Pourquoi s’emmerder à bosser à taux plein pendant 40 ans ou plus ?

Je ne l’ai malheureusement lu que peu de fois ces derniers jours. Pourtant, le constat est accablant. Dans cette mobilisation contre la réforme des retraites, la contestation s’est bornée à une simple action défensive : restons aux 60 ans. Même les jeunes (dont je fais encore statistiquement partie) ne semblent pas avoir d’autres rêves que de consacrer 40 ans ou plus de leur vie à bosser, préférant attendre leurs 60 ans pour prendre le temps de vivre pour eux.
Ca fait trente ans que c’est la crise. Les « Trente piteuses », comme on les appelle, chômage de masse, inflation (au moins au début de la période), croissance du PIB en berne. En berne, vous êtes sûr ? Depuis 1980, le PIB a crû de 50%. Une augmentation de moitié. A l’échelle de l’histoire économique, c’est vertigineux. De son côté, de 1975 à 2007, la productivité a plus que doublé en France (stat bricolée à partir de ce document de l’INSEE : http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1201/ip1201.pdf)
En résumé, si on admet que le PIB est une bonne mesure de la richesse matérielle (ce que je ne crois pas, mais c’est un autre débat), au terme de ces Trente Piteuses, on a augmenté notre richesse de moitié et on travaille deux fois plus vite. Alors, je pose la question : pourquoi devrions-nous, aujourd’hui encore, nous emmerder à bosser à taux plein pendant 40 ans ou plus ? Peut-être qu’il y en a pas encore suffisamment pour tous. Pourtant, on arrive aujourd’hui à un PIB/habitant/an de 34.145€ en 2008. Pour la famille « standard » (couple avec deux enfants), cela fait un revenu annuel de 136 580 €, 11 382€/mois. J’ai la faiblesse de penser que beaucoup d’entre nous s’en sortent honnêtement avec bien moins que ça.
Que tirer de tout cela ? Qu’on n’a pas besoin de tous bosser 40 ans à taux plein pour permettre l’abondance matérielle en France. Que le marché n’est décidément pas efficient dans l’allocation des ressources. Que la course à la croissance du PIB n’est une nécessité que pour la classe « business », celle qui profite à plein de la mondialisation et qui vit une vie totalement coupée des réalités de la masse que nous formons. En se contentant de réclamer la retraite à 60 ans, on accepte implicitement notre asservissement à cette cause qui ne nous profite pas.
Je serais sans doute encore une fois dans les cortèges le 6/11, au moins pour ne pas rester chez moi à critiquer sans rien faire. Mais je sais très bien que de retraite, dans 40 ans, je n’aurais pas, si j’ai la chance de vivre aussi tard. Parce que cette course à la croissance du PIB, que seuls quelques illuminés dénoncent, est la cause principale de la destruction de notre milieu naturel – en d’autres termes du cadre qui a permis à l’Humanité de vivre et de se développer. La fin du pétrole, la raréfaction de l’eau potable, l’appauvrissement des sols, la destruction des écosystèmes, le changement du climat seront d’ici peu des enjeux autrement plus graves au quotidien que deux années supplémentaires de cotisation retraite.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.