PARTIE’ fait un total de 41.658 vues. Si on additionne l’ensemble des vues susmentionnées, cela nous fait un total de 1.940.380 vues, ce qui est un chiffre non négligeable pour un pays de moins de 2 millions d’habitants. Ces statistiques sont obtenues sur la base des chaines consultées le 01 octobre 2017 sur YouTube.

A titre d’information, une chaine parodique ‘Les Manies Lanlaire de Manitou’ a été mise en ligne par un humoriste gabonais (Manitou) consacrée à tourner en dérision toutes les sorties de Lanlaire à ses débuts, au moment fort où il faisait une audience ultracompétitive. Mise en ligne le 27 avril 2015 pour 372 abonnés, la chaine a recueilli 109175 vues pour 7 vidéos dont la dernière remonte au 4 décembre 2015. Dans nos statistiques, omission a été faite sur les exponentielles du réseautage en chaine continue des différentes vidéos de Lanlaire relayées par d’autres chaines YouTube ou partagées sur d’autres réseaux sociaux autre que YouTube. Je vous recommande en complément une émission mise en ligne par la chaine ‘Jacquesrogershow Inter’ le 31 mars 2015 intitulée ‘JROGERSHOW – L’HOMOSEXUALITE DE LANDRY LANLAIRE DANS LES DEBATS AU CENTRE DU DEBAT 29 03 15 (24373 vues). Toutes ces données démontrent la cristallisation faite sur Lanlaire à ses débuts et combien il est devenu un activiste dans son registre sur la scène cyberpolitique gabonaise. Nous n’avons pas analysé l’intention sous-jacente derrière le choix de ses différents pseudonymes tantôt Ange Mbeng, tantôt Landry Lanlaire ou encore Ange Landry Mbeng corrélés à ses trois différentes chaines sur YouTube. Peut-être qu’une étude autour du personnage permettrait de cerner le discours lié à la ligne éditoriale de chaque chaine.

[5] Souvenons-nous de la surconsommation médiatique et gloutonne occasionnée respectivement par les affaires Strauss Khan et Nafissatou, Clinton et Monica Lewinsky, entre autres.

[6] Edouard Glissant (2002). Le Discours antillais. Paris : Gallimard. 

[7] Spivak Gayatri Chakravorty (2009). Les subalternes peuvent-elles parler? (traduit de l’anglais par Jérôme Vidal). Paris : Éditions Amsterdam.

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