Le peuple, la satire et les tueurs des tyrans: démocratie, culture populaire et liberté d'expression.

De très graves événements se sont déroulés en France du 7 au 9 janvier 2015, ils ont trouvé une réponse dans un mouvement populaire de grande ampleur contre les assassinats de journalistes et de citoyens coupables de liberté d’expression et d’opinion, contre les prises d’otages et les meurtres antisémites. Mouvement populaire qui s’est exprimé dans des manifestations spontanées de rue, dans une expression foisonnante et spectaculaire sur les médias numériques et dans les réseaux sociaux, puis par des manifestations autour des acteurs de la liberté de la presse et de la défense des droits de l’homme, dans le registre à la fois du recueillement et de l’affirmation que la liberté d’expression ne peut être vaincue par la violence et le crime.

Un deuxième niveau de riposte a vu se manifester un consensus de chefs d’états et une foule immense dans les rues de Paris. Un mirage proche de la propagande, ou de l’illusion enthousiaste d’une mondialisation démocratique imaginaire  a fait écrire des étrangetés comme : « Le monde entier marche à Paris contre la terreur ».(L’Obs , 10 janvier 2015). La spécificité des événements s’est vue estompée par l’inscription sous la rubrique « Terrorisme » ou « Terreur ». Le journal Le Monde par exemple a cru voir là un « 11 septembre français ».

On pense ainsi à un renouvellement des interrogations sur l’unanimité factice et spectaculaire des chefs d’états et autorités politiques de tous bords, autour des funérailles de Nelson Mandela…

Pourtant l’émotion populaire et la détermination démocratique des citoyens ont fait que cette immense manifestation a largement éclipsé et débordé sa récupération par les pouvoirs institutionnels.

Contradictoirement ce traitement « politiquement correct » de l’événement lui donne une résonance planétaire justifiée mais aussi pourrait en masquer partiellement la spécificité politique.

Il peut donc être salutaire, et méthodologiquement justifié, de s’intéresser à ces événements au plus près des faits, pour éviter que les cérémonies officielles et le consensus médiatique les recouvrent d’une signification générale vague et incontestable.

Les faits sont d’abord les suivants.

2O morts, à savoir  trois « djihadistes » auto déclarés tels, et 17 citoyens dont des dessinateurs satiriques et journalistes, des travailleurs et employés, des policiers et des personnes sélectionnées sur critères ethniques victimes d’une opération militaire de diversion, tel est le bilan stupéfiant d’une action visant à faire disparaître un journal satirique.

Ces événements, dont l’onde de choc et les conséquences politiques nationales et internationales ne sont qu’au stade de l’amorce, concernent essentiellement et à plus d’un titre  les chercheurs et enseignants dans les domaines de la communication la connaissance et la culture ? Mais aussi tous les citoyens.

1 - L’opinion publique française a pris, ou repris, d’emblée conscience de l’impérieuse nécessité de l’intégrité de la liberté d’expression et de publication, de la liberté de la presse, de la liberté de satire et, y compris du droit au blasphème.

Ce droit a une longue et douloureuse  histoire en France. On se souvient du Chevalier de la Barre, torturé décapité et brûlé, avec un exemplaire du dictionnaire philosophique de Voltaire, pour crime de blasphème en 1766. Lui aussi, certains pensaient "qu'il l'avait bien cherché"...

La répression du blasphème, jusque souvent la torture et la mort, est la marque des régimes totalitaires de droit théocratique.

Une rumeur minoritaire, éparpillée mais tenace, faisant dire ici ou là, hors micros et caméras, des phrases comme « Ils l’ont bien cherché… » montre que derrière le discours médiatique légitime, des croyances en la juste répression du blasphème, jusqu’à la torture et la mort, hantent les idéologies anti-démocratiques et l’intégrisme religieux.

