Réseaux sociaux et plateformes numériques: les nouveaux espaces de la contestation

Avec le digital, la politique et la communication dans l’espace public en Afrique ont acquis une nouvelle autonomie inenvisageable il y a quelques années, les plateformes numériques et les nouveaux «espaces sans lieu(x)» vendent des alternatives permettant que n’importe quel potentiel parti, leader ou voix émerge du cyberespace pour un éventuel impact sur «le terrain».

Un phénomène social est en marche et qui prend forme au travers de cette histoire. Il s’agit de ce que l’on pourrait appeler désormais les nouvelles utopies de la contestation dans le cyberespace ou plutôt le transfert vers le cyberespace des tensions catégorielles existantes au sein du tissu social. Il apparaît en effet que la démocratie Internet[1], ainsi que l’a soulignée Dominique Cardon, n’est pas une donnée absolue, qu’elle est certes porteuse de promesses en ce qu’elle offre de nouvelles perspectives pour un espace public « augmenté », mais elle présente aussi des limites évidentes[2]. Autrement dit, avec Internet, une nouvelle façon de faire de la politique et surtout de s’opposer va voir le jour. Pour une jeunesse subsaharienne[3] bafouée et non prise en compte, il va devenir difficile de s’accommoder d’une existence qui brime l’idéal et congédie le futur, d’une façon de faire la politique qui criminalise les audaces légitimes et saborde le droit aux rêves féconds, une politique de l’omerta, inconséquente, sans lien social qui conduit chaque jour à ensemencer, la construction constante de nouveaux imaginaires générateurs d’une ‘négroafricanité numérique’ dans le concert tentaculaire de la blogosphère mondiale. Ainsi on peut dire que, désormais, la cyberutopie est installée au sein des pays d’Afrique en tant que voix/voie émancipatrice d’une utopie au présent…

Passoire sans entonnoir, exutoire ostentatoire, défouloir attentatoire, abreuvoir du désespoir, repoussoir provisoire, assommoir condamnatoire ou miroir hallucinatoire de nos sociétés, le cyberespace et ses réseaux sociaux, de par leur polyvalence saisissante, sont dans le collimateur des nouvelles stratégies de la communication politique et institutionnelle. En Afrique francophone subsaharienne, comme partout ailleurs, il s’agira de comprendre l’impact et les enjeux des nouvelles utopies territoriales de la contestation à partir d’un espace d’information et de communication empreinte essentiellement d’hyperconnectivité, d’interconnectivité et paradoxalement de solidarité erronée et de ‘fausse transparence’[4].

Espace culte par excellence de l’extraterritorialité, le cyberespace est devenu aujourd’hui un territoire géographique littéralement utopique, un ‘hors-lieu’, ‘un sans-lieu’, un ‘contre-lieu’, un ‘outopos’, un ‘nulle part’ délesté de tout ancrage, alimenté et régulé par l’épaisseur des (auto)narrations et moults récits performatifs d’internautes et algorithmes dans le lieu sans lieu de leurs rêves. Il s’agit donc d’une sorte de ‘république mondiale des espaces, d’un lieu d’articulation, un point de contact et de friction à la jointure de l’individuel et du collectif où le sujet, les algorithmes et la société se rencontrent, s’affrontent, se confrontent et se pensent/pansent. Ainsi on assiste de nos jours non pas à l’activisme presqu’élitiste qui fut précurseur et bâtisseur de l’archétype fondateur de la ‘doxa africaine’ et initiateur, en cela, des théories et idéologies pionnières panafricaines et post-indépendantes[5], mais plutôt à une démocratisation de profils protéiformes. Le cyberactivisme sur le Continent serait ainsi une synthèse dilatoire entre ‘l’élite’ et les ‘couches populaires’ dont l’ambition légitime est de devenir des (auto)représentations symboliques et testimoniales de réalités vécues par elles-mêmes. A travers les réseaux sociaux, ces ‘couches populaires’ apparaissent d’abord comme des volontés enchaînées par le conditionnement, l’oppression ou l’inertie et ensuite malgré tout, comme une force collégiale, syndicale et émancipatrice parce qu’elles osent atteindre l’impossible par des voies de contournement.