Les événements ont montré que la volonté tyrannique de réprimer la liberté de publication se reconnait un droit arbitraire à utiliser tous les moyens, sans respect pour la vie et la liberté humaine, aussi bien des cibles désignées de l’action criminelle que des protagonistes de hasard et de circonstance. Sur leur chemin, les tueurs armés par un mouvement politique et militaire se revendiquant d’inspiration religieuse  ont semé la mort et la terreur, s’acharnant collatéralement mais à dessein sur les forces républicaines et des personnes catégorisées sur critère ethniciste.

La surprise et l’horreur de ces événements à Paris ne doivent pas cacher qu’ils sont dans la stricte logique et continuation de nombreux crimes et exactions de la même mouvance militaro-politique contre des journalistes, notamment dans des contextes de conflits armés.

Ils ont ainsi apporté la preuve du caractère inséparable de la démocratie et des libertés d’expression et de publication.

2 – Les événements ont été accompagnés par un traitement médiatique en continu par l’ensemble des médias, audiovisuels, radiophoniques, numérique et papier, français et de même, très largement dans de nombreux pays du monde.

Ce traitement médiatique a fait surgir de nombreuses questions :

-       un illusoire compte-rendu prétendument « en temps réel » a entretenu pendant trois jours une confusion entre chronologie des faits réels et chronologie du compte-rendu médiatique

-       certains journalistes sont devenus des acteurs dans le cadre des événements, notamment une interview dans le feu de l’action a offert à l’un des tueurs l’opportunité de cadrer et d’interpréter la signification de son action

-       plus positivement, les actions et la stratégie des autorités de l’état, de la police et de la gendarmerie, semblent avoir été publiques et non-censurées, au contraire de la pratique fréquente du secret des décisions couvert par l’argument de nécessité.

Ce traitement médiatique unique par de nombreuses spécificités, sa durée, son étendue géopolitique devra faire l’objet de recherche et de discussion par les chercheurs en communication médiatique et politique, et aussi par les acteurs politiques, les professionnels et le public des médias,  et l’ensemble des citoyens.

3 – Les acteurs du champ journalistique, professionnel et public ont d’emblée compris que le journal satirique, structuré par la pratique de la caricature, du dessin d’humour, de la dérision, du non-conformisme, d’une éthique irrévérencieuse aux institutions et dogmatismes, était un élément de la culture démocratique de masse, une condition nécessaire de la démocratie politique et médiatique.

A la fois très largement partagé dans les catégories sociales, traversant les clivages sociopolitiques et culturels et articulé à un haut niveau de professionnalisme journalistique, aussi bien par la pratique du journalisme d’investigation, de reportage et de chronique que par la création d’une culture picturale et verbale en invention permanente et nourrie de culture populaire traditionnelle et en création.

Aussi un aspect principal de la riposte populaire et démocratique se déploie actuellement dans une pratique nombreuse et diversifiée du dessin satirique, partagé très largement sur les réseaux numériques et devant connaître un grand moment dans la publication à un million d’exemplaires du premier numéro de Charlie-Hebdo après la tentative criminelle de le faire disparaitre dans le sang et la désolation. (1)

 

Olivier Chantraine

Vice-Président du Comité de Recherche 14

« Sociologie de la Communication, la Connaissance et la Culture"

de l‘Association Internationale de Sociologie .

 

(1) http://www.charliehebdo.fr/index.html

 Post Scriptum (mardi 13 janvier)

On apprend aujourd'hui que le numéro de Charlie-Hebdo survivant sera imprimé à 3 millions d'exemplaires. Chiffre probablement revu d'après celui du nombre de manifestants de mercredi à dimanche dans les manifestations diverses et différentes.

Dans la mesure où parmi les divers débats concernant la tuerie du 7 janvier, parfois il est fait état des "positions", de "la ligne", du "rôle" de Charlie-Hebdo, hâtivement, faussement et injustement catégorisé dans l'atlantisme et "l'islamophobie", il faut parler de l'ensemble de la presse satirique qu'elle soit éditée de manière traditionelle, ou aussi du registre "zine"... On peut notamment rappeler la renaissance le mois dernier de Zelium, dans un premier numéro très créatif et documenté sur les violences policières.

http://www.zelium.info/

 Il faut aussi suivre "catooning for peace", où on trouve notamment ceci:

 

 

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