Grâce aux réseaux sociaux en effet, l’activisme est devenu le terreau de profils transversaux qui prennent d’assaut la parole à l’envi sans en demander le quitus, non plus uniquement comme objets anecdotiques d’un discours exogène mais plutôt comme des sujets et objets de leurs propres illustrations. Les réseaux en ligne deviennent ainsi des lieux de refuge ‘par défaut’ investis lorsque l’enthousiasme, le rêve et les ambitions de plusieurs générations semblent définitivement castrés par les apôtres de la dictature, du parjure et de la censure. Les citoyens désertent de ce fait les espaces publics, physiques et administratifs pour recourir à ces voies de contournement alternatives et contrapuntiques qui n’ont besoin d’aucune autorisation expresse ni d’autorisation préalable pour s’exprimer. Il s’agit là d’une reconfiguration géostratégique des « nouvelles utopies territoriales de la contestation » en tant que facteurs et vecteurs de nouvelles formes de visibilité/visibilisation émergeant des systèmes politiques répressifs lesquels en sont paradoxalement, les différents producteurs putatifs…

En effet, avec les bouleversements de la communication dus aux nouveaux codes et modes de diffusion de l’information, les groupes minorisés ont fait basculer la dialectique du sujet et de l’objet dans les pratiques du politique autrefois régis par des axes binaires[6] établis entre ceux qui avaient le droit à la parole[7] et ceux qui la négociaient, entre ceux qui étaient objet du discours et ceux qui s’érigeaient en sujet permanent de celui-ci au sein de systèmes englobants où la domination, autrement dit l’exclusion, battait la mesure. Ainsi, ces collectifs ont pu réélaborer dans les marges[8] des contre-discours et contre-récits qui servent de contrepoids pour contester ou dépasser leur condition de marginalisé. À travers notamment la dynamique de la circularité de l’univers numérique, inhibitrice d’une hiérarchisation brutale en ce qu’elle offre une « tontine » du discours et de la pensée dénommée en termes esthétiques, une mutualisation des divers et une circularisation des divergences. L’apparente transparence collective que permettent les réseaux sociaux a rendu ainsi caduque toute idée de binarité tranchée en mettant à mal toute forme de centralisme autoritaire de l’Etat car cela a abouti à une redéfinition de la légitimité du statut de l’informateur.

En s’évadant des cadres régulateurs ou canevas prescriptifs, les collectifs ‘périphérisés’ brisent ainsi la chaine de dépendance d’un système qui ne devait sa survie jusqu’alors que par concussion, persuasion, sélection, exclusion ou manipulation à travers toute(s) forme(s) de bâillonnement dont la censure est le visage hideux. Ils sont devenus ainsi des leaders d’opinion alternatifs ‘par effraction’, offrant dès lors une réalité qui leur était tout simplement refusée par connivence ou convenance, autrefois admise et envisageable, dans un contexte où le discours était normé par une volonté classificatoire des représentations sociales (sujet-objet) entre ce qui devait être dit[9], qui devait le dire[10], la manière dont on devait le dire[11], le lieu[12] et le moment où on devait le dire[13], combien de fois[14] et jusqu’à quand on devait le dire[15] au sein d’une communauté plus ou moins élargie[16]

Les nouvelles reconfigurations politiques liées à l’impact du cyberactivisme sur le Continent permettent par exemple d’observer que l’assignation à des idéologies souscrites aux partis politiques « traditionnels » pour déterminer le choix d’un candidat lors d’une élection à suffrage universel est reléguée au second plan. La politique en Afrique subsaharienne n’est plus qu’une affaire de partis, d’ailleurs les partis-Etats, héritages gênants des (feus) présidents à vie ont désormais une puissance hémiplégique dans une ambiance où rôdent sans répit la psychose d’un coup d’état imminent.

De même, les partis-sentinelles réunis autour des ‘majorités présidentielles’ ne sont que des spectres d’une politique clientéliste. Si on l’apprécie en termes de quota de marché, la nouvelle politique francophone tend vers une logique de pactes, de coalitions ou d’alliances au détriment des partis ayant démontré leur limite depuis que la longévité au poste de président en leur sein n’est renouvelable/renouvelée qu’au forceps post mortem par des fondateurs autocrates qui ne cèdent leur siège qu’à trépas, sans passation de pouvoir véritable ni transfert de compétence réel. Et que dire des bisbilles que d’anciens colistiers de ces partis-Etats nous (des)servent en guise de projet de société, par le truchement d’une alternance sans alternative, où on a assisté par exemple au Gabon, lors des présidentielles de 2009 et 2016, à la cacophonie d’un PDG quittant le PDG et s’opposant au PDG pour un héritage sans modernité. Il faut bien qu’on se rende à l’évidence que vaincre sans péril dans un contexte où n’importe qu(o)i peut remporter une élection face à un vote sanction lié à l’impopularité légendaire et à la maladresse arrogante de certains individus est un triomphe sans gloire ni mérite spécial. Ce qui n’est, pour paraphraser Césaire, que la résultante des systèmes qui ont choisi de fermer les yeux à leurs problèmes les plus cruciaux, où des gouvernements transfigurent leurs échecs cuisants en succès auto-complaisants.

Mais ces systèmes sont d’autant impuissants à se justifier que, de plus en plus, ils se réfugient dans la gageure d’une hypocrisie collective largement désavouée d’autant plus insidieuse qu’elle a de moins en moins de chance de tromper. Et aujourd’hui, il se trouve que ce ne sont pas seulement les masses sociales opprimées qui incriminent ces systèmes-là, mais que l’acte d’accusation est proféré par d’innombrables citoyens désenchantés parmi lesquels plusieurs (anciens) privilégiés repentis lesquels, du fond de leur mea culpa déguisé en acte de contrition honteuse, s’érigent en juges d’un tribunal dont les accusés furent hier des acolytes, des apologètes, des caudataires, des budgétivores boulimiques et jouisseurs, bref des compères de tous acabits. De même, la multiplicité des bicéphalismes occasionnés par des guéguerres d’égo au sein de certains partis ou simplement la mort lancinante d’autres à la recherche d’un leader charismatique sont autant d’exemples plausibles.[17]

Au vu de cette situation d’indétermination, d’instabilité ou de spéculation totale, la question que l’on se pose est de savoir si cette transformation du terrain électoral sera profonde au point de ‘fossiliser’ les partis traditionnels en les réduisant en de simples momies de l’archéologie politique ou si au contraire, ces partis s’appuieront sur les nouvelles stratégies de communication issues des espaces numériques pour capitaliser leurs acquis afin de se maintenir au pouvoir. Car, les « citoyens augmentés » disposant de nouvelles voies/voix de communication, se sont affranchis des formats « classiques ».

Avec le digital, la politique et la communication dans l’espace public ont acquis une nouvelle autonomie inenvisageable il y a quelques années, à une époque où les partis « habituels » exerçaient un contrôle, un monopole et un pouvoir absolus sur les médias « traditionnels » comme la télévision, les journaux écrits et la radio, etc. En ce temps-là, les formations politiques en gestation disparaissaient presque mort-nées, ne réussissant que très rarement à se frayer un chemin pour diffuser ou partager leur offre face à l’omniprésence, je dirai même l’omnipotence, des mastodontes ayant accaparé tout l’espace public, institutionnel et communicationnel. Or, désormais, « ici et maintenant », les moyens digitaux sont entrés en concurrence ultra compétitive avec ces moyens « classiques » parce que les nouveaux ‘espaces sans lieu(x)’ vendent des alternatives créatives avec une possibilité abasourdissante permettant que n’importe quel potentiel parti, leader ou voix influe dans le cyberespace pour un éventuel impact sur ‘le terrain’. S’ils veulent survivre, cet état de choses obligera les vieux partis à envisager un nouveau leadership pour séduire la jeunesse politiquement engagée, partie centrale de son électorat tandis que les nouvelles représentations politiques (aur)ont besoin de structures sur lesquelles s’appuyer au risque de l’éparpillement voire de l’éclatement.

Si au début de la vie d’un parti politique, le charisme d’un leader est déterminant pour fédérer les citoyens qui croient aux valeurs de confiance qu’il transmettrait, cependant à mesure que le parti s’enracine, pour son implantation et sa survie, il est indispensable que la figure du leader s’efface progressivement afin que les idées fédératrices initiales qu’il représentait intègrent le projet politique pour assurer le transfert de compétences et éviter ainsi un culte de la personnalité inspirée de la jurisprudence d’un déjà-vu, ce qui à son tour évitera la mort du parti avec la mort de son leader comme l’illustrent les nombreuses crises post-mortem des partis politiques traditionnels au Sud du Sahara. Or ce sont ces limites qui sont le visage actuel des multiples bicéphalismes à l’œuvre dont celui du PDG au Gabon est l’illustration suprême.

 

[1] L’idée soulevée ici rejoint, à quelques exceptions près, l’ouvrage de Dominique Cardon : La démocratie Internet. Promesses et limites. Paris : Seuil, 2010.

[2] Comment comprendre, par exemple, que l’on puisse déléguer la vie des individus à des algorithmes capables de contrarier la complexité de l’humain alors même que l’imprévisible et le hasard, inhérents aux rapports sociaux, sont des atouts d’un en-commun fertile.

[3] En Afrique plus de 840 millions de jeunes de moins de 25 ans vivent une transformation digitale sans précédent. 81% de la population possède un téléphone mobile, soit 995 millions d’individus. C’est ce qui ressort des derniers #Adicomdays2018 (Adicom Days - Africa Digital Communication) d’Abidjan, le rendez-vous de tout le gratin de la webosphère africaine. Il s’agit d’une rencontre où les as de l’univers digital africain et afrodiasporique se retrouvent depuis 2017 pour échanger sur les tendances du digital sur le continent avec à la clé des #Awards décernés aux meilleurs influenceurs et créatifs d’Afrique. Ces rencontres permettent aux participants de partager les meilleures pratiques du secteur et de renouveler leurs expériences respectives, puis de bâtir des synergies autour de la nouvelle économie digitale. Comme partout ailleurs, l’impact du numérique dans la vie des Africains n’est plus une anecdote mais une réalité où l’expérience de la créativité digitale s’exerce au quotidien. 

[4] Un article d’octobre de 2016 (tiré d’un blog consacré à l’actualité africaine de elpaís.com) analyse l’impact des couvre-feux numériques comme une nouvelle tendance politique sur le continent en partant de l’année électorale de 2016. L’auteure explique qu’il s’agit d’une stratégie de censure servant d’instrument de contrôle contre la liberté d’expression dans des contextes de droits précaires. Une façon de « disparaitre du globe » en sortant des radars du cyberespace, le temps que l’agenda médiatique international passe à autre chose.  https://elpais.com/elpais/2016/12/27/africa_no_es_un_pais/1482873208_807562.html.

[5] Un regard caléidoscopique sur les activismes liés aux mouvements des Indépendances en Afrique, nous permet d’observer l’érudition qui caractérisa leurs discours et l’ensemble de leurs démarches/stratégies. Au-delà de son projet politique et culturel, le mouvement de la Négritude, par exemple, peut être perçu comme élitiste car il réunissait des ‘intellectuels’ dans le sens occidental du terme, la plupart ayant été formés en Occident, en France essentiellement.

[6] La binarité s’opère par des concepts antagonistes sans possibilité de fusionner ni mutualiser comme : dominant – dominé, administrateur – administré, centre-périphérie, cadre supérieur-subalterne, sujet-objet, centripète ou centrifuge, approprié ou inapproprié, politiquement correct ou pas, une voie/voix autorisée et une autre exclue, des personnalités « évidentes », « reconnues », intellectuels, des VIP contre des anonymes, des citoyens lambda ou des gens ordinaires, etc.

[7] Cela ne prenait sens qu’à l’intérieur d’un système qui ne devait sa légitimité qu’au moyen de concepts persuasifs confisqués par les instances de légitimation autoréférentielles comme « les officiels », les « V.I.P. », « l’autorité », « la norme » mais aussi par le biais de « formules impersonnelles » d’usage dans « les règlements intérieurs », etc.

[8] C’est-à-dire par voie de contournement.

[9] Ici, le cadrage idéologique qui participe du principe de sélection et donc d’exclusion ou de la censure.

[10] Processus de légitimation.

[11] Principe de conceptualité ou cadre de conceptualisation, il s’agit des termes à employer, les niveaux de langue admis, les mots à prononcer, le code/l’encodage langagier à l’œuvre.

[12] Cadres d’illustration, lieux de pouvoir symboliques ou espaces de figuration référencés.

[13] Marqueur de temporalité et de rythme.

[14] Ponctuation de la fréquence.

[15] Marqueur de dé-limitation temporaire de la fréquence de répétition d’un thème et/ou ponctuation du rythme : baromètre du tempo/régulation de la caducité ou mesure de l’actualité.

[16]Géolocalisation de la théorie à l’œuvre.

[17] C’est le cas du PGP : Parti Gabonais du Progrès, de l’Union Nationale (une sorte de réservoir ou dépotoir d’anciens barrons du P.D.G désormais recyclés dans l’opposition); l’UPG du défunt opposant leader charismatique Pierre Mamboundou, le RNB de Mba Abessole et le parti presque familial de Pierre Maganga Moussavou, pour ne citer que ceux-là.

